MAGALMA

 

LECTORIUM

 

 

 

Encore la boîte du bouquiniste ou le carton du libraire d'occasions. Tous genres et éditions pêle-mêle, c'est  l'éclectisme assuré. Un livre au hasard qu'on ouvre à une page plus ou moins quelconque et cette courte lecture qui s'ensuit, généralement de quelques lignes tout au plus. Curieux ou pas mal...Au fait de qui est-ce ? Alors en le refermant on regarde sur la couverture le nom de l'auteur et le titre de l'ouvrage. (Ici ces derniers, dans un même esprit et pour inciter peut-être aux devinettes, ne sont dévoilés que le lendemain).

 

 

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n°780
 

       Comme en présence de l'énigme du Sphinx, Oedipe*, devant le nouveau désastre, la peste, méconnaît l'allusion personnelle qui le vise en premier lieu. A l'instar de Laïos, Oedipe laisse à d'autres le souci d'éclaircir l'énigme. Cependant, à l'encontre du banalisé conventionnel, le nerveux, même lorsqu'il se banalise, continue, du tréfonds de son âme, à souffrir de sa coulpe. Refoulée, elle conserve une certaine tendance à remonter dans le conscient et à exiger sa dissolution.

       L'histoire mythique du nerveux serait certainement incomplète, si elle négligeait le conflit le plus significatif, le combat entre la tendance au refoulement et la tendance à la sublimation. La psyché nerveuse se trouve, en réalité, sans cesse en état de tourment en raison de l'indécision de ce conflit. Le mythe, selon sa nature, image condensée de la réalité, concentre cette lutte dans l'épisode du dénouement. 

* se prononce "édipe" et non "eudipe" car il n'y a pas de "u" comme dans boeuf ou oeuf !

Paul Diel - Le symbolisme dans la mythologie grecque (1966) - (essai)

 

n°779
 

       C'était presque à la fin du repas et quand Robert a jugé que notre convive était "mûr". Puis, avec un air bougon qui accentuait encore la grossièreté de ses propos : "Ce n'est pas du reste la première qui se propose ainsi. J'ai toujours refusé froidement ces offres de service. Les soeurs de charité, ça je ne dis pas : ce ne sont plus des femmes, paraît-il. Mais les jeunes filles du monde... Esculape nous en préserve ! Dites-lui donc de ma part, à votre amie, de se marier, tout simplement. C'est ce qu'une femme peut faire de mieux, je vous assure. Et j'ai plaisir à dire cela devant vous, mademoiselle - a-t-il ajouté en se tournant vers moi et en grimaçant un sourire - puisque je vois que vous le pensez aussi.

      -Mon amie a de bonnes raisons pour ne pas m'imiter, ai-je hasardé, en m'armant de tout courage et sentant que l'avenir d'Yvonne était en jeu. Mais mon courage a battu en retraite devant son air gouailleur.

 

André Gide - L'Ecole des Femmes (1929) -(roman)

 

n°778
 

       -A quoi bon ? Qu'est-ce que tu y gagnerais ?  -A quoi bon ? Si la lune ne se levait plus jamais, je ne paierais plus mes intérêts.  -Parce que ?  -Parce que l'argent se prête au mois.  -Bravo ! Mais passons à autre chose; je vais te soumettre un problème délicat : si tu étais l'objet d'une plainte pour une affaire de cinq millions, comment ferais-tu pour la réduire à néant ?  -Comment je ferais ? Comment diable ? Je n'en sais rien ; il faut chercher.  -N'entortille pas toujours ta pensée sur toi-même ! Laisse ta méditation prendre un essor aérien, comme un hanneton qui a un fil à la patte.  -Ça y est ! J'ai trouvé comment anéantir la plainte ! Une si fine astuce que toi-même tu seras de mon avis !  --- -Laquelle ?  -Tu as déjà vu chez les droguistes, cette pierre, tu sais ?... la belle, la transparente... on allume le feu avec...?  -Le cristal, tu veux dire ?   -C'est ça. Eh bien j'en prendrais une, et pendant que le greffier enregistrerait, je me tiendrais comme ça, à bonne distance, au soleil, et je ferai fondre le texte de son assignation ! Qu'en penses-tu ? ---Fine astuce certes ! Les Grâces te bénissent !    

