TOM REG    "Mini-contes drolatiques et déroutants"     page 24 

 

                      

 n° 236            Le film de rêve ( ou  Un rêve de film )

            Les affres d'un personnage qui ne parvient pas à aller voir un film. Il lit et relit les critiques de ce film dont il attend monts et merveilles mais au tout dernier moment (parfois même après avoir acheté son ticket)  flanche, ressort, préférant aller se promener et se l'imaginer à partir des quelques photos aperçues dans la vitrine, ou d'autres publiées dans la presse et du thème qu'il est censé aborder...

            Et c'est du reste ce thème qui le préoccupe le plus, qui lui donne ce trac incoercible au moment de diriger ses pas vers le contrôleur des tickets...Et dire que ce thème lui est cher est trop peu dire, que c'est  l'essence même de sa personne serait plus exact...Sujet justement quelque peu inflammable ou pouvant déchaîner  les passions. Oui très personnel au point que lorsqu'il avait, il y a déjà de cela des années et des années, encore tout jeune, fait part en confidence à un ami de sa volonté de réaliser lui-même un film sur le sujet, on lui avait répondu :

              -"D'autant plus nécessaire que si vous ne le faites pas, qui le fera ? Vous êtes le seul qui puisse aborder et traiter pleinement un sujet pareil !

             -"Et cela curieusement étayé par mon appétence pour le moins que rien, le rien du tout...

             -"Faites tout de même attention si un jour, après avoir dit "moteur!" et faute du "ça tourne!" vous êtes obligé, dans la solitude absolue où vous êtes et serez toujours, de déclencher vous-même l'obturateur d'une malheureuse vieille bécane, de ne pas vous fourrer les doigts dans une sorte d'engrenage qui vous happera tout entier, d'où vous aurez beaucoup de mal à vous extirper et d'où personne ne pourra vous tirer, vue la délicatesse du sujet, si jamais vous tenter un jour de l'aborder par l'entremise de la pellicule..." 

           Pourquoi cette solitude ? S'il était mon ami il pouvait me donner les moyens, le goût où l'envie d'en sortir au lieu de me la présenter comme absolue et définitive ! Et puis si j'achète parfois des tickets sans oser entrer dans la salle c'est que la production cinématographique ces derniers temps m'a tout de même réservé une drôle de surprise...et les distributeurs et les salles, tout ! Les affiches ! Tous de mèche comme pour une gigantesque machination, la sortie de mon film !

          Et le même titre ! Comment ont-ils fait? Les gredins! Ils ne lisent quand même pas dans les cerveaux!  Car ce film, si je l'ai fait et refait cent fois, ce fut toujours dans ma tête ! Visionné mille fois ! Certes avec des coupures ou même un montage très approximatif, parfois pas de montage du tout, des écrans noirs ou blancs, mais toujours au bout d'un moment cela reprenait forme, se recollait dans l'ordre qui me paraissait souhaitable comme spontanément ! Sans colle ni ciseaux ! Alors, c'est bien mon film non ?

          Le même titre donc forcément le même sujet et sans doute la même façon de le...Bien sûr ce serait mieux si je réussissais enfin à aller le voir vraiment mais je me demande si j'y arriverai un jour et surtout sur quoi je risque de tomber exactement, quel type de péplum au juste ou combinatoire d'un peu tous les genres. Et puis ce titre alors,  ils auraient pu en changer ! Certes c'est bien le mien mais comment ai-je pu choisir un titre pareil, un jeu de mots aussi médiocre et surtout sans aucun rapport avec le sujet du film ! Oh bien sûr, il était difficile de prendre un titre tout à fait explicite mais quand même, cette sorte de tromperie dès l'abord...

         Le petit scénario que j'avais rédigé dans le but d'essayer  de le réaliser donc moi-même un jour ne m'a jamais été volé et n'a été lu par qui que ce soit, même à mon insu, j'en suis certain. Une fois pourtant je l'avais oublié sur un banc dans un parc plutôt isolé toute une nuit, mais dès le lendemain matin très tôt le retrouvai exactement à la même place. De plus, l'enveloppe cachetée dans laquelle je l'avais mis était intacte, sur laquelle au gros feutre rouge et en capitales d'imprimerie, souligné deux fois selon l'usage, on lisait de loin "Le drôle à tics" !

        J'ai donc pu comme prévu la déposer à la Société des Auteurs.  "-Pardon monsieur, des réalisateurs ou des producteurs viennent-ils ici quelquefois consulter ces documents ?"  "-Jamais. C'est impossible. Votre enveloppe ne sera ouverte qu'à votre demande par nos soins dans le cadre par exemple d'une plainte pour plagiat afin d'attester l'antériorité de votre œuvre. Personne d'autre ne pourra jamais prendre connaissance de vos pages en aucune manière et ce jusqu'à leur destruction. Vous voyez jeune homme, c'est la tranquillité assurée, l'immaculée conception !"

        Il y avait comme du tragique dans sa réponse... Une telle clôture au monde, une protection sous la forme d'un enfouissement, d'une sorte de glisser-coller dans une structure sous-jacente et mystérieuse... Providentielle ! Et je commence à comprendre pourquoi, après avoir tenté en vain de le perdre dans cet immense parc qui ne ferme pas la nuit (d'où son nom me semble-t-il de "Grand Nocturne"), j'ai décidé de le déposer dans ces véritables oubliettes que constitue le service très particulier et peu connu de cette société. "Tant que vous payez tous les cinq ans la redevance modique de deux cents francs, votre manuscrit est  conservé ! Sinon, passé un mois, votre enveloppe  est portée au pilon. Vous n'avez pas à intervenir, sans  être ouverte, elle est détruite d'office..."

         Elle n'aura donc jamais été ouverte par qui que ce soit ! Encore une sorte d'édition à perte dont il me semble être coutumier...Le sort que je réserve toujours à mes déjà rares et fragiles créations me fait froid dans le dos ! Néanmoins et nonobstant, cet échouage par enfouissement me paraît des plus sûrs et tout compte fait le meilleur moyen de se sauvegarder soi-même, de préserver sa tranquillité ! N'allais-je pas de la sorte tenter encore de m'offrir au plus offrant ? C'est à dire à ceux qui sont là pour tout me prendre sans rien en échange de mon côté que le dénuement et une frustration aggravée...

        Cette sorte d'enfouissement-protection est exactement ce qui convenait à mon scénario...Je suis sûr que c'est une sorte de silo, une de ces nouvelles structures administratives dont rien ne peut plus sortir, où tout s'enfonce à jamais ! Impeccable ! Sauvé in extremis, mais tout de même finalement par moi, de mes imprudentes vanités...Parler de cela dans un film, de moi, et un long métrage ! Une future palme peut-être ? Par la porte à trou des enfers d'un petit cinéma à péplums des années cinquante sans doute ? Ce n'était pourtant pas des palmes qu'on passait au travers !

