TOM REG    "Mini-contes drolatiques et déroutants"     page 23 

 

                       

n° 231              Une silotière platonique  ( ou  Les turpitudes du judas )

                        Léon Lamploix, la quarantaine affleurant vaguement sous une allure fragile d'adolescent attardé, entretient ses relations au sujet de ses nombreuses activités et aussi sa famille, ses parents qui l'écoutent avec un intérêt certes encore présent mais toutefois plus mesuré, comme un peu lassés par tous les détails toujours aussi épatants, mirobolants des affaires ou des entreprises évoquées...

                        Toutefois, en le suivant un peu au quotidien cet éminent Léon, on ne tarde pas à s'apercevoir qu'il dispose de beaucoup de temps libre et qu'il paraît le consacrer essentiellement à la stricte évocation de ses activités, prérogatives et mérites y afférents...

                        Ce n'est pas qu'il reçoive grand monde à l'ordinaire mais là on vient encore, en cette belle fin d'après-midi d'automne, de sonner à la porte de son petit studio croupion au vingt-deuxième étage d'une haute tour d'avant-scène sur le spectacle de tout Paris comme étalé à ses pieds, encore un peu rougeoyant mais se redorant déjà à ses lumières du soir...

                        Bon sang, il en met du temps à ouvrir, et puis lumières extérieures ou pas, il est bel et bien lui dans une extrême pénombre ! On ne distingue d'éclairé dans tout son logement que le petit œilleton du judas optique de sa porte d'entrée. Dispositif par lequel il regarde actuellement avec ce mélange d'avidité et de crainte qui semble depuis quelque temps le caractériser...

                         Dire que la crainte l'a emporté une fois de plus et largement, est trop peu dire. Il s'est encore raidi de toutes se forces pour être bien sûr, à chaque fois que la précédente ayant fini par partir était remplacée par la suivante qui  carillonnait à son tour, de ne pas céder, de ne pas ouvrir la porte ! Même jeter un simple coup d'œil lui était pénible car s'il pouvait se tenir pour responsable de ce qu'il risquait d'entrevoir par cette lentille qui lui semblait soudain séparer deux mondes, il n'était plus comme à chaque fois tout à fait certain d'avoir vraiment voulu cela...

                          Au moment de s'en aller, quand elles tournent talons en quelque sorte, il a le temps presque à chaque fois d'apercevoir effectivement oui une certaine générosité des bustes mise en valeur tout pour lui semble-t-il, une bombance portée aux extrêmes par l'effet fish-eye du judas, un début de tressautement des volumes à l'instant qu'ils disparaissent remplacés par le plat du dos ou d'une épaule...Mais quand même, il avait vu et bien vu...Il voyait bien à chaque fois ou presque que ce n'était pas du tout venant, de la petite brioche du tout !

                          Cela finalement lui suffisait-il ? Lui avait-il suffi pour que pas une seule fois sur  les cinq semaines de parution il n'ait cru bon ou nécessaire d'ouvrir sa porte ? De ne pas faire à chaque fois le mort ou l'absent, la tête de linotte ? Ou bien alors, le pointu extravagant des moulés entrevus dans les éclairs ombreux de la minuterie par son œil de sûreté aurait-il comblé son besoin de rêveur éveillé ou de guigneur somnolent durant tout ce temps? Et ce presque rien aurait-il pu aller jusqu'à lui faire oublier l'autre annonce, pourtant si soigneusement rédigée elle aussi dans la grille du journal, toute prête pour le découpage ?