 

Aristophane - Les Nuées (423 av.) - (théâtre)

 

n°777
 

       La cuisine arabe a des lettres de noblesse fort anciennes. Tel mets, par exemple, riche en matières nutritives, facile à préparer et à conserver, remonte aux premiers âges de l'humanité. Car on en a retrouvé des traces dans des tombes de l'époque néolithique. Nous avons pu consulter des manuscrits dont certaines parties datent du IXè siècle ; d'autres, plus récentes, se situent entre le XIIIè et le XVè siècle. Tous les témoignages, anciens et contemporains, ont été pris en considération pour présenter le vrai visage de cette cuisine, sous les variétés locales qui sont la plupart du temps secondaires et passagères.

       Ce qui distingue cette cuisine des autres, c'est son adaptation à l'homme, à la société, son souci d'offrir le nécessaire et même le superflu à des hôtes de passage dont la présence est un honneur pour la maison, qu'ils soient pauvres ou riches, qu'ils soient nomades ou sédentaires.

 

René R.Khawam - La cuisine arabe (1970)

 

n°776
 

       Le travail par lequel une émotion s'élabore en nous et finit par se résoudre dans une idée reste si obscur que cette idée est parfois précisément le contraire de ce que le raisonnement simple aurait prévu. N'eût-il pas été naturel, par exemple, que l'antipathie admirative soulevée en moi par la rencontre du comte André aboutît soit à une répulsion déclarée, soit à une admiration définitive ? Dans le premier cas, j'eusse dû me rejeter davantage vers la Science, et, dans l'autre, souhaiter une moralité  plus active, une virilité plus pratique dans mes actes ?

       Oui, j'eusse dû. Mais le naturel de chacun, c'est sa nature. La mienne voulait que, par une métamorphose dont je vous ai marqué de mon mieux les degrés, l'antipathie admirative pour le comte devînt chez moi un principe de critique à mon propre égard, que cette critique enfantât une théorie un peu nouvelle de la vie, que cette théorie réveillât ma disposition  native aux curiosités passionnelles.

 

Paul Bourget - Le disciple (1889) - (roman)

 

n°775
 

       Tout en mangeant mon orange je réfléchissais et me disais qu'il ne fallait pas que je fasse de vieux os dans cet hôpital car la vache de Commissaire pourrait bien revenir sur sa décision, ce qu'il fit d'ailleurs, mais trop tard. Il fallait donc que je me "casse", et le plus vite possible. Le soir la Créole vint me tenir compagnie et je jouai aux dames avec elle tout en la baratinant pas mal et en caressant ses jambes splendides.

       Elle n'était pas farouche, la preuve c'est que peu après elle me rendit mes caresses. Et puis je lui demandai si elle pouvait me poster une lettre très urgente. Elle accepta et alla d'abord me chercher de quoi écrire.J'écrivis longuement à l'un de mes bons amis en lui expliquant mon projet d'évasion et lui dit de faire vite. Le lendemain je reçus la visite de ma femme. Je pensais qu'elle m'apportait la corde, le scie et le pantalon. Elle n'avait pas de paquet.

 

René Girier - Chienne de vie (1952) - (récit autobiographique)

 

n°774
 

       Plus décisive peut-être, fut l'action des protestants persécutés par Louis XIV. A la suite de la Réforme, la France, comme tant d'autres pays, avait subi de sanglantes déchirures et, depuis, elle restait tiraillée par des haines qui sans cesse fermentaient dangereusement. En 1598, Henri IV l'avait partiellement pacifiée en se convertissant au catholicisme et en promulguant en faveur de ses anciens coreligionnaires, son apaisant Edit de Nantes.

