MAGALMA

 

LECTORIUM

 

 

 

Encore la boîte du bouquiniste ou le carton du libraire d'occasions. Tous genres et éditions pêle-mêle, c'est  l'éclectisme assuré. Un livre au hasard qu'on ouvre à une page plus ou moins quelconque et cette courte lecture qui s'ensuit, généralement de quelques lignes tout au plus. Curieux ou pas mal...Au fait de qui est-ce ? Alors en le refermant on regarde sur la couverture le nom de l'auteur et le titre de l'ouvrage. (Ici ces derniers, dans un même esprit et pour inciter peut-être aux devinettes, ne sont dévoilés que le lendemain).

 

 

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n°885
 

       Les passagers avaient souhaité l'escale pour être au calme, et maintenant ils attendaient avec impatience l'heure du départ. Elle fut retardée parce qu'un haut fonctionnaire, qui devait s'embarquer et dont on devinait la villa blanche entre les cocotiers de la rive, ne se décidait pas à venir. Au dernier moment, pour une raison ou pour une autre, il fit annoncer par un secrétaire qu'il prendrait le courrier suivant.

       C'est à ce moment-là que Huret, qui se promenait tout seul en zigzaguant à cause de la gîte, croisa une première fois le docteur et le regarda comme s'il eût hésité à l'interpeller. Les deux hommes, qui contournaient le pont en sens inverse, devaient fatalement se rencontrer un peu plus tard et, cette fois encore, Huret hésita, continua sa route. Les Arabes étaient toujours là, bousculés par les stewards qui donnaient l'ordre d'empaqueter la marchandise et de débar-quer. On avait lancé le premier coup de sirène.

 

Georges Simenon - 45° à lombre (1936) - (roman)

 

n°884
 

       Nous vivions cependant plus doucement ensemble, la distraction nous soulageait de nos pensées habituelles. Nous n'étions seuls que par intervalles; et comme nous avions l'un dans l'autre une confiance sans bornes, excepté sur nos sentiments intimes, nous mettions les observations et les faits à la place des sentiments et nos conversations avaient repris quelque charme.

      Mais bientôt ce nouveau genre de vie devint pour moi la source d'une nouvelle perplexité. Perdu dans la foule qui environnait Ellénore, je m'aperçus que j'étais l'objet de l'étonnement et du blâme. L'époque approchait où son procès devait être jugé : ses adversaires prétendaient qu'elle avait aliéné le coeur paternel par des égarements sans nombre, ma présence venait à l'appui de leurs assertions.

 

Benjamin Constant - Adolphe (1816) - (roman)

 

n°883
 

       J'ai connu celui-là quand il était notre vassal. Admis aux honneurs officiels pour les services rendus, enrichi par les gouvernements et respecté par les tribus, il ne lui manquait rien, semble-t-il, des richesses visibles. Mais une nuit, sans qu'un signe l'ait fait prévoir, il massacra les officiers qu'il accompagnait dans le désert, s'empara des chameaux, des fusils, et rejoignit les tribus insoumises.

      On nomme trahisons ces révoltes soudaines, ces fuites, à la fois héroïques et désespérées, d'un chef désormais proscrit dans le désert, cette courte gloire qui s'éteindra bientôt, comme une fusée, sur le barrage du peloton mobile d'Atar.  Et l'on s'étonne de ces coups de folie.

 

Antoine de Saint-Exupéry - Terre des hommes (1939) - (autobiographique)

 

n°882
 

       Ce livre appartient aux inconnus qui m'ont écrit à propos d'une conversation avec M.Hitler publiée le 23 no-vembre 1933.  Il vous est dû : "étudiant à fin d'études, semi historien et semi juriste", comme vous vous intituliez et qui me disiez : " Je suis de formation et de tendances foncièrement libérales, mais je n'ai jamais trouvé, chez aucun parti de gauche ou de droite, l'appel puissant qui décide catégoriquement d'une foi politique.