                           Alors, pourquoi ne l'a-t-il jamais envoyée celle-là ?  Dans une sorte de sursaut compulsif, il se rue dans son placard, en extirpe son dossier d'annonces et prélevant une seule chemise qu'il garde contre lui, ouvre la fenêtre et, bien que ne jetant jamais rien de cette façon, lance tout le reste au-dehors où il voit pendant de longues minutes ses maudites pages d'annonces voleter, certaines semblant pouvoir planer jusqu'à l'horizon clignotant de la capitale... (En fait, le plus gros avait atterri directement dans la loggia de son voisin du dessous au moment même où il se disait qu'en raison de la trajectoire empruntée par ses détritus, seuls sans doute le chiendent ou l'ortie blanche du terrain vague là-bas au fond entre le Jardin des Plantes et la Mosquée, pourraient peut-être avoir connaissance des turpitudes du judas ! )

                           Et puis alors non, quoi, quand même, aurait-il été témoin d'une offre à ce point concrète et comme déballée d'office, dénudée tout contre l'œilleton, du seul fait qu'il se souvient très bien, au moment de repartir, après un début de rotation sur la gauche et la mise concomitante de tout le buste en plein dans la lumière du palier, de l'apparition fugitive de deux aréoles effectivement larges comme des soucoupes !

                           Il compte rapidement les petites voitures Dinky Toys de son enfance encore présentes sur un rayonnage qui a l'air avantageux d'un petit musée valorisant et plaisant voire juste divertissant ou attendrissant alors qu'il est simplement, pour notre curieux Lamploix, de survie ! Ce qui du reste devrait le tirer d'affaire encore un moment puisque, même en tenant compte de la peinture très  écaillée de la Cadillac Fleetwood 1956 et de la roue voilée du camion-grue sans sa manivelle ni son câble-fil-à-coudre, il lui en reste suffisamment à vendre pour couvrir disons plusieurs mois de loyers et la parution de quelques annonces supplémentaires, bref de quoi tenir jusqu'à la fin de sa disponibilité sans solde de l'Administration...

                           De nouvelles parutions mais de l'autre annonce, pas de celle dont il croit avoir envoyé le dossier chevaucher au loin les remous hennissants du grand vent des tours (et de leurs oriflammes) jusqu'à l'horizon du vaste monde, non celle qu'il tient contre lui, la grille même du journal servie case par case d'un bic un peu tremblotant mais finalement assez sûr...Prête depuis des mois !  Pourquoi ne l'a-t-il jamais envoyée ?  Celle-ci au lieu de celle-là là-bas ? (Déjà là-bas, encore à voleter, pense-t-il, ayant tourné le minaret peut-être, s'apprêtant sans doute à passer la Seine, ces grilles d'obscénité mammaire !)

                            Et de plus, comme en outre, il ne se doute sûrement pas ce Lamploix de Léon, que ses feuilles incertaines, douteuses, délétères ou dangereuses pour lui-même, insipides aux autres, et dans la mesure où un  malheureux pékin de parisien bien oisif pour l'heure, sans doute en goguette, aurait pu apercevoir ses chiffons planer sous un ciel si saumâtre, il les aurait pris à coup sûr pour ces particules de flocage mortifère qui s'échappent  de la brèche dans un  panneau-miroir de la façade de sa tour ayant cédé un soir de tourmente sous la pression d'une bourrasque !

                             L'annonce qui vole n'ayant que peu de chance de pouvoir passer encore où que ce soit, il sera bien obligé cette fois-ci de faire paraître l'autre, enfin l'autre ! La bonne, celle qui lui reste, qu'il serre  contre lui, contre son cœur ! Celle qu'il avait prévue depuis le début et qui devait du reste être la seule ! C'est peut-être enfin  la chance de sa vie de ne plus se raconter d'histoires...Il regarde les oriflammes sur le toit de la tour d'en face, elles ondulent de manière moins péremptoire, plus naturelle, plus douce finalement et cela même si leur couleur verte en cet instant tranche encore un peu durement sur le noir rougeâtre du ciel...Il reprend confiance !