       Grâce à cet Edit, alors que l'Angleterre souffrait de persécutions violentes, alors que ses billots continuaient à ruisseler de sang et ses prisons à regorger de condamnés, la France put jouir, pendant près d'un siècle, d'une réelle paix religieuse. Pour Richelieu, accorder la tolérance aux protestants était la plus habile façon de les détacher de la cause anglaise et de les attacher à la cause française.

 

J. Berthelot - Les Francs-Maçons devant l'Histoire (1949)

 

n°773
 

       Le second témoin fit comme le premier. Il implora du Pape Pie X une bénédiction spéciale pour moi. Elle lui fut accordée avec beaucoup de grâce, et à cette occasion le Pape Pie X prononça sur moi la parole extraordinaire  : E un bel defensor della fede.

      Entre l'audience donnée le 15 janvier  à mon premier témoin et les paroles si bienveillantes, dites au second, au mois de juillet, se placent ces mots d'une lettre du Cardinal de Cabrières, rapportant une audiance de Pie X , juin 14: "Nous avons parlé de Maurras, et j'ai vu le Saint-Père très résolu, et heureux de l'avoir protégé."

 

Pièces d'un procès - L' "Action Française" et le Vatican  (1927)

 

n°772
 

       En fait il semble bien que la syntaxe soit peu à peu sortie de la parataxe. Il semble bien que les éléments d'assemblage appelés par nous conjonctions subordonnantes n'ont pas toujours eu cette valeur. Prohibeo ne ueniat  a dû d'abord s'énoncer et s'analyser en deux temps distincts, en deux propositions indépendantes, ayant chacune son intonation propre : 1° prohibeo = "je mets obstacle" ; 2° ne veniat = "qu'il ne vienne pas !" (subj. jussif). Puis il est vraisemblable que, l'écriture aidant, et, par voie de conséquence, l'absence d'intonation, les deux éléments ont été sentis comme solidaires, leur lien étant constitué  par la négation ne promue  au rang d'engrenage, c'est à dire de conjonction.

 

Jean Collart - Grammaire du latin (QSJ n°1234 -1969)

 

n°771
 

       La serrure de la porte d'entrée sera ici également dévissée, la barre de fermeture intérieure, s'il y en a une, sera enlevée et servira à caler la porte qui donne sur le couloir de l'immeuble et dont, généralement, le concierge a la clé. A une heure H, un complice, aux allures d'un honnête bourgeois, s'arrêtera devant la porte du magasin pour allumer sa cigarette; un coup discret, provenant de l'intérieur, lui indiquera que tout est prêt et qu'il peut amener l'outillage.

       C'est le moment le plus angoissant pour nos hommes, car un passant ou une ronde d'agents cyclistes peuvent jeter un regard curieux au moment où le troisième larron pénètrera dans la place. Mais tout est désert : rien à l'horizon. Un signal imperceptible pour le commun des mortels... et comme par hasard, un taxi vient s'arrêter juste en face de la porte du magasin.

 

Commissaire Guillaume - 37 ans avec la pègre (1938)

 

n°770
 

       Les danses mièvres et compassées des geishas n'ont pas réussi à effacer l'espèce de torpeur que mettent en nous la fatigue de ces journées épuisantes et l'émotion inséparable d'un nouveau départ. A minuit, nous prenons le train pour Kasumigaura. A quatre heures, le Graf Zeppelin reprendra son vol. Cette fois, ce sera pour tenter la gageure inouïe de franchir de part en part ce Pacifique redoutable et inviolé dont nul être humain n'a osé encore affronter la traversée aérienne.

      L'Hôtel Impérial est plein de rumeur et de fièvre. Nous avons peine à nous frayer un passage au travers de cette foule qui attend, pour les acclamer une dernière fois, le Dr Eckner et les siens. Mes compagnons allemands sont encombrés de compatriotes qui, jusqu'au bout, vont les escorter. Mes compagnons américains ont l'imposante escorte de leurs correspondants ou de leurs hommes d'affaires. Français, je suis seul. 

