MAGALMA

 

LECTORIUM

 

 

 

Encore la boîte du bouquiniste ou le carton du libraire d'occasions. Tous genres et éditions pêle-mêle, c'est  l'éclectisme assuré. Un livre au hasard qu'on ouvre à une page plus ou moins quelconque et cette courte lecture qui s'ensuit, généralement de quelques lignes tout au plus. Curieux ou pas mal...Au fait de qui est-ce ? Alors en le refermant on regarde sur la couverture le nom de l'auteur et le titre de l'ouvrage. (Ici ces derniers, dans un même esprit et pour inciter peut-être aux devinettes, ne sont dévoilés que le lendemain).

 

 

 Page  28  

 

n°819
 

       L'émeute de juillet 1830 fut une autre journée des dupes. Les ouvriers des faubourgs avaient tiré les marrons du feu pour le palais des bourgeois. Ces derniers ne voulaient rien de plus qu'un roi à leur image. Ils crurent le trouver dans Philippe, duc d'Orléans et premier prince du sang. Il n'est pas discutable que ce prince, et toute la branche cadette des Robertiens avant lui, songeait à coiffer cette couronne que, depuis Louis XVI, des souverains malheureux ne savaient plus assurer sur leur tête.

       Cependant le duc d'Orléans, qui n'ignorait pas que la solidité d'un trône réside d'abord dans la rigueur de sa dévolution, hésita une semaine avant d'accepter, le 9 août 1830, le titre de Louis-Philippe Ier, roi des Français. Après avoir modifié dès le 14 août, la charte de 1814, il exerça alors, avec une rare intelligence, son métier de souverain prisonnier d'une constitution mais totalement libre à l'intérieur de celle-ci. Ce fut un subtil jeu de balance entre le mouvement et la résistance. 

 

Philippe du Puy de Clinchamps - Le royalisme ( QSJ n°1259-1967)

 

n°818
 

       "Comment" écrira Gide dans son journal de 1922, au moment où Saül fut enfin joué au théâtre du Vieux-Colombier  "comment m'étonnerais-je que Saül ait été si froidement accueilli par la critique ? Elle n'y a vu  que de la déclamation comme elle ne voyait en mes Nourritures que des phrases. Ne pouvez-vous donc connaître un sanglot  que s'il a le même son que le vôtre ? "

         Ce drame intérieur, né sur les dunes de Sousse, de la passion révélée, libérée, déchaînée par l'Afrique, il semble aussi impossible d'en méconnaître le pathétique et la fatalité que de ne pas voir ce que Saül, comme les Nourritures, comme El-Hadj, comme l' Immoraliste doit à l'Afrique de son atmosphère, de ses couleurs, de sa lumière, de la netteté ferme et comme biblique de son style.

 

Jacqueline M. Chadourne - André Gide et l'Afrique (1968)

 

n°817
 

       On s'est étonné, parfois, qu'à la fin d'octobre 1938, c'est à dire en un temps où j'avais acquis une certaine autorité dans la capitale du Reich, et même une certaine influence sur la personne d'Adolphe Hitler, j'aie pu être relevé de ma mission en Allemagne et nommé ambassadeur en Italie. Cette mutation ne m'a pas été imposée. Je l'ai désirée, je l'ai recherchée moi-même.

       J'étais las, en effet, et comme saturé du Troisième Reich, de cette atmosphère hallucinante qui m'entourait, de l'anxiété qui s'en dégageait, des drames étranges et mal éclaircis qui s'y déroulaient, de ce bruit cadencé de bottes et de grosses caisses qui en accompagnait la marche inexorable. J'avais envie de respirer un air moins étouffant, de me mouvoir sous un ciel plus clair, parmi des hommes moins inhumains.

 

André François-Poncet - Souvenirs d'une ambassade à Rome 1938-1940  (1961)

 

n°816
 

       Je demandai aujourd'hui au nonce, écrit le secrétaire d'Etat, combien de prêtres catholiques il y avait dans le camp de concentration de Dachau. Il me répondit que par suite de limpossibilité d'entrer en contact avec le camp, il ne pouvait donner quun chiffre approximatif; il l'évaluait à 700 prêtres environ. Le 3 mars 1942, Mgr Treysing proteste ouvertement, dans la cathédrale de Berlin, contre les diverses persécutions dont souffrent le clergé et les fidèles de son diocèse. Le 10, Weizsäcker se plaint de l'initiative de l'évêque :

    "A cette occasion, note Weizsäcker, je dis ouvertement au nonce que l'on m'avait rapporté qu'il se trouvait dans la cathédrale pendant la lecture de la lettre pastorale. Le nonce m'affirma que, bien que ce dimanche-là, il se soit trouvé dans cette église, il n'y était pas pendant le sermon ni pendant la lecture de la lettre pastorale. Il ignorait également que l'on dût donner lecture de cette lettre pastorale. Ce n'est qu'après coup qu'il apprit la chose et lut le texte de la lettre." 