                             Du reste, s'il a balancé d'un seul coup son pensum du diable par la fenêtre c'était tout simplement pour s'empêcher de le lire à nouveau ! De relire les termes exacts qui ont constitué une annonce dont il se demande bien si c'est vraiment lui qui a manifesté cette volonté de rapprochements hasardeux entre lui, ou son improbable appareil photo, et des modèles supposés pouvoir exister sous cette forme si particulière (et parait-il recherchée) d'à la fois plantureuse et mince...(Volumétrique du haut et filiforme du bas avait-il coutume de se dire en clair pour se donner du courage, le langage des annonces et surtout de la sienne étant trop sibyllin!)

                             Avant de la glisser dans l'enveloppe pour la poster enfin, le cœur battant, il la relit une dernière fois : "42ans(paraissant étrangement moins) sérieux (fonctionnaire de silo en disponibilité) cherche compagne, physique et âge indifférents. Pour la vie si platonique. "

                             Oh non mais dans l'autre, il ne garde pas souvenir d'avoir osé préciser, concernant la conformation précise des volumes requis ou envisagés, leur agencement adéquat, une quelconque analogie dimensionnelle avec cet attribut de ménage ou de salon de thé sur quoi on pose une tasse ou des petits gâteaux...Non, non, non et non! Ce qu'il avait aperçu ou cru voir d'époustouflant un moment dans son œilleton n'était autre, sur la porte d'en face, que le rond de cuivre rouge autour du bouton de sonnette de la voisine, qu'il voit parfois, dans la mouvance de son regard se mettant à niveau, comme ondoyer ou, oui, tressauter, mamelonner, nibarder ! Des rotoploplos il en voyait partout dehors, n'en voyant nulle part chez lui voilà tout ! Plantureux ou non !

                             Et puis alors pas moyen d'arrêter ce flot de poitrines à sa porte : il avait choisi le forfait avantageux (lui aussi) : "Parution cinq semaines d'affilée" ! Et arrivée à la dernière, il n'avait toujours pas réussi à ouvrir sa porte ! Un jour, il en était venu deux ensemble ! Elles se poussaient du coude pour rester dans le champ de vision ! Il crut apercevoir des tressautements de profil, et du diable par le formidable  balan engendré, suivi d'un amortissement lent et lourd que l'autre fille ne laissa pas s'achever, y substituant brusquement, en poussant sa copine, la vision de sa propre opulence, à nouveau plein champ mais de face...

                             Cela ne pouvait pas durer, sa détermination était plus ferme que jamais. Il y avait comme des avancées de part et d'autre de sa porte, des poussées en sens contraire, un frottement même, de sa part, de bas en haut contre le chambranle (où un léger coulis fit qu'il se sentit comme lapé d'air) mais il n'ouvrirait pas, jamais !  Heureusement la minuterie s'éteignit, et pour longtemps... une panne ! Seulement, pour une fois, fait rarissime dans les annales de copropriété,  dès le lendemain matin l'ampoule fut changée et pour une meilleure, une toute nouvelle, une "Plein Soleil" dont la boîte en carton atterrit justement sur son paillasson...

                             Quelle étrangeté décidément des choses, de ses choses à lui, de ses trucs ! De son truc ! de son drôle de truc...Car enfin de quoi a-t-il cherché à se mêler, lui si tranquille d'habitude ? Pourquoi avoir été chercher des choses pareilles, essayer de mettre en marche pour de bon ce défilé de bustes féminins hypertrophiés avec lesquels jusqu'à présent il se contentait de s'affronter seulement en imagination ! Et même là il n'osait pas y toucher ! Alors, leur faire prendre corps pour de bon ? Même avec la protection du judas, il était gonflé ! Son appareil photo qui n'avait pris jusque-là que des boutons de porte ou de vagues éléments structurant de noirs sous-sols, des molettes d'inverseurs sur des petits placards de technique...