        Le petit système que j'avais loué avec une caméra et qui permettait de la maintenir bien droite et stable derrière le pare-brise de la voiture avait rempli à merveille son office jusqu'aux environs d'Amiens. Ayant enfin décidé de mettre la main à la pâte, à côté de moi les boîtes de pellicule jonchant le siège qu'aurait dû occuper l'opérateur que je n'ai jamais pu recruter, j'avais donc déjà  filmé une bonne partie de la route, entre Paris et Amsterdam, dont les bas-côtés défilant de guingois devaient constituer la trame visuelle essentielle de ce curieux film dont une sorte de récit syncopé en voix off aurait pu peut-être indiquer à la longue de quoi il pouvait bien s'agir exactement, lorsque la ventouse d'un des bras de fixation se décolla de la vitre, faisant d'un seul coup pivoter la caméra sur moi !

        Je me souviens qu'après avoir remis aussitôt cet attirail, la caméra et les bobines définitivement dans leurs boîtes, un livre était tombé de la boîte à gants ! Si je n'arrivais pas à m'exprimer par le cinématographe il me restait l'écriture ! C'est cela, transformer ce malheureux scénario en un petit roman ou une grande nouvelle ! Et ce fut chose faite puisque peu de temps après, j'envoyais sous la forme approximative d'une assez longue nouvelle, oui finalement et en fin de compte, ce qui était effectivement une sorte de gros plan sur moi, ce petit moi étrange, mais désormais hors champ si j'ose dire, carrément hors pellicule, justement à cause de l'étrangeté...

         Oh bien sûr, je n'ai pas reçu de réponse et non seulement je n'ai pas réitéré ailleurs cet envoi mais j'ai ressenti  un soulagement à l'idée de devoir abandonner pour de bon, après une tentative sur pellicule, celle de m'exhiber sur du papier. Seulement maintenant, j'ai des doutes depuis la sortie de ce film...  Qu'ont-ils fait de mon manuscrit ? De mes manuscrits ! Le premier, le scénario, est-il vraiment comme convenu au sein d'un archivage interminable et définitivement inaccessible pour quiconque ? Probablement, mais l'autre ! En général quand cela ne leur convient pas, ils le renvoient ! Toujours! Là non, et pas non plus d'accusé de réception ! Comment aurais-je pu oublier de le poster celui-là et selon les modalités habituelles ?

         En ce mardi soir je n'eus pas besoin de rouvrir l'hebdo des spectacles pour me souvenir que c'était aujourd'hui le tout dernier jour d'exclusivité du film et dans moins d'une heure la toute dernière séance ! Par chance je n'étais pas loin du Rialto...

         - "Le drôle à tics" une, madame s'il vous plaît...

         - "Ah non mais monsieur, désolée, c'était le dernier jour hier...

         - "Nous sommes mercredi !

         - "Maintenant pour le voir il vous faudra patienter deux ans, qu'il passe à la télé !"

         - "A la télé ! Oh merci madame ! Merci mille fois ! Je suis sauvé ! Je ne le verrai pas ! Je ne saurai jamais ! Je n'ai pas la télévision !"     

        

n° 237              Les fourmis solitaires ( ou  Triple noyau dur )

                        Un personnage se plaint de sa mémoire prodigieuse, si exceptionnelle qu'il se souvient avec une grande précision des moindres détails de son passé, des choses les plus insignifiantes du temps de son enfance. Et à ce point que cela constitue pour lui un véritable handicap car son esprit est encombré d'un fatras de souvenirs en tout genre, d'un bric-à-brac permanent d'images et d'émotions comme par exemple la couleur des cravates de tous les voyageurs qu'il a eus ne serait-ce qu'une seule fois en face de lui dans le métro, le bus ou le train depuis toujours!

                        Mais aussi les grains de beauté, ou leur absence, sur les nuques des personnes qui l'ont précédé dans toutes les files d'attente auxquelles il a dû s'agréger dans l'existence (au point que pour tenter de modérer son encombrement mémoriel, il fait souvent la queue à reculons, tourné dans le sens inverse de la progression, face à celui ou celle qui le suit!)(Et bienheureux encore d'avoir fini par se débarrasser de sa minuscule lampe-torche miniaturisée haute concentration achetée à prix d'or seulement pour en débusquer en plus sur le cou de ses voisins de devant dans les salles obscures !)

                        Dans l'encombrement cellulaire cortical il compte aussi curieusement les images exactes de ces mousses de foie empaquetées dont la mention "ouverture facile et refermable" est démentie soit par l'impossibilité absolue de l'ouvrir à l'aide de la languette soit par la déchirure immédiate de la membrane en plastique suivie de son enroulement instantané jusqu'en haut à quoi il est vain de chercher à remédier.Il s'en souvient lorsque cela arrive et ce serait sans doute peu de choses s'il n'était pas un gros mangeur de pâté en barquettes et si ce loupé initial ne se produisait pas à chaque fois qu'il en consomme, depuis des lustres !

                       Et dans cette inépuisable récollection il convient de ne pas oublier les sourcils de tous les chauffeurs de taxis qui l'ont transporté dans Paris ou ailleurs, les poignées de toutes les portes qu'il a ouvertes au cours de son existence, la première phrase dite à chaque nouvelle personne rencontrée, ou encore croisée au hasard des chemins de campagne ou de montagne toute fourmi solitaire (il croyait que comme lui elles s'étaient perdues), la position des mains de tous les angelots des tableaux de Raphaël, le premier bruit de chaque journée, la dernière parole de chaque jour...Et tout cela pèse bien lourd et revient inopinément, spontanément, sans crier gare !

                       Il n'est qu'une souvenance dont il ne se plaint pas et même qui l'enchante : le temps qu'il a fait chaque jour depuis sa plus petite enfance ! Et en particulier la vitesse et la direction du vent, qu'il vire, revienne, se cyclonise ou se calme...

                       Et côté allure ou gabarit si on imagine un éléphant, plus que jamais on se trompe ! Même s'il croit qu'il a des muscles, il est des plus chétifs et gringalets ! Sa tête ferait plutôt crâne d'œuf, et comme une pichenette l'envoie au tapis, on ne peut donc lui marcher dessus qu'avec une extrême précaution, des fois qu'elle fasse aussi coquille... Bref une personne qui sort de l'ordinaire avec comme un disque dur dans la tête et d'une configuration de sauvegarde dépassant l'entendement !

                        Aussi, afin d'accroître le moins possible le déjà faramineux contenu de sa mémoire, il évite désormais, autant qu'il lui est permis, les changements et la variété, tentant de conférer à sa vie la plus grande monotonie et la plus durable stabilité...Il essaie même de consulter un spécialiste de l'oubli mais il doit vite abandonner s'apercevant que ça n'existe pas...Tout le monde se désespère d'oublier mais pas l'inverse voyons ! On l'a plus d'une fois rembarrer avec sa prétention !