 

Saul Friedlander - Pie XII et le IIIè Reich (1964)

 

n°815
 

       La lettre raconte ensuite une visite de François de Witt et une promenade avec lui au Pré d'Auge; il semble que les relations des deux amis  se soient déjà considérablement refroidies. Elle se termine sur ces mots :  " Hier samedi, Alcofribas est parti. Demain nous partons, mais je suis extrêmement pressé de finir mes littératures anciennes avant d'entrer dans ma classe. Au revoir. Ton cousin affectionné, Hippolite Durillon. "

      Ce pseudonyme de potache, peut-être inspiré par la perspective d'une condition  qui allait exiger de sensibles endurcissements, apparaît à ma connaissance dans cette unique lettre de Gide; il devait, dans les années suivantes, prendre bien d'autres pseudonymes, plus littérairement choisis. Quoiqu'il en soit, le premier mardi d'octobre, "Hippolite Durillon" , plein d'inquiétude mais sans doute protégé par les trois cierges que faisaient brûler à son intention ses trois cousines, composait en version latine sur les bancs de l' Ecole Alsacienne, non loin de Pierre Louis, le futur Pierre Louys.

 

Jean Delay - La jeunesse d'André Gide (1956)

 

n°814
 

       Il répugnait pourtant à prendre congé et à traiter du même coup son engagement comme conclu sans avoir reçu des éclaircissements plus formels qu'il ne parvenait à en obtenir avec les façons de cette dame imposante, affable qui, assise en face de lui, tirait une paire de gants de Suède sur une main dodue chargée de bagues, pressante et évasive tout ensemble, répétait à satiété toutes sortes de choses, hormis celle qu'il eût voulu entendre.

      Il eut voulu entendre le chiffre de son salaire; mais juste au moment où il allait pincer nerveusement cette corde, le petit garçon revint, le petit garçon que Mrs Moreen avait envoyé hors de la chambre lui chercher son éventail. Il revint sans l'éventail, déclarant d'un ton détaché qu'il ne l'avait pas trouvé. Tout en jetant cette confession cynique, il dévisagea ouvertement le candidat qui briguait l'honneur de prendre son éducation en main.            

 

Henry James - L'élève (1925) - (nouvelle)

 

n°813
 

       Pareilles à des vers de terre qui, dit-on, fécondent la terre qu'ils traversent aveuglément, les histoires passent de bouches à oreilles et disent depuis longtemps ce que rien d'autre ne peut dire. Certaines tournent et s'enroulent à l'intérieur d'un même peuple. D'autres, comme faites d'une matière subtile, percent les murailles invisibles qui nous séparent les uns des autres, ignorent le temps et l'espace, et simplement se perpétuent.

       Ainsi, cette entrée clownesque bien connue, où un auguste cherche un objet perdu dans un rond lumineux, non pas parce que cet objet a été perdu dans cet endroit-là, mais "parce que ici il y a de la lumière", se trouve dans des recueils arabes et indiens dès le dixième siècle. Elle nous dit, par-delà la saveur de l'anecdote, qu'il vaut mieux chercher dans la lumière. Si nous ne trouvons pas l'objet perdu, nous trouverons peut-être autre chose; tandis que dans le noir nous ne trouverons rien.  

 

Jean-Claude Carrière - Le cercle des menteurs (1998) - (recueil de contes)

 

n°812
 

      A midi, monsieur Mose et sa fille mangeaient légèrement. Le soir, au contraire, ils aimaient des nourritures pesantes, vinaigrées, épicées avec profusion, des viandes fumées  ou en saumure, des terrines et des marinades, des mets servis froids comme pour être plus indigestes. L'estomac comble, ils se couchaient sans tarder, et le sommeil leur dispensait des songes à la mesure de ce qu'ils avaient englouti.

   "L'heure du théâtre", ainsi nommaient-ils en riant celle d'aller se mettre au lit, et ils se souhaitaient bon spectacle, au bas de l'escalier, avant de monter dans leurs chambres. Une pudeur peu compréhensible pourtant les retenait de se confier ce qu'ils avaient vu, ressenti, ou ce qu'ils avaient cru qui leur arrivait, au cours des représentations nocturnes provoquées par l'excès de table.

 

André Pieyre de Mandiargues - Le diamant (1959) - (nouvelle du recueil "Feu de braise")

 

n°811
 

       Que personne ne donne à l'homme ses qualités : ni Dieu, ni la société, ni ses parents et ses ancêtres, ni lui-même (l'absurde idée que nous venons de repousser a été enseignée sous le nom de "liberté intelligible" par Kant, et peut-être même déjà par Platon). Personne n'est responsable du fait qu'il existe, qu'il est fait de telle ou telle manière, qu'il est dans telle ou telle condition, dans tel ou tel milieu.

      On ne peut excepter le caractère fatal de son être du caractère fatal de tout ce qui a été et de tout ce qui sera. Il n'est pas la conséquence d'une intention particulière, d'une volonté, d'une finalité, il ne constitue pas une tentative d'atteindre un "idéal humain", un "idéal de bonheur" ou un idéal de "moralité". Il est absurde de vouloir repousser son être essentiel dans quelque lointaine finalité.      

 

    Friedrich Nietzsche - Crépuscule des idoles (1888)

 

 

 

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