       Au Quartier-Latin, à part les extrémistes que le bourgeois moyen connaît seuls (et parmi ceux-là depuis quelque temps, que de capitulations d'enthousiasme !), voyez la masse insatisfaite et qui attend. Là, parmi ces "indépendants" j'ai ouvert à mon esprit bien des chemins nouveaux, là seulement j'avais jusqu'à maintenant entendu parler du voisin de l'Est et des destins de notre pays de façon compréhensive bien que désabusée."

 

Fernand de Brinon - France Allemagne 1918-1934 (1934)

 

n°881
 

       Lorsque grand-mère se tut, il se leva impétueusement et se mit à faire de grands gestes et des pirouettes extra-vagantes en marmottant : "Vous savez, c'est étonnant... Il faut noter cela par écrit, sans faute. C'est terriblement vrai et tellement russe." On voyait maintenant qu'il pleurait; ses yeux étaient noyés de larmes. C'était étrange, pitoyable. Il allait et venait à travers la cuisine en faisant des petits sauts maladroits et ridicules.

       Il agitait ses lunettes devant son nez, essayant en vain d'accrocher derrière ses oreilles les branches en fil de fer. Piotr le regardait avec un sourire moqueur; tous se taisaient, l'air gêné, tandis que grand-mère disait précipitamment: "Notez-le par écrit si vous voulez. Il n'y a pas de mal à cela. J'en connais d'ailleurs bien d'autres des histoires." "Non, non, c'est celle-là qui m'intéresse. elle est terriblement russe!" criait Bonne-Affaire très excité.

 

Maxime Gorki - Enfance (1914) - (roman autobiographique)

 

n°880
 

       L'amiral se trouva entraîné dans un conflit moral qui détruisit son équilibre intérieur, ne lui laissa plus de repos, et le poussa à se déplacer constamment. Comme le Juif errant, il courait de ville en ville, de pays en pays, alors que, même en pleine guerre, il lui eût été possible  de trouver une issue à cette situation s'il eût pu se résoudre à démis-sionner. Mais Canaris  considéra  qu'il lui fallait rester à son poste, car, en fin de compte, il s'agissait pour lui d'autre chose que de ses opinions sur Hitler et sur le IIIè Reich; il s'agissait  surtout de cette puissante organisation qu'était l'Abwehr, avec ses milliers d'agents, ses réseaux installés dans le monde entier, et son énorme budget en devises étrangères sur lequel il avait la haute main. Sur le plan humain, il s'agissait aussi pour lui de se conformer à une haute conception des droits de l'homme, du droit international et de la morale.

 

Gert Buchheit - Le complot des généraux contre Hitler (1967)

 

n°879
 

       Tout est pour moi dans un effrayant silence, chère soeur ! Point de nouvelles, ni de mon frère, ni de toi ! Personne ne m'écrit, ne me parle ! Ici même, je suis négligée. Un calme inquiétant règne autour de moi! Je ne saurais me défen-dre de certaines terreurs. On a vu cette nuit un homme entreprendre de lancer une échelle de corde au balcon de la chambre où je couche.

      Mme Canon avait une insomnie; elle était à sa croisée, elle l'a vu... "Que voulez-vous ?" s'est-elle écriée; et ce mot a causé une grande agitation dans tout un monde, qui paraissait au-dessous de ma fenêtre car ils étaient plusieurs et si son oeil ne la trompe pas il y avait une chaise à quelque distance, qui a roulé lorsqu'ils se sont retirés. Cependant une partie de tout cela pourrait bien être une chimère de son imagination.

 

Nicolas Rétif de la Bretonne - La paysanne pervertie (ou Les dangers de la ville) (1784) - (roman)

 

n°878
 

       Décrire, classer, expliquer ont toujours été les démarches primordiales des sciences de la nature. La climatologie n'échappe pas à ces processus de la pensée. De là une première distinction à faire entre climatologie et météorologie. On peut reprendre à Max Sorre la définition du climat comme "l'ambiance atmosphérique  constituée par la série des états de l'atmosphère au-dessus d'un lieu dans leur succession habituelle." La climatologie implique donc la connais-sance des états de l'atmosphère, c'est à dire, fondamentalement, sa température, son humidité (vapeur d'eau et eau condensée en nuages ou précipitations), sa dynamique (pression, mouvements verticaux et horizontaux).