                       Son à rebours des choses, qui normalement passent et nous laissent, finit par l'exaspérer. Il reste chez lui, se fait livrer. Il voit avec stupeur dans le catalogue que le supermarché vend des barrettes pour mémoires extensibles ! Il en a la tremblote ! Et le temps lui paraît bien long à juste tourner en rond et à se dire que non seulement il a peut-être des barrettes en trop mais qu'il ne sait pas comment les enlever !  A-t-il jamais oublié une seule chose dans la vie ? 

                      Mais soudain ce matin, est-ce un effet flash inversé de sa mémoire jumbo à triple noyau, il a  l'impression que quelque chose lui échappe dont il aurait tout de même la vague intuition ! Sensation plutôt rare jusqu'à présent dans son existence et plus exactement que quelque chose lui revient vaguement...Il se souviendrait donc comme à moitié, serait-il en progrès ? 

                      En tout cas il a bel et bien réussi à sortir à nouveau de chez lui tranquillement et après un moment sur le boulevard des Libertés dirige ses pas vers le Château et son grand parc...   (Tout au bout du boulevard, posées sur l'horizon, il a vu les deux grandes cheminées rouges au pied desquelles se trouvait l'entrée du minuscule souterrain qui fut un temps le seul moyen pour lui d'accéder  tous les jours pendant des années à une sorte de lointain cagibis!)  Il sent bien qu'il n'est pas ici par hasard, presque comme pour un rendez-vous...

                        -"Ah! Larmier ! C'est toi, tu es venu ! Un peu en retard, mais les autres...Oui j'en reviens mais il n'y a personne figure-toi...Oh il peut encore en venir quelques-uns... Toi ça m'aurait étonné que tu aies oublié mais tu aurais pu ne pas venir après toutes ces années! "

                     Si ! Il avait oublié qu'il avait donné rendez-vous il y a vingt ans jour pour jour ici même à tous ses camarades de terminale pour voir ce qu'on serait devenu tous autant qu'on était et lui déjà, par un bien curieux paradoxe étant donné toutes ses barrettes flashs en surnombre et son triple noyau éléphantesque, ne se souvient même plus du nom d'un seul d'entre eux pas plus que de leurs visages...

                     L'autre, le fidèle, le ponctuel, l'a entrainé au sommet des Cent Marches, cet immense escalier d'où l'on voit venir de loin les visiteurs ou les promeneurs et le lieu fixé, aux dires de l'autre, pour le rendez-vous...Et de fait, apparaissent bientôt ça et là au loin, séparément, de minuscules silhouettes noires sur le blanc poudreux des allées...Tu vois, ils ont fini par venir...Tu crois que ce sont eux? Ils n'ont pas tous l'air de venir par ici.... Ils prennent leur temps c'est tout...En plus ils ne sont pas très nombreux...Certains paraissent tourner en rond, restant très à l'écart...Tu penses vraiment que... ?

                    Il pense qu'il a soudain beaucoup changé et que ses barrettes jumboïsantes s'étant, au moins pour la plupart, comme miraculeusement débranchées peut-être par l'effet de ce curieux rendez-vous dont il n'avait gardé trace mais qu'il avait pourtant suscité, il va enfin pouvoir devenir comme tout le monde à peu près oublieux de tout, c'est à dire grosso modo ne plus se fier qu'à son imaginaire pour se construire des souvenirs sur mesure ou les arranger...(Un cagibis aménagé en une sorte de cabine de sous-sol à hublot et qui s'était révélée, mais beaucoup, beaucoup plus tard, être vraiment son bureau!)   

                   Non, de là-haut, ces petits piétinements à la fois besogneux et hasardeux dans la poussière,  s'approchant peut-être, ne lui rappellent rien, rien d'autre que ces insectes isolés, comme égarés dans la campagne ou la montagne et qu'il suivait un moment autrefois...ses fourmis solitaires !  

                            

n° 238             Eclats de vitres et rayons   ( ou  Les réflexions ) 

                   Ils se croisent dans une sorte de foire-exposition d'art urbain et de commodités communales...

                   Autour de la maquette de l' "Agora tournante pour mélanger les foules" il l'a reconnue. Elle ne le regardait pas mais il a eu le sentiment qu'elle venait de détourner les yeux de sa personne et que donc peut-être l'ayant de son côté reconnu, elle avait choisi de faire semblant de ne pas le voir...

                   Du reste son impression  lui fut comme confirmée lorsque le hasard des méandres du flot des visiteurs et de ses éparpillements les fit se retrouver face à face au-dessus du projet de "Micheline urbaine à nacelles biplaces autochargeantes" et qu'il ne put que constater une fois encore la parfaite indifférence qu'elle affichait en sa présence...Seulement il faudrait être tout à fait certain qu'elle l'ait vraiment vu et non seulement ce jour mais même une seule fois en plus de vingt ans d'un voisinage somme toute assez distant même si leurs deux fenêtres sont incontestablement situées exactement l'une en face de l'autre !               

                   Derrière chaque reflet l'autre, durant deux décennies ! Deux ? Oh oui très largement ! Et même peut-être trois ou quatre, il ne sait plus bien, mais quand il s'est aperçu que quelquefois cela bougeait un peu en face il y avait encore à l'époque le tramway dont le poinçonneur devait descendre avec sa barre à mine courir devant pour enclencher à temps l'aiguillage dans la bonne direction ! On était loin des autochenilles quasi-lunaires annoncées !

                   Ils avaient en réalité peu de chances de se rencontrer, car leurs deux immeubles, sans être très éloignés, ne communiquent pas, ne le peuvent pas, sont comme anti-communicants. En effet leurs entrées respectives donnent dans deux rues, deux quartiers et finalement deux univers totalement différents. Mais ce qui détermine réellement tout dans leur situation c'est l'orientation respective de leurs fenêtres et le fait que dans ce degré zéro des contacts humains semblant leur échoir, il lui doive quand même la seule part du rayonnement solaire qui lui soit possible de recevoir !

                   En effet, et tout le tragique de leur condition réside certainement dans ce fait : si sa fenêtre à elle est plein sud-ouest, la sienne à lui est donc plein nord-est ! D'un bout à l'autre de l'année, il ne reçoit jamais le soleil directement pendant qu'elle, elle l'a à longueur de temps quasiment du matin au soir dans son logis...En somme à sa fenêtre il l'a toujours dans le dos pendant qu'elle l'a en permanence sur le visage ou presque s'il ne fait pas trop gris! Le nordiste et la sudiste !

                   Toutefois, elle ne semble pas abuser des bains de soleil à domicile car il n'a pas souvenance de l'avoir souvent vue ouvrir sa fenêtre pour cela ! Une seule fenêtre chacun mais quelle différence pourtant !Elle ne l'ouvre presque que pour aérer sa literie le samedi ou le dimanche, seulement alors là ! A chaque fois elle lui envoie de ces bouquets de rayons comme flagellants de lumière solaire, de vrais petits héliodons ! Des protubérances! Mais le fait-elle exprès ? Et même, s'en aperçoit-elle seulement? Est-elle consciente  que quelque chose vient de chez elle chez lui, de cette projection balayante qui s'opère à chaque fois que...