                             Mais cette fois-ci avec sa prochaine annonce, le voilà sauvé ! Déjà sauvé de lui-même et de ses présomptions synthétiques et puis elle est libellée simple et claire, en termes ordinaires et directs. Celle-ci  devrait susciter des rendez-vous auxquels il ne craindra plus d'ouvrir sa porte ! (Il sera même peut-être capable de l'ouvrir dès le premier coup de sonnette et sans regarder par le judas !) Finalement il lui suffisait de choisir une fois pour toutes et judicieusement entre ces deux textes d'annonces, assez opposés il est vrai, pour être sans doute en mesure de pouvoir enfin tout simplement faire sa vie !

                             Tranquillement et naturellement, sans ces fausses complications dont il semblait détenir le douteux secret et qu'il prétendait devoir s'infliger éternellement : ces activités mirobolantes qui ne tenaient pas debout et auxquelles lui-même ne croyait pas ! A la fin de sa "dispo", on le remettra d'office dans un silo où on lui a sûrement encore gardé une place à descendre ! Sur un siège-nacelle, il y sera tranquille, c'est sa spécialité de formation d'origine : silotier, son choix dès l'Ecole Nationale...Et puis, il ne sera plus tout seul là-bas en bas puisqu'il paraît que maintenant...Et alors qui sait si...

                            C'est comme apaisé et ragaillardi (il pense même condamner son judas, définitivement, à le faire ôter et boucher le trou!) qu'il s'assied sur le rebord de la fenêtre, l'entrouvrant quelque peu...Oui, énucléer sa porte, cette sale porte, sa neuvième porte à lui, d'abord ! Ne plus voir sans être vu ! Ne plus écarquiller l'œil  sur son palier rendu infréquentable pour s'être imaginé pouvoir faire entrer chez lui des fantasmes d'écolier, et d'où maintenant c'était lui qui ne pouvait plus sortir ! Mais tout va changer...

                            Et même, en fin de compte, pourquoi une autre annonce ? Du reste, devant la fenêtre n'a-t-il pas placé son enveloppe pour un nouveau forfait cinq semaines, tout près du bord, et juste dans le coulis sortant des échanges thermiques entre son petit logis croupion des grands airs et dehors cette immense corbeille à papiers aux mille lumières ? Qu'en sera-t-il demain ? Et après-demain, y sera-t-il enfin ? Et le prochain envoi par les grands airs donc ira-t-il cette fois aussi atterrir sur le balcon du dessous et en quelque sorte masquer l'autre ou s'y substituer comme par enchantement ? Peu probable que l'édition spéciale cancans de la tour  puisse se trouver contrée ou seulement atténuée de la sorte...(Mais en fait et de toutes les façons, qui peut bien se douter, parmi les occupants de cette tour, qu'un obscur silotier à l'abandon y demeure lui aussi, sans jamais sortir, et où, jamais aperçu de quiconque en quinze ans, il passe son temps l'œil rivé à son fantasmagorique judas à travers quoi il guette la survenue, réelle ou supposée, de lourdeurs obscènes et ballantes (oui en plus à gros tétons carrés!) qu'il est censé avoir rameutées pour son pur profit de grand artiste improvisé spécialiste des opulences mammaires ? )  

                           Et d'ailleurs n'aurait-il pas pris la décision avantageuse de faire son ultime envoi pour une nième tentative tarabiscotée de simplement rencontrer quelqu'un dans sa vie qui pour une fois ne fût ni la gardienne ni un agent de sécurité, directement par la fenêtre juste en pensant à ces petites encoches qu'il avait taillées dans son silo le long de la colonne de descente pour les retrouver plus tard et surtout au fait que ces sortes de soubassements lugubres bureaucratisés où il avait effectué son interminable début de carrière et qu'il allait sans doute rejoindre sous peu, sa drôle de disponibilité arrivant à son terme, bref que ces couloirs effondrés où on l'avait installé pour finir vu ses dispositions pour les solitudes amiantées et poussiéreuses, avaient entre temps été entièrement réorganisés, restructurés, remblayés, redressés, remis à niveau et en  partie décavés paraît-il ?