       Elle nécessite une analyse quotidienne, ou plus rapprochée encore, de nombreux phénomènes groupés sous le nom de météores. La météorologie procède à l'observation des météores en même temps qu'elle tente de les prévoir et de les expliquer.

 

Georges Viers - Eléments de climatologie (1968)

 

n°877
 

       Avec le Lance-pierres , Ernst Jünger nous livre une nouvelle facette de son immense talent. Cette fois, le symbo-lisme des Falaises de marbre, d'Héliopolis et des Abeilles de verre a cédé la place à un récit empreint d'une poignante nostalgie. Dans Le Lance-pierres, l'auteur a recréé l'Allemagne d'avant la guerre de 1914 dans une petite ville de gar-nison où le XIXè siècle n'en finit plus de mourir. Dans ce monde à la veille de s'écrouler, un enfant cherche le visage de celui qu'il sera demain.

      Dès les premières pages, le lecteur se sent transporté dans le monde de l'enfance, d'une enfance mélancolique et inquiète. Pour le jeune Clamor, l'école, la pension, la ville elle-même, avec ses venelles et les secrets de ses jardins, deviendront les lieux de perpétuels combats contre la brutalité et l'absurdité d'un univers dont les clés lui échappent encore.          

 

Ernst Jünger - Le  lance-pierres (1973) - (roman)

 

n°876
 

       L'activité militaire de l'Ordre du Temple est sous-tendue par une activité économique très importante. Dès le début de son histoire, on voit en effet les donations affluer en Orient, mais aussi en Occident. Très tôt était apparue la nécessité de doter la Palestine  redevenue chrétienne d'une défense permanente, puisque la plupart des pèlerins, seigneurs ou petites gens, regagnaient leur pays d'origine une fois leur voeu accompli.

       Les Templiers se présentaient donc comme la solution apportée à cet épineux problème de la défense militaire des Lieux saints, comme, dans la péninsule Ibérique, de la reconquête du territoire ; et dans les deux cas leur effort attirait le don des fidèles, ceux d'abord des pays limitrophes, Aragon, Barcelone, Toulouse où, nous l'avons vu, les donations affluent dès la date de 1128 et bientôt dans tout l'Occident.

 

Les Templiers - Régine Pernoud (QSJ n°1557-1974)

 

n°875
 

       On pourrait lui appliquer cette tête de chapitre de l'oeuvre du poète : "Une tempête sous un crâne". d'autant plus véridiquement que Jean Jaurès qui fut le plus puissant orateur parlementaire de notre temps ne cessa de demeurer lui-même un poète dans le tourbillonnement révolutionnaire de sa politique. Il était aisé de prévoir qu'il nous ména-geait une manifestation nouvelle de son éloquence enflammée quand nous le voyions arriver à la Chambre tenant à la main une petite valise, comme s'il allait en voyage.

       Cette valise ne contenait que le linge de rechange dont il ne pourrait se passer après avoir mis au service de sa puissance intellectuelle toutes les ressources physiques de sa forte corpulence que rendait plus bouillonnante encore le verre d'alcool absorbé d'un trait comme un stimulant avant d'aborder la tribune.

 

Charles Daniélou - Dans l'intimité de Marianne (1945)

 

n°874
 

       C'était le matin. C'était évidemment le matin puisque Guérassine était parti  et que Piotr, le valet, éteignait les bougies, écartait le rideau et faisait sans bruit de l'ordre dans la chambre. que ce fût le soir, le matin, que ce fût dimanche ou vendredi, c'était toujours la même chose pour Ivan Illitch : toujours cette douleur sourde qui ne le lâche  pas un instant, toujours la sensation de sa vie qui fuit irrésistiblement, mais n'est pas encore complètement épuisée, toujours cette mort terrible, détestable, qui se rapproche, l'unique réalité, et toujours le même mensonge...