                   Les réflexions qu'elle provoque sont étonnantes, il en sursaute à chaque fois. Comme des éclairs dans sa turne ! Cela passe et repasse encore si elle vient tapoter son traversin ! Parfois, le rayon stoppe  carrément chez lui et tout son studio irradie de l'intérieur ! Des murs, du plafond ! Du coin kitchenette pourtant si lugubre ! Ce reflet prodigieux provoque lui-même d'autres reflets incandescents jusque sous le lit où l'on ne voit jamais rien quand on cherche quelque chose et même au-dessus de l'armoire qui semble habituellement le refuge ultime de l'obscurité ! 

                  Que pourrait-il bien lui envoyer en échange ? En reconnaissance ? Peut-être pas, mais en signe simplement d'existence alors ou juste pour lui faire signe qu'elle fait signe...à quelqu'un ! Elle ne doit pas le savoir car depuis le temps (combien d'années au juste, de décennies ?) elle se serait lassée ou même aurait  fait en sorte de limiter le balayage de son faisceau pour ne pas trop déranger, éblouir... Comment est-elle ?C'est toujours cachée par le volume de ses draps ou de ses oreillers qu'il la voit apparaître sitôt l'ouverture. Et elle rentre si vite à l'intérieur qu'il a bien du mal à visualiser un tant soit peu ses traits, c'est trop loin.

                  Au-dessus du présentoir des futurs murs réflecteurs de bruits décorés fluo et musiqués, ils sont encore une fois l'un en face de l'autre mais elle ne le regarde pas davantage, occupée à déchiffrer non sans peine dirait-on le panneau d'explication pourtant en grosses lettres...Et s'il se lançait ? Si pour une fois il essayait de vaincre pour de bon sa timidité, s'il allait tout droit lui dire : "Je suis ce voisin que vous inondez de soleil pour sa plus grande joie et qui n'a pu jusqu'à présent, vue son orientation, que tenter une fois de vous envoyer en retour au beau milieu de la nuit un rayon entier de la lune mais je crois, et bien qu'elle fût en son plein, que cela ne fut pas suffisant pour vous..."

                 "Honey! Please hurry up we'll miss the plane !"..."Yes darling, right away!"

         Mais elle s'en va ! Elle trottine vers ce type qui l'appelée, qui a une valise et qui l'entraîne vers la sortie ! Des Américains ! Ce n'était pas elle ! Bon sang quel idiot ! Pas la fille du soleil ni même de la lune ou de leurs empires ! Pas ta voisine, ballot ! Une simple touriste ! Une banale nasillarde qui t'ignorait parce qu'elle ne te connaissait pas et que tu n'as rien de rayonnant ! Seulement regarde un peu à ton tour la pancarte qu'elle ânonnait intérieurement...Lis-la donc un peu voir !  Nuisance sonore et principe de réflexion !

                 "Si on vous envoie un bruit, renvoyez-le aussitôt !"

         Et voilà il avait trouvé la solution, il lui suffisait d'adapter cet adage de grande sagesse pratique à son cas particulier, de le transposer en quelque sorte du sonore au lumineux ! Cela ne pouvait pas être elle en face de lui au-dessus des maquettes des futurs tramways à piston, elle l'aurait reconnu il en était sûr !  Lui aussi se postait derrière ses carreaux de temps à autre et à son unique attention et pas seulement les nuits de pleine lune, les jours de grand soleil pour les sudistes également et il avait même plusieurs fois en ce cas ouvert en grand sa fenêtre et certes à l'ombre mais parfaitement visible, il avait bien cru l'apercevoir là-bas au loin derrière sa vitre ! Le voyant, le regardant !

         Cru ?  Il reste persuadé qu'il n'y a pas toujours eu que des reflets à cette fenêtre...Il y avait autre chose! Et puis tout de même s'il n'avait pas bénéficié de balayages lumineux exceptionnels et peut-être intentionnels, venant de l'extérieur, comment aurait-il pu retrouver, sous son lit ténébreux où nul rayon ordinaire ne pénètre, sous des minons séculaires au bord de la recouvrir définitivement, sa vieille pipe en bois ?

         Il la fume d'ailleurs tranquillement assis devant sa fenêtre ouverte en ce splendide samedi matin où irradie le grand soleil des sudistes dont elle fait partie l'autre là-bas avec sa fenêtre à éclairs. Mais pour le moment celle-ci est fermée et ne renvoie rien du tout. On y distingue à peine la lueur bleutée du ciel sur le fond d'obscurité semblant régner dans la pièce, une sorte de vide...Tout cela parfaitement immobile. Pour l'instant car c'est encore un peu tôt pour le lit à la fenêtre, il a bien le temps de voir l'intérieur s'animer, d'abord une ombre passant derrière les moirures entortillées d'un petit nuage blanc dans la vitre...Et puis au fil de la matinée, c'est bien le diable si tout cela ne se concrétise pas en une ouverture flashante, irradiante, signifiante !

         Lui en tout cas il est prêt, fin prêt à renvoyer le message, à faire retour instantané à toute réflexion ! Le battant de sa propre fenêtre est là pour ça,  à portée de main, qu'il peut saisir et manœuvrer à la seconde ! Et les carreaux en ont été, une fois n'est pas coutume, bien astiqués pour assurer un maximum de rendement à ce qui n'est plus pour lui désormais qu'un réflecteur potentiel...

         Seulement outre l'hypothèse que le rayon renvoyé pourrait revenir encore une fois et ainsi de suite en d'incessants rétromiroitements qui perdraient vite toute signification, il y a le fait que ce n'est pas le premier week-end qu'il se place ainsi en embuscade derrière sa fenêtre à attendre qu'on veuille bien lui envoyer une lueur, un reflet, quelque chose ! Comme un coup de loupiote qu'il saisirait au bond, etc, etc...

         Depuis combien de temps n'a-t-elle pas mis son lit à la fenêtre exactement ? Deux, trois semaines, un mois ? N'a-t-il pas vu ni la fenêtre s'ouvrir ni une ombre bouger sous les reflets moirés des petits nuages ? ... Elle ne s'est quand même pas envolée !

         Si seulement il savait comment s'en rapprocher mais le vague terrain qu'il voit depuis chez lui ne correspond pas avec celui qu'il a sous les yeux une fois dehors. En s'avançant dans la direction de son immeuble, il se heurte à des barbelés ou à des palissades infranchissables ! S'il en fait le tour, il revient sans avoir longé ou aperçu le moindre bâtiment !