 

Léo Gerville-Réache - Autour du monde en Zeppelin (1929)

 

n°769
 

       La seule voix qui compte en Pologne est celle d'un mort : le maréchal Pilsudski, et trop nombreux sont ceux qui se disputent le droit d'être les vrais dépositaires de sa pensée. Le fait que le pays soit toujours gouverné par une dictature posthume prouve qu'une force nouvelle ne s'est pas encore affirmée et peut-être pas même manifestée. En résumant mes impressions et en les reportant aux plans de nos intérêts, il me semble juste de conclure qu'il y aurait une dangereuse légèreté à affirmer, comme on le fait en certains cercles allemands, que la Pologne est un pays acquis au système de l'Axe et du triangle.

       Mais il serait aussi injustement pessimiste de la qualifier sans plus de pays hostile. Quand la grande crise se produira, la Pologne restera longtemps l'arme au pied et ce n'est que quand le sort aura décidé qu'elle se rangera du côté du vainqueur. Ainsi faisant, elle agira bien de son point de vue, car c'est un pays qui a des intérêts en opposition, des amis et des ennemis des deux côtés.

 

Comte Ciano - Archives secrètes (1936-1942) (1949)

 

n°768
 

       Que la progression, pour les premiers, soit des plus substantiels aux plus légers; et pour les seconds, des plus lampants aux plus parfumés. Que le mouvement de consommation soit modéré, le dîner étant la dernière affaire de la journée, et que les convives se tiennent comme des voyageurs qui doivent arriver ensemble au même but. Que le café soit brûlant et les liqueurs spécialement de choix de maître.

      Que le salon qui doit recevoir les convives soit assez spacieux pour organiser une partie de jeu pour ceux qui ne peuvent pas s'en passer, et pour qu'il reste cependant assez d'espace pour les colloques post-méridiens. Que les convives soient retenus par les agréments de la société et ranimés par l'espoir que la soirée ne se passera pas sans quelque jouissance ultérieure. 

 

Brillat-Savarin - Physiologie du goût (1965)

 

n°767
 

       M. Duvernois, que je voyais souvent aux générales, et qui était un causeur exquis, m'a raconté sur Sarah Bernhardt une histoire charmante et burlesque. Il connaissait un vieil acteur - qui je crois fut le premier interprète de sa première pièce : un acte en vers - M. Duvernois avait dix-sept ans, il était excusable... - mais ceci est une autre histoire :

          - Vous me la raconterez, Emile. - Bien sûr, quand on est en retraite, on devient bavard. - Je ne m'en plains pas.

       Emile me regarde avec l'air du monsieur qui pense : "Vous n'êtes pas difficile, mais si ça vous fait plaisir! ... (Au fond, ça nous fait peut-être plaisir à nous deux.)  Donc il connaissait un vieil acteur, une espèce de Brichanteau loqueteux et enthousiaste, qui était toujours passé à côté de la gloire faute d'une audience. Comme disait M.Jouvet, il avait toujours joué devant des publics qui n'avaient pas de talent.

 

Emile Girard - Confidences d'un huissier de la Comédie-Française (1953)

 

n°766
 

       Feuilletant un jour le Guide romain antique, nous avons rencontré pour la première fois des recettes de l'Antiquité romaine. Des recettes d'un autre temps qui nous paraissaient assez singulières et savoureuses pour mériter une étude plus approfondie. Nous ne nous prétendons pas experts en histoire de l'Antiquité romaine et encore moins des cordons-bleus, mais la tentation du jeu s'avérait trop forte.

       Ayant choisi une recette au hasard, nous nous efforçâmes de la réaliser et ô miracle, le résultat se traduisit par une seule sentence : "Favorablement bon, curieux certes mais délectable..." Il ne nous en fallait pas plus pour tenter de mettre en pratique la formule de l'écrivain Marcel Rouff affirmant que "la cuisine d'un peuple est le seul témoin exact de sa civilisation".

 

P.Drachline / C.Petit-Castelli - A table avec César (1984)

 

n°765
 

       Déjà le cruel Mavors partageait également dans chaque camp la mort et le deuil; vainqueurs et vaincus massacraient pareillement et tombaient pareillement; la fuite était inconnue aux uns et aux autres. Les dieux, dans le palais de Jupiter, déplorent la vaine colère des deux partis, et qu'il y ait d'aussi grands travaux pour les mortels. Ici Vénus, là la Saturnienne Junon contemplent la lutte; la pâle Tisiphone sévit parmi ces milliers de guerriers.