      Quelle importance ont donc en ce cas les jours, les semaines, les heures de la journée ?  - Monsieur ne désire-t-il pas du thé?  "Il lui faut que les maîtres boivent du thé le matin, il du goût pour l'ordre", songea Ivan Illitch, et il se contenta de répondre :  - Non  - Monsieur ne désire-t-il pas s'asseoir sur le divan ?  "Il a besoin de faire la chambre et moi je le gêne. Je représente le désordre, la malpropreté", songea-t-il, et il dit seulement :  - Non, laisse-moi.

 

Tolstoï - La mort d'Ivan Illitch (1886) - (roman)

 

n°873
 

       L'artiste et l'écrivain s'efforcent de surmonter l'existence ; ils tentent de la réaliser comme un absolu. Ce qui fait l'authenticité de leur effort, c'est qu'ils ne se proposent pas d'atteindre l'être ; par là ils se distinguent d'un ingénieur ou d'un maniaque ; c'est l'existence qu'ils cherchent à fixer et à faire passer à l'éternel ; le mot, le trait, le marbre même indiquent l'objet en tant qu'absence.

       Seulement dans l'oeuvre d'art, le manque d'être retourne au positif ; le temps est arrêté, des formes claires, des significations  achevées surgissent ; dans ce retour, l'existence se confirme, elle pose sa propre justification ; c'est ce que disait Kant quand il définissait l'art "une finalité sans fin". Du fait qu'il a constitué ainsi un objet absolu, le créa-teur est alors tenté de se considérer comme absolu lui-même.

 

Simone de Beauvoir - Pour une morale de l'ambiguïté (1947)

 

n°872
 

       Longtemps les naturalistes se sont interrogés sur le mode de fécondation des batraciens. Ils voyaient bien la grenouille mâle chevaucher la femelle et s'agripper durement de ses petites mains à son ventre, la pénétration du sperme demeurait énigmatique. Il fallut attendre la fin du XVIIIè siècle et un prêtre italien, Lazzaro Spallanzani, pour que le mystère se trouvât éclairci.

       Il convenait d'abord de mettre hors de cause les mains du mâle que l'on voyait masser vigoureusement l'abdomen de la femelle, au point qu'on en arrivait à se demander si le sperme ne sourdait pas au bout de chaque doigt. Spallan-zani confectionna des gants minuscules à l'intention de ses bestioles. Les grenouilles mâles dûment gantées devenant papa aussi bien que celles qui travaillaient à mains nues, il fallait chercher ailleurs.

 

Michel Tournier - Les folles amours (Petites Proses) (1986)

 

n°871
 

       Nos jeunes maîtres étaient beaux comme des hussards noirs. Sveltes ; sévères ; sanglés. Sérieux, et un peu tremblants de leur précoce, de leur soudaine omnipotence. Un long pantalon noir, mais, je pense, avec un liseré violet. Le violet n'est pas seulement la couleur des évêques, il est aussi la couleur de l'enseignement primaire.  Un gilet noir. Une longue redingote noire, bien droite, bien tombante, mais deux croisements de palmes violettes aux revers. Une casquette plate, noire, mais un croisement de palmes violettes au-dessus du front.

       Cet uniforme civil était une sorte d'uniforme militaire, encore plus sévère, encore plus militaire, étant un uni-forme civique. Porté par ces gamins qui étaient vraiment les enfants de la République. Par ces jeunes hussards de la République. Par ces nourrissons de la République. Par ces hussards noirs de la sévérité. Je crois avoir dit qu'ils étaient très vieux. Ils avaient au moins quinze ans.

 

Charles Péguy - L'Argent (1913)

 

 

 

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