         Mais le week-end suivant, à nouveau bien ensoleillé, il se remet dans son fauteuil devant sa fenêtre ouverte, prêt jusqu'au dimanche soir à ne rien faire d'autre que d'attendre avec la plus grande attention pour pouvoir renvoyer à temps le moindre...En tout cas l'immeuble qu'il voit depuis des lustres avec cette fenêtre tout au bout qui s'ouvre, disons qui s'ouvrait il n'y a encore pas si longtemps est toujours là !

         Et donc ces morceaux de verre qui luisaient au soleil autour des palissades ne provenaient pas d'une démolition d'immeuble dont il avait entendu parler ou qui devait se produire un jour peut-être dans les parages...Une de ces vieilles barres aux fenêtres délabrées mais qui avec leur vitrage ou ce qu'il en reste, arrivent encore on le sait très bien  à envoyer des rayons mais sans intention, des éclairs qui ne font que passer, qui ne s'attardent pas sous les lits, strictement dus à l'aléatoire inhumain des courants d'air !

         Il sait faire la différence. Il en reçut même un d'un des éclats de verre jonchant le terrain où il marchait l'autre jour et il ne s'est guère senti touché ni ému, même s'il est difficile de dire qu'il ne ressentit pas nonobstant un vague trouble...Il pensa que ces débris provenaient peut-être d'une fenêtre mais en tout cas pas de la "sienne", toujours là et bien là elle, certes inerte, sombre comme un œil mort depuis plusieurs mois maintenant, mais toujours bien accrochée à cet immeuble inaccessible qui n'en compte guère d'autres de vraiment visibles sur la façade étroite en permanence au soleil de son extrémité...

         En ce nième week-end de fenêtre ouverte et de battant à portée de main, s'il est toujours aussi serein et cela probablement à cause de la pipe dont il continue à entretenir lentement la combustion et la fréquence des ronds de fumée, il essaie de ne pas penser à cette possibilité qui a tendance à s'imposer en lui comme une dramatique et double évidence au fur et à mesure que les dimanches encore très ensoleillés, mais toujours pourtant sans le moindre éclair à renvoyer, se sont exceptionnellement succédé jusqu'en cette mi-automne : elle parlait anglais en nasillant  et elle ne le connaissait pas ! Il ne lui disait rien !

         Quand la barre, ou la tour, de cette américaine de passage ( dix ans, vingt ans tout de même en face de chez lui ?) aura été démolie (des bulldozers sont déjà arrivés) et ayant pu enfin refermer son espèce de faux réflecteur de rayons, il ira refaire un tour de palissades et parvenu près des ruines de l'ancien bâtiment, il cherchera dans les gravats et tous les éclats de vitres, ses éclats de vitre à elle, ceux de sa fenêtre de sudiste, et s'il fait suffisamment soleil, il sait bien qu'il les reconnaîtra... L'éclat d'un carreau, même en morceaux, même poussiéreux,  capable de réfléchir l'astre du jour jusque sous le lit brumeux d'un nordiste lunaire et lui faire croire en plus à quelque message, doit sûrement sauter aux yeux, non ?    

 

n° 239                Le vent dans les feuilles  ( ou  La cave aux loubards )

                  Un étudiant trouve un job d'été comme manutentionnaire-employé aux écritures dans un dépôt de fouilles (entrepôt où, après une campagne de recherches archéologiques, sont rassemblés les objets ne pouvant être exposés dans des musées et en attente d'être répertoriés). Il est l'adjoint d'un type beaucoup plus âgé lui ressemblant un peu, et qui lui dit avoir déjà participé à de nombreuses expéditions de fouilles mais qui passe son temps à raconter des souvenirs davantage axés sur ses aventures érotiques (réelles ou supposées) que sur les sanctuaires mésopotamiens ou les tombes à char d'Europe Centrale.

                   Le discours de ce fonctionnaire érotomane se mêle aux rêveries du jeune homme qui lui n'a qu'une passion, les sonorités naturelles et qui travaille juste pour pouvoir s'acheter un magnétophone huit pistes afin d'enregistrer les bruits de la Nature et plus particulièrement celui du vent dans les arbres qu'il prévoit de capter à l'aide d'un téléobjectif acoustique de son invention. Dans les bois, l'autre lui suggère d'orienter plutôt sa parabole amplificatrice vers les fourrés où se cachent souvent des couples qui se croyant seuls émettent des gémissements bramés qui malheureusement se perdent sous les branchages...

                     -"Par contre, ce qui ne finit pas de la sorte ce sont les drôles de bruits émis par une bande de jeunes qui se réunissent au cinquième sous-sol d'une barre désaffectée dans une ancienne zone à loubards des années soixante... Je ne les vois pas, les entends seulement...C'est assez suggestif et en même temps inhabituel...Oui car si on peut penser qu'ils se livrent à quelques ébats de groupes ou même à des rites de simulacres de viol en réunion devenus somme toute assez traditionnels dans ces parages, et dont je suis blasé, il y a autre chose !

                     -"Moi aussi, la première fois que j'ai entendu le vent dans cette forêt là-bas, on aurait dit qu'il y avait autre chose...D'abord peut-être des murmures au début bien sûr comme dans une simple haie et puis oui des sortes de paroles mais d'une phonétique tout à fait spéciale, des labiales non ?

                     -"Et moi là-bas dans ces sous-sols et sans savoir exactement d'où cela provient, où se trouve au juste cette bande, encore en-dessous je crois, je perçois assez vite des espèces de frottements...J'y vais tous les samedis soirs à présent...J'arrive au bout d'un boyau coudé infranchissable...Je colle mon oreille sur des parois, sans résultat...Heureusement il y a une sorte d'ancienne bouche où finissent par remonter les sons...Je suis certain qu'ils se servent d'une ventouse mais qu'ils la trempent dans quelque chose...

                     -"Les feuilles se replient sitôt la rafale passée en baissant d'une octave...

                     -"Ils font des bruits comme gluants...et de clapots...de clapots et de succion ! Comme sous les jetées au bord de la mer...Ils montent un coup mais lequel ? Et puis, où sont-ils exactement ? 

                     -"Les grandes branches en s'agitant produisent aussi des sons, des infra-sons...

                     -"On dirait qu'ils brossent, peut-être du caoutchouc mais qu'ils auraient enduit auparavant d'une graisse ou d'une moelle...d'une espèce de glue ! Ils collent quelque chose !

                     -"Ce sont les bruits flutés du vent sur les aiguilles des conifères qu'il me tarde le plus de saisir, d'enregistrer...

                     -"Une sorte de soufflet produit des halètements et pour finir comme des râles... Ils sèchent quelque chose ! Alors, clapoteraient-ils par erreur ?

                     -"S'il pleut, cela devient comme un grand cimetière marin, l'au-delà des arbres se fait entendre!

                     -"Ils reprennent ces bruits mouillés et raclants, comme s'ils touillaient de la bouillie avec un gourdin !