       Cependant Mézence, secouant une énorme javeline, s'avance, formidable, dans la plaine. Tel quand le grand Orion marche à pied à travers les grands étangs de Nérée où il se fraye un chemin au milieu des ondes qu'il dépasse de l'épaule, ou que, rapportant du sommet des monts un orne séculaire, il foule le sol du pied et cache sa tête parmi les nuages; tel se montre Mézence sous sa vaste armure.  

 

Virgile - L'Enéide (c.20 av) - (épopée)

 

n°764
 

       Si j'ai voulu écrire un livre sur la cuisine du Comté de Nice, c'est qu'il m'est apparu que ma génération semble être la dernière dépositaire des traditions ancestrales. C'est parce que j'aime mon pays niçois dans ses paysages, son extraordinaire climat, ses jolies filles, ses fleurs, ses légumes et ses fruits, ses gars robustes et ardents, ses arts et sa cuisine. C'est aussi parce que, à l'exception de deux ou trois restaurants à Nice, on ne peut plus manger , hors des foyers niçois, d'authentique cuisine niçoise.

       C'est parce que dans le monde entier, horrifié, je me suis vu servir les reliefs du repas des autres  sous le nom de "salade niçoise". C'est parce que j'aime faire la cuisine pour régaler mes amis et les aider à percevoir, à travers la subtilité des arômes, toute la délicatesse de notre tradition méditerranéenne. C'est parce que dans mon pays, hommes ou femmes ont toujours fait la cuisine, comme chez moi, de père en fille et de mère en fils.

 

Jacques Médecin - La cuisine du Comté de Nice (1972)

 

n°763
 

       En 1951, l'Ecole de Santé du Dr Herbert McGolphin Shelton, de San Antonio(Texas), offrit au public Food Combining Made Easy. En 1967, on réimprima pour la seizième fois ce petit livre de 71 pages d'allure austère. Dans l'entre-temps, Georges Wyckaert, le traduisit de l'américain et La nouvelle Hygiène le publia en 1955, 1958, et 1962, sous le titre de  La Santé par les combinaisons alimentaires. Ainsi paraissaient en France la première traduction française d'une oeuvre de Shelton et du même coup la première publication en notre langue consacrée à cette question.

      L'accueil fait à nos trois éditions, en dépit de leurs imperfections, a démontré que les idées émises dans cet opuscule trouvaient un écho favorable auprès de ceux qui cherchent la cause de leurs malaises. Un nombre toujours plus grand de personnes adoptent les règles prônées ici par le Dr Shelton, car la pratique en est simple. Si, au début elles paraissent compliquées, c'est qu'elles s'écartent des coutumes régnantes. Il suffit de les insérer soi-même dans un mode de vie hygiéniste pour que la santé revienne ou se maintienne au mieux. 

 

Herbert M. Shelton - Les combinaisons alimentaires et votre santé (1968)

 

n°762
 

       A trente cinq ans il est temps de se retirer de la course. Si course il y a. J'en avais par-dessus la tête de mon emploi. Il était déjà tard, je n'avais pas loin de quarante ans. Je serais mort d'ennui et de tristesse si je n'avais pas fait cet héritage inattendu. C'est bien rare, mais il y a encore des oncles d'Amérique, à moins que le mien ne fût le dernier. En tout cas, aucun des collègues de la petite entreprise n'avait un père, un cousin ou un oncle américain. Ils s'en montrèrent jaloux : imaginez-vous, ne plus avoir besoin de travailler !