                           Aussi est-ce en pur rescapé des flocages mortifères de ce trou administratif qu'il s'apprête, bien qu'à peine rénové (et encore, sur des on-dit vaguement perçus dans les files d'attente aux caisses du supermarché), à y retourner ! Sera-t-il entendu cette fois-ci ? Pourra-il crier assez fort là-bas tout en bas, en supposant qu'il ait quelque chose à dire ou à redire ?  A voir ? A croire voir ? Sera-t-il en mesure d'attirer l'attention de ce qu'il avait cru apercevoir au pied d'une autre colonne de descente, tout au fond, en-dessous encore plus bas, donc en avance sur lui, un alter ego ? Oui une sorte de collègue, improbable, idéal, lointain, inaccessible, que dans sa solitude absolue il se serait figuré avoir malgré tout ?

                           Et puis s'il a finalement choisi la voie royale et définitive des hauteurs des tours aux grands airs pour expédier son annonce, pourtant la deuxième, c'est à dire la première en réalité, donc la vraie, l'authentique (et celle en fin de compte qui ne paraîtra jamais) c'est qu'il s'est souvenu d'une particularité dans les changements de structure survenus dans son curieux corps d'Etat qu'il allait bien finir par devoir rejoindre, d'une précision des plus utiles eu égard au marasme outrancier où l'avait conduit cette recherche comme périscopée (le judas! et ces poitrines qu'il surgonflait encore par son effet fish-eye !) de l'âme-sœur avec une de ces complications-stratagèmes dont son démon a le secret et qu'il avait cette fois-ci mise en pratique sous la forme quasi-délictueuse d'une sorte de recensement de tout ce qui, surdimensionné mais de support mince donc (ou même l'idéal absolu "gros seins si maigre de corps"!), pouvait compter en matière de buste féminin à photographier dans l'entièreté de la région Ile de France !

                          Cette précision, tout juste perçue dans le brouhaha des caisses et le cliquetis d'emboîtement des caddies, était que ces profondeurs laborieuses, jusqu'à présent de grande solitude, allaient désormais, pour obéir aux nouveaux quotas des travaux et besognes dans l'Administration, accepter en leur sein, c'est à dire, aux côtés du si solitaire silotier, et ce dans tout silo, une silotière !      

                               

n° 232               Se dépeindre ( ou  L'anticatalogue )

                          Un expert en œuvres d'Art entreprend le catalogue raisonné d'un artiste très curieux dont on ne possède que des éléments disparates et dont on ne sait pas s'il est encore vivant ni même...s'il a vraiment existé !

                          Il part toutefois recueillir des indices sur les lieux mêmes où ce surdoué en compétences transcendantes et sublimantes aurait séjourné ou seulement pu séjourner en ce vaste monde, sans compter le sien de monde, sûrement encore beaucoup plus grand car intérieur et tout et tout ! Et donc assez vite, au déniché hasardeux de ses maigres trouvailles, il préféra une méthode plus directe en visitant directement les collections mentionnant au moins une fois dans leur catalogue son nom supposé de Lamuzant-Foirat !

                             - "Vous êtes sûr que c'est de lui, ce machin-là ?

                             - "En tout cas l'étiquette kizon collé dessus, là par en-dessous, porte le drôle de nom que vous avez dit, il me semble bien...Attendez un peu...Oui, c'est ça...On le mettait par terre, près de l'entrée des visiteurs...Ma femme veut plus l'voir...Y kitt' plus la cave...Qu'est-ce que c'est exactement ? ...On l'a remisé comme définitivement...

                             - "Je ne sais pas au juste...C'est vous qui avez sa toile aussi non ?

                             - "Oui, bien sûr, son unique toile je crois...

                            - "Forcément il n'était pas peintre, refusant de signer toute peinture qui lui ressemblerait un peu !

                            - "Elle est dans les tréfonds avec le reste, vous voulez vraiment la voir ?

                            - "Si elle est encore visible ! Mais je ne dis pas non...Si quelques traces seulement encore, des fois c'est bizarre pass'que...

                             - "Oui oui