                     -"Un chêne dans une rafale émet des sons d'une impressionnante profondeur !

                     -"A la fin, des bruits de caoutchouc qu'on tire et qui claquent, des gants sûrement qu'ils ôtent !

                     -"Le saule qu'une bourrasque entortille, c'est vrai, pleure un peu...

                     -"Je suis sûr qu'ils liment ! Quelque chose ou dans quelque chose...

                     -"Pour le hêtre, on entend d'abord des sons, puis des paroles...

                     -"Comment savoir ce qu'ils font exactement ? Oh dis, rends-moi ce service, toi qui aimes les bruits étranges, curieux, énigmatiques et stimulants, qui les chasses, les collectionnes, accompagne-moi samedi dans ces sous-sols, avec ton magnéto ! Un multipiste stéréo ! En y travaillant un peu, nous aurons tôt fait d'identifier ces limages et ces clapotis qui me portent sur les nerfs...

                     -"Ah mais je ne l'ai pas encore ! J'attends d'avoir touché mes trois mois ici pour l'acquérir ! Jusqu'à présent je me suis contenté d'avoir l'oreille verte, éolienne ! Le boulot, plutôt que de contribuer à la confluence générale, neutralise la rafale, on ne l'entend jamais !

                     -"On dirait qu'ils astiquent quelque chose ! 

                     -"Les peupliers semblent battre la mesure et faire des signes ! On dirait qu'ils dirigent quelque chose !

                     -"Je les croise peut-être dans le métro sans le savoir...Je voudrais les réécouter chez moi ! Je trouverais peut-être alors ce que c'est, ce qu'ils font, ce qu'ils tripotent au juste en une soirée dans ces sous-sols qui n'ont plus cours...Et par où entrent-ils ? Il n'y a jamais personne dehors !

                     -"Il y a le vent des cimes et le vent des troncs, ce n'est pas le même...

                     -"Cela fait aussi des bruits savonneux et je crois qu'alors ils lavent des tubes en verre qu'ils font couiner puis les posent sur un sol de béton tout autour ! Seulement eux-mêmes, au moins pour certains d'entre eux, ne savent peut-être pas exactement ce qu'ils font...

                     -"Certaines branches d'un arbre à un autre s'intriquent, s'entrecroisent, l'une bougeant  sur la rafale de l'autre, tour à tour se l'échangeant pour des sonorités à vous couper le souffle...

                     -"A la fin, ils ont le souffle court, on les dirait épuisés, mais de quoi ? Si ce sont simplement des préparatifs, ils me paraissent bien longs et compliqués ! Ils devraient s'y prendre autrement...Et s'ils ne font rien de particulier, pourquoi y a-t-il autant de bruit ? A un moment, se servent-ils d'une varlope ? On les dirait comme enragés...Sont-ils aux abois ?

                     -"Oui, plusieurs bois contigus peuvent constituer une forêt. Les vents dans ce cas au lieu de se mêler s'additionnent ou s'annulent...D'où la plupart du temps ce silence total qui se fait...

                     -"Et puis, quand un silence total se fait de l'autre côté du boyau, cela veut-il dire qu'ils sont tous partis ou qu'ils ont simplement, et comme par miracle, arrêté pour un temps de besogner ?  Et du reste à chaque fois je n'entends plus rien pendant si longtemps que je m'en vais finissant par me persuader qu'ils sont sûrement partis alors qu'ils ne le sont probablement pas...

                     -"J'ai assez vite découvert les splendeurs sonores de la forêt la nuit, les sons nocturnes ayant quelque chose d'incandescent, ils font courir comme des luminescences selon des parcours assez compliqués faisant penser aux éclairs de chaleur d'un bout à l'autre du ciel et aux effets fluo que les ados se collent sur leurs tee-shirts ou qu'il achètent tout faits aux soldes d'été du marché St-Pierre à Montmartre, électrisés sans le savoir par le petit effet de foehn qui règne sous la Butte...

                  Enfin bref il y a loin entre l'hypothétique sous-sol d'une vague banlieue où l'on croit entendre ou avoir entendu des bruits autrefois il y a très longtemps et une sorte de forêt mélodieuse qui n'existe que dans l'imaginaire d'un jeune fonctionnaire et qui lui reste encore à découvrir...

                    -"Ecoute-moi, ne te fais pas d'illusions, si tu es entré ici avec ce projet en tête, tu es pris au piège, il n'aboutira jamais, tu vas passer toute ta vie ici dans ces bureaux à rêver à je ne sais quoi. Moi, par exemple, je n'y suis jamais retourné là-bas et cela fait des années et je ne sais même plus au juste si je m'y suis vraiment trouvé une fois ou si cela existe seulement...Quant à toi, tu me parlais de rester ici trois mois mais cela fait plus d'un an et demi que tu y es !

                    -"Et crois-tu que pour l'un comme pour l'autre il soit à présent trop tard pour...nous soyons dans l'impossibilité désormais de...?

                    -"Non, je crois qu'il nous reste peut-être une chance...

                    -"Tu veux dire une chance de sortir d'ici ?

                    -"J'ai découvert un souterrain juste en-dessous de nous à deux pas...

                    -"Comment se fait-il que pendant toutes ces années je ne l'ai pas vu ? Où est-il ?

                    -"Derrière une porte, une simple porte...Elle n'avait pas d'étiquette, tu as dû prendre cela pour un nième rebut désaffecté...

                    -"Tout ici à présent est désaffecté ou n'aura jamais eu d'affectation, comme moi...Il n'y a plus que des cailloux dans des sacs, certes marqués "bifaces" mais on voit bien qu'ils n'ont jamais été taillés...

                    -"Il faut partir ! Partons maintenant, viens, suis-moi...Tu verras c'est une sorte de couloir sans véritables murs mais surtout il y a un vague courant courant d'air qui semble venir de loin, de très loin...

                    -"Un courant d'air ? Je te suis...Mais auparavant, je vais prendre mon magnétophone..."

                    -"Comment, tu avais un magnétophone ?

                    -"Oui dès mon troisième mois ici comme prévu, je t'en avais parlé à l'époque...

                   -"C'est si loin, je croyais que tu avais renoncé depuis le temps...

                   -"Non, seulement je l'ai caché au fond de mon vestiaire et je n'ai jamais osé l'utiliser...Mais maintenant...En fait, je m'attendais à cette découverte...Je n'étais pas venu ici pour rien...C'est un raccourci, tu as raison, pas vraiment un souterrain, le simple lit d'un courant d'air! Mais vas-y, commence à descendre, je te rejoins, dans un instant..."

                     

n° 240                 Un crescendo inaudible (ou  Le cercle de balais)

                      Un jeune fonctionnaire nommé dans une structure isolée (pourtant au centre de la capitale) s'ennuie un peu car il est le seul agent en service dans ce curieux local en sous-sol où il n'y a rien et où il n'a  jamais vu personne. ("On passera vous voir" lui avait-on dit à la Direction le premier jour, il y a bien des années.) Ni collègues, ni administrés ! Pas un seul jour de réception du public ! ...C'est pour un rembours ! ...Un dégrèvement !...Une remise!... Rien de tout cela. Pas âme qui vive, jamais !