       Mes adieux furent brefs. J'offris un beaujolais au café du coin, je n'y avais même pas invité Juliette. Elle était toujours vexée. Après nous être abandonnés l'un à l'autre, nous nous étions abandonnés. Le patron de l'entreprise était encore plus vexé que la petite amie, "il s'y attendait", me dit-il ; curieux car je ne m'y étais pas attendu moi-même. J'aurais dû annoncer mon départ trois mois à l'avance, telle était la règle, me dit-il. "Je vais avoir beaucoup de mal à trouver quelqu'un comme vous." Combien de fois ne m'avait-il pas reproché de travailler mal, menaçant alors de me remplacer, ce qui me faisait frémir. Car où trouver le même emploi que celui auquel, plutôt mal que bien, je m'étais habitué ? 

 

Eugène Ionesco - Le solitaire (1973) - (roman)

 

n°761
 

       Au dehors la pluie a cessé,  mais l'automne, en dépouillant son ciel de nuées, a libéré un vent d'est raide et sec qui annonce l'approche de l'hiver. Le jardin n'affecte plus cette apparence hostile et je me suis décidé à lui consacrer une heure quand le soleil, encore relativement tiède, en prend possession. Ce projet avorte d'ailleurs régulièrement. C'est à peine si je pousse une pointe jusqu'aux abords de l'étang.

      Arrivé là, le froid me saisit, je frissonne, je serre autour de moi le foulard de soie sans lequel Elodie me défend de sortir, et je retourne à la maison. Je me dis alors que je reviendrai le lendemain et je n'y reviens pas. Pourquoi ? Je sens que la raison est en dehors de moi. Quelque chose, une force sans doute, estime que je n'ai rien à y faire.

 

Jean Ray - Malpertuis (1962) - (roman)

 

n°760
 

       Les hommes par leur conduite envers les femmes, travaillent à leur donner tous les défauts qu'ils leur reprochent. Adolphe RICARD. ... Nous vivons avec nos défauts comme avec les odeurs que nous portons; nous ne les sentons plus, elles n'incommodent que les autres. Madame de LAMBERT. ... Il y a de certains défauts, qui bien mis en oeuvre, brillent plus que la vertu même... Nous n'avouons de petits défauts que pour persuader que nous n'en avons pas de grands. LA ROCHEFOUCAULD.

       Nos défauts sont les yeux par lesquels nous voyons l'idéal. NIETZSCHE. ... Ne pas employer ses défauts ne signifie pas qu'on ne les a pas. Antonio PORCHIA. ... On appelle défauts ce qui, chez les gens, nous déplaît, et qualités ce qui nous flatte.  Pierre REVERDY. On porte ses défauts comme on porte son corps, sans le sentir. SCHOPENHAUER.

 

Gabriel Pomerand - Le petit philosophe de poche (1962)

 

n°759
 

       Il n'est jamais trop tard pour se nourrir "juste". Non seulement, vous allez retrouver un équilibre physiologique, gage de sérénité, mais vous en retirerez des joies nouvelles; car la cuisine végétarienne n'est ni austère ni triste, mais vivante et multiple, puisque naturelle et riche de tous les produits de la terre. Ce n'est pas une mode mais un mode de vie. En premier lieu, oubliez tout ce que vous savez de la cuisine traditionnelle. Oubliez le manque de protéines. La suralimentation est une caractéristique de l'époque moderne.

       Les céréales complètes et autres aliments tels que les légumineuses, les oléagineux, le soja, etc. , ont une composition en acides aminés et protéines comparable à celle de la viande. Ces aliments ont, en outre, l'avantage d'être plus purs que les produits d'origine animale. Vous pouvez chasser de votre esprit l'obsession de la viande, c'est l'aliment qui contient le plus de toxines car on force trop souvent la croissance des animaux à l'aide d'antibiotiques, hormones et aliments chimiques. 

 

Charlotte Boistel Bombeke - Le végétarien gastronome (1979)

 

n°758
 

       Préfleury rentrait un soir chez lui, non sans peine car il habitait au sixième. Tout en montant, il ressassait une fois de plus, ces derniers temps plus que jamais, tout ce qu'il y avait de pénible en da vie solitaire : ne devait-il pas gravir, et comme en se cachant, ces six étages pour atteindre le logement désert et, là haut, endosser, aussi secrètement, sa robe de chambre, puis allumer sa pipe, parcourir le périodique en dégustant un kirsch de sa fabrication et finalement s'aller coucher au bout d'une demi-heure, non sans avoir dû refaire son lit qu'au mépris de toutes ses instructions sa femme de ménage s'obstinait à faire comme bon lui semblait ?