                      Mais heureusement cet étonnant bureaucrate des oubliettes et des archives périmées a droit chaque jour à une petite consolation : sa pause de midi au self-service du quartier, dans lequel, sitôt extirpé de ses profondeurs et renfoncements, chaque jour il peut connaître une compensation non négligeable dans le domaine inattendu du défoulement lyrique !

                      C'est qu'il aime chanter notre préposé aux souterrains désaffectés ! Et que bien peu de gens le savent, lui-même doutant parfois que son chantonnement puisse lui revenir en de si puissants échos... C'est qu'il ne chante pas n'importe où notre énigmatique isolé dans son silo ! Il lui faut des salles à l'acoustique claire et avantageuse qui à la fois timbre la voix d'un beau vibrato à la Sinatra et l'amplifie en un conséquent volume ! 

                      Et son self de midi est de celles-là ! Mais bien entendu seulement une fois vide et que sa structure un peu en colimaçon a apparu et surtout s'est révélée à plein sa sonorité, d'abord grâce aux bruits des couverts et des plats que l'on débarrasse puis à une voix semblant sortir de nulle part tant il parait bredouiller pour lui-même alors qu'il entonne pour la galerie et ses alcôves pour ménagères à moutarde et cure-dents, un de ces vieux standards américains qui vous donnent le frisson !

                      En réalité il pratique un crescendo vocal autorégulé des plus étonnants et des plus subtils. Car il n'est pas question que qui ce soit des autres clients puisse l'entendre ne serait-ce qu'un tout petit peu. Aussi a-t-il mis à profit pour l'avoir recherché puis trouvé dès le début le singulier avantage qui de ce point de vue s'attache à ce lieu et la faculté d'en user...C'est qu'il connaît au millimètre la portée de sa voix et l'intensité précise qu'il faut lui donner pour que son bel canto  soit perçu par le client encore attablé le plus proche à peine comme un bruissement d'aile de mouche et encore...

                      De plus il s'est placé, et ce dès le début comme par une géniale intuition, à l'endroit exact de ce colimaçon enchanteur et nourricier où, par un curieux arrangement des habitudes, tout autour ses voisins de table quittent toujours les lieux dans un ordre immuable et d'une manière concentrique presque parfaite produisant un effet d'isolement progressif de notre héros silotier qui après chaque départ peut ainsi, et à proportion monter le volume de sa voix jusqu'au départ du cercle suivant et lorsque les  tout derniers clients du fin fond de la galerie quittent enfin les prémices de cette sorte de conque, ils n'auront ni les uns ni les autres perçu le moindre chantonnement !

                       Et pourtant à la fin, dans une solitude parfaite à nouveau retrouvée, l'activation de son organe et le retour de son flux vocal, pourtant si aigrelet au départ, à ses propres oreilles sont plus que conséquents en volume et en tonalité ! Comme il est loin de son fond de silo où tout ce qu'il obtient sur la plan mélodique est un petit son acide de boîte de conserve où même en s'y collant l'oreille on chercherait en vain le bruit de la mer ! Où sont les dossiers ? Il a dû y en avoir au début, avant sa mutation...Il en reste peut-être quelques uns tout au fond et justement des culots, ces souches inamovibles de dossiers spéciaux qui n'existent que dans cette administration ! 

                      On ne peut plus les prélever et on les reconnaît aux cornes spéciales que présentent parfois leurs couvertures quand par hasard on en aperçoit un tout en bas d'une buse mais il est trop tard comme d'habitude, trop tard pour quoi que ce soit...Il en voit ou croit en voir très loin sous la tige repose-pieds de l'espèce de tabouret-nacelle sur quoi il est juché à longueur de journée n'ayant rien trouvé d'autre pour s'assurer, pour sa longue traversée du jour qu'il ne voit jamais, un maintien certes peu arrogant ni même vraiment digne mais qui lui permet, tout au bout de son filin, d'envisager vaguement son avenir avec un peu  d'aplomb ! 

                       Et si son récital entièrement personnel sera finalement interrompu comme toujours par des balais qui n'auront rien de lyrique, il bénéficie tout de même chaque fois juste avant d'un certain répit. Cette impression de ne faire qu'un avec le spectre sonore, grandiloquent et mélodramatique, rappelant même par quel inouï prodige celle du fameux crooner, de sa propre voix se prolongera encore un peu mais le quittera assez vite lorsque, surgissant des recoins de ce qui n'est donc tout de même pas simplement son oreille  mais un authentique colimaçon d'architecture fonctionnelle et se rejoignant déjà pour former cette corolle devant se resserrer lentement mais sûrement tout autour de lui, la clique technicienne et racailleuse des     préposés au balayage commencera à émettre comme des bruits de lave-ponts mécaniques à son intention !

                       Oh bien sûr il ne se lève qu'au tout dernier moment mais les cireuses-laqueuses-taqueuses, munies pourtant d'un filtre transfo-bruits, l'auront déjà assourdi de leur musique de turbines censée rappeler les grands airs de flûte d'autrefois ! Et ce n'est que lorsqu'il aura réintégré son trente-sixième dessous des archives à culots et vieilles souches de remises et rembours, qu'il pourra goûter à nouveau cette sorte de contentement réflexif qui accompagne chacune de ses reprises à une heure et par quoi il pourra tenir tout au long de l'après-midi, le souvenir longtemps très sonore de cet intermède du déjeuner au cours duquel, s'il n'ingurgite jamais rien, il fait son plein de tous les violons et les cuivres qui semblent en plus accompagner sa voix lorsqu'elle lui revient depuis les niches à ménagères et à cure-dents et sans doute surtout de ce fond là-bas, ce fin fond de trompe tout là-bas où il n'osera jamais mettre ou remettre les pieds...

                       Au fond lorsqu'il se dandine à nouveau d'une fesse l'autre sur son petit tabouret oscillant devant une table qu'il doit agripper en permanence s'il veut la maintenir suffisamment proche pour se dire qu'il est tout de même bien installé quelque part et que même s'il a toujours beaucoup de mal à y déposer ne serait-ce qu'une vieille souche jaunâtre ou même un culot racorni pour le pilon faute de pouvoir les atteindre là-bas en bas dans leurs tréfonds, il est bien content d'avoir une fois de plus échappé à son  sortilège de midi, à ce dédoublement imaginaire par quoi chaque jour, moyennant une terrible frousse, il vit par petits bouts comme une infime vie de rechange sinon de vraie compensation...