       Le plus quelconque des compagnons, le plus humble témoin eût été une bénédiction ! Il avait déjà pensé à un petit chien. Voilà un animal amusant, reconnaissant, fidèle surtout ! Un de ses collègues en avait un.  

 

Franz Kafka (1883-1924) - Le vieux garçon - (nouvelle)

 

n°757
 

       Et il arriva que moi, Néphi, après avoir été ravi en esprit et vu toutes ces choses, je revins à la tente de mon père. Et je vis mes frères se disputer entre eux sur les choses que mon père leur avait dites. Car, en vérité, il leur avait dit beaucoup de grandes choses, difficiles à comprendre si l'on n'a point recours au Seigneur; et comme ils avaient le coeur dur, ils ne se tournaient point vers le Seigneur comme ils le devaient.

       Alors moi, Néphi, je fus affligé de la dureté de leur coeur, ainsi que des choses que j'avais vues, et que je savais devoir arriver inévitablement, à cause de la grande perversité des enfants des hommes. Et je fus donc abattu par mes afflictions, car je considérais que mes afflictions étaient les plus grandes de toutes, à cause des destructions  de mon peuple, car j'avais vu sa chute.

 

Mormon - Le Livre de Mormon (1830)

 

n°756
 

       Dans le monde entier, on peut se faire entendre par gestes. En Inde, impossible. Vous faites signe que vous êtes pressé, qu'il faut aller vite, vous agitez les bras d'une façon que le monde entier comprend, le monde entier, mais pas l'Hindou. Il ne devine pas. Il n'est même pas sûr que ce soit un geste. Quelle oppression également que leur simple présence!

       Quel soulagement quand on arrive chez les Népalais, quand on voit un sourire, le sourire naturel qui vient à vous, qui attend de vous son retour heureux, et vous prie de vous désimprégner, de vous départir, par charité, de votre méditation. Ce sourire du Népalais, le plus exquis que je connaisse, exquis, pas excessif, pas troublant, mais ravi, sans arrière-pensée, pur.

 

Henri Michaux - Un barbare en Asie (1933)

 

n°755
 

      "Il est, monsieur le Premier Ministre, des mots qui sont à la mode, tels ceux "d'action psychologique" . Il s'agit là d'une révélation. Révélation, semble-t-il, qui étonna un certain nombre d'officiers bien pensants et bien attentionnés lorsqu'ils furent mis au contact  des dures réalités de l'Asie. L'action psychologique ne dispose que d'un levier, un seul levier, pour entraîner, pour soulever, pour conduire à travers l'histoire les peuples de la terre et ce levier porte un seul nom, l'espérance (...). L'espérance dans la justice, l'espérance dans le bonheur, l'espérance dans la liberté !

      Mais ni la guerre, ni la domination, ni la ségrégation, ni le fanatisme ni non plus, monsieur le Premier ministre, ces projets de loi que vous nous soumettez et qui ne sont que les timides témoignages d'une politique qui n'ose même pas dire son nom."

 

François Mitterrand - Politique (1977)

 

n°754
 

       Le car des flics. Il était bel et bien arrêté là, devant la grande entrée, ce qu'il y faisait ça n'était pas marqué dessus mais ça ne pouvait être que pour moi. Qui sait s'il n'y en avait pas dissimulés à l'autre entrée, montant la garde, et en tout cas j'avais déjà eu le réflexe et pris la petite rue. Probablement ils ne m'avaient pas vu, mais j'écoutais tout de même si la voiture arrivait derrière moi, on ne sait pas, normalement ils doivent y voir la nuit pour faire ce métier. Une voiture venait du reste.