                       Et puis quand il dit qu'il ne voit pas le jour c'est oublier qu'il a, pas si loin que cela au-dessus de sa tête, un hublot ! Et que si ce dernier est de nature à donner dans un autre puits parallèle au sien, rien ne dit que la lumière que diffuse en permanence sa vitre opaque translucide ne provienne pas d'une de ces ampoules qui ont toujours cours là-bas et dont certaines on ne sait comment fonctionnent encore, du genre "Plein Soleil" comme celle qu'il avait eue sur son propre palier dans cette tour où il habitait autrefois et dont il avait aperçu la petite boîte en carton vide, qui la contenait au moment du remplacement, à travers le judas de sa porte, tout en bas dans l'œilleton , sur son paillasson !

                       Mais alors, ces sortes de soubresauts mammaires dont il conserve la vision de poisson par cet œil déformant, dans cette même lumière comme presque solaire devant sa porte ! Etaient-ce des voisines en vadrouille, retour d'on ne sait quoi ? Avaient-elles entendu chanter ? Chantonner? Pourquoi n'ouvrait-il pas? Avaient-elles sonné ? Il ne sait plus...                      

                          

n° 241               Des journées entières dans les bureaux  ( ou  Les ambigus ) 

                      La vision intimiste et drolatique d'un local improbable dans une administration mal répertoriée, occupé par deux fonctionnaires d'une trentaine d'années, leurs bureaux face à face se touchant, peut-être un homme et une femme.

                             -"Yzon l'air un peu bizarre ces deux là , non ? Où kisson exactement ?"

                      Leurs collègues semblent toujours s'enquérir à leur sujet, passer même peut-être leur temps à cela, ne les ayant sans doute jamais vus, ne sachant au juste où ils se trouvent ni même ce qu'ils font !     

                             -"Yzon un accent spécial ! Y causent comme on chante un peu...

                             -"Ils sont installés dans l'Aile des Portants, tout au bout des arcades dans l'ancien local  des décaroleuses-taqueuses je crois...

                             -"C'est effectivement dans cette région qu'on a entendu des voix chantonnantes, il y a quelque temps...

                             -"Je crois qu'il s'agit en réalité de deux femmes, m'enfin...

                             -"Alors elles auraient leurs bureaux l'une en face de l'autre et seraient du même grade, m'a-t-on dit plusieurs fois à la Bandothèque des culots d'où paraît-il on les voit...

                             -"Ils doivent bien...Ils ou elles doivent bien allumer de temps en temps, on doit voir leurs fenêtres même d'ici non ? Combien en ont-ils ou en ont-t-elles ?

                             -"Sûrement oui, deux ou trois peut-être ! Seulement, oussékadonnent ? Sur quoi ?

                             -"On  a vu s'éteindre une lumière par là-bas mais on ne sait plus où exactement...laquelle dans cette façade, si de toute façon c'est bien la leur et s'ils ou si elles ne donnent pas encore autrepart !

                             -"A l'heure de la sortie, s'il fait nuit, ils éteignent mais ne partent pas, restent dans le noir, longtemps dans ce local où rien ne semble plus bouger pendant des heures...

                             -"C'est parce qu'il n'y en a qu'un des deux qui reste dans le noir, l'autre s'en va...

                       La chèfe de ce qu'on ne peut toutefois pas vraiment appeler un service revient avec la liasse ampliée de tous les bordereaux de recensements-installations concernant la structure et ses dépendances en sous-sol ou surélévations depuis la grande fusion des trois structures-mères du temps jadis, et paraît bien consternée...Si elle regarde pensivement par la fenêtre d'autres fenêtres sur d'autres façades réellement situées on ne sait où, cela ne l'empêche nullement, après l'avoir quelque peu ruminée, de poser la question qui l'a fait descendre de son box et fouiller les archives :

                            -"Ceux qui prennent l'autobus pour le Pont de Saint-Cloud, levez la main !

                            -"L'assurance-transports ne couvre plus ce parcours à cause des tremblements du pont à l'arrivée ou au départ je ne sais plus...

                            -"Et pour les "Cheminées Rouges" on reste couvert ?

                            -"Oui elles vont être redressées, stabilisées, l'arrêt légèrement décalé et le bus les con-tournera  d'un peu plus loin...Rien n'est changé pour cette ligne...

                            -"C'est à cet arrêt que montent et descendent les deux jeunes filles qui ont été nommées à ce nouveau poste, chez nous je crois, ces fenêtres là-bas, non madame ?

                            -"Ils sont déjà partis définitivement, depuis longtemps ! C'était un homme sans âge et une femme plutôt m'enfin...et je crois qu'ils ne prenaient pas l'autobus. Aucune des deux !

                            -"Dire qu'il aurait pu être tout seul ! Dans ce tout petit cagibis, le pauvre gars !

                            -"S'ils, ou si elles, étaient bien deux ! Allez savoir qui était vraiment là-bas dedans ! Et où c'était au juste ! Personne ne les a jamais vus !

                            -"Personne ne regardait dans la bonne direction, et comme ils n'avaient pas de fenêtres non plus dans ce local qui était peut-être en sous-sol du reste, on ne risquait pas de les reconnaître un jour si par hasard on les croisait ni de savoir effectivement leurs genres respectifs ou ce qui leur en tenait lieu !

                            -"On m'a parlé d'un chignon pour l'une et d'une sorte de raie pour l'autre...au milieu ! Aperçus seulement, quelque part il y a longtemps...

                            -"Peu importe, ce sont des détails dérisoires et sans fondements qui nous égarent... D'ailleurs on me signale qu'ils sont à l'heure actuelle probablement déjà remplacés...

                            -"Leur local a-t-il été réaménagé, réinstallé ? Y a-t-on refait l'électricité ? Voit-on à présent quelque chose d'ici par exemple ?

                            -"Ils seront réellement installés ultérieurement. On ne connaît d'eux pour le moment que leurs prénoms, ce qui est déjà notable par rapport à leurs prédécesseurs dont finalement on n'aura jamais rien su...Ils s'appellent Claude et Dominique !

                            -"Mais on n'est pas plus avancé ! On ne saura jamais rien là non plus je le crains de leur moi exact, de ce qu'ils sont réellement tout au fond d'eux-mêmes à supposer encore qu'on les voit déambuler quelque part un jour ces deux-là ! Ou se coller aux carreaux de leur fenêtre s'ils en ont une !

                            -"Ne vous impatientez pas, il est également possible qu'on les nomme ici ! Pour aider aux ampliations ou aux matrices décarolées, là-bas en dessous...

                             -"Et bien moi, j'attends de voir ça !  En attendant, où kisson ? Ou... où kasson !   

(Et pour une fois, à cause d'une sorte de montée en puissance du sujet, la suite au prochain numéro)

 

n° 242 (prochainement)  Des nuits entières dans les bureaux ( ou  Les nouveaux ambigus)

                     Voir page 25 

 

 

 

Calepins   p.1 ( "Le Palais ou Les quinconces" )

 

 TOM REG  "Mini-contes sublunaires et urbains"

 

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