        Ce qu'il ne fallait pas c'était courir, je ne sais pas pourquoi mes sales jambes avient voulu se prendre à mon cou, j'avais du mal à les tenir au sol. J'arrivais au coin du tabac, je leur ordonnai d'entrer là et d'y rester, et je me mis devant le stand, tournant le dos et ayant l'air du type qui vient tout simplement  chercher son paquet de gauloises, que j'achetai du reste (vraisemblance) et puis j'en avais plus (nécessité). C'était une 2CV, j'aurais pu reconnaître le bruit merde, voilà comment on perd son sang-froid. Mon sale coeur battait.

 

Christiane Rochefort - Printemps au parking (1969) - (roman)

 

n°753
 

       Le conseil de patrouille promettait d'être tumultueux. Ils descendirent au bord de la rivière, dans le merveilleux dédale des îlots, des lianes et des grands roseaux qu'ils avaient aperçus en arrivant au domaine. -On aura la rivière sous la main pour calmer les esprits échauffés, annonça Xavier. Ils s'assirent sur une petite plage de sable au soleil, derrière eux le grand barrage bruissait. -La parole est à Jean-Pierre pour lecture de sa déclaration annonça solennel-lement le C.P. - Enfin ! lança le détective qui trépignait d'impatience. Si vous n'aviez pas fait les imbéciles depuis ce matin, nous n'aurions pas perdu un temps précieux.

       -Un temps précieux pour quoi ? -Vous allez le savoir, et vous regretterez de vous être payé ma tête ! Le ton était soudain si tragique que les scouts demeurèrent interloqués. Jean-Pierre était sûr de son effet. -Cette nuit dans la ga-lerie...j'ai revu le gosse du relais. -Hein ? -Le gosse du relais, le cavalier de la forêt...J'en suis sûr, je ne peux pas me tromper, il a sauté par une fenêtre, pour tomber juste sur le microbe de douze ans d'hier soir.

 

Jean-Louis Foncine - Le relais de la Chance au Roy (1994) - ("Signe de piste" roman d'aventures jeunesse)

 

n°752
 

       Lorsqu'il sort de l'école, il entre dans la vie comme dans un pays ennemi, sachant dès le premier moment quelle est la lutte qui l'attend, lui, le trop fragile humain. Même quand il est encore dans la diligence aux roues grondantes, il écrit - ce qui est assez symbolique - l'hymne intitulé "Le Destin" et qui est dédié à la "Mère des Héros, la Nécessité aux bras d'airain".Au moment du départ, le jeune homme au magique pressentiment est déjà prêt pour la catastrophe.

       En réalité, tout a été pour lui disposé le mieux du monde, Schiller lui-même, puisque le candidat vicaire refusait absolument d'exaucer le voeu maternel qui voulait faire de lui un pasteur, l'a recommandé comme précepteur à Charlotte von Kalb; nulle part, dans les trente provinces qu'avait alors l'Allemagne, cet exalté de vingt-quatre ans ne peut espérer trouver une maison où l'on honore autant l'enthousiasme et où l'on soit autant capable de comprendre la nerveuse sensibilité.

 

Stefan Zweig - Le combat avec le démon (Hölderlin) (1925) - (essai)

 

n°751
 

       Le maître de Villa Ramiro a dit que c'était une aurore boréale. Grand-père avait passé son pardessus sur son pyjama. Les gens se pressaient sur la grand-place. Quand le maître a parlé ils se sont tus. M. le curé a dit que les révolutionnaires avaient mis le feu à la forêt. Grand-père me tenait par la main. La grand-place était pleine de gens. Ils se sont tus quand le curé a parlé. Dans la nuit on voyait une grande lueur rouge qui s'étendait dans le ciel.

      Le maître a lu dans le livre la définition de l'aurore boréale. Grand-père, en chaussons,  a écouté sans rien dire. La grand-place était pleine de gens qui venaient de sortir du lit. Dès que le maître a eu fini de parler ils se sont mis à faire des commentaires. M. le curé a dit que les anarchistes avaient mis le feu à la forêt. Grand-père ne me lâchait pas la main. La grand-place était pleine de gens.               

 

Arrabal - Viva la muerte - Baal Babylone (1971) - (roman)

 

 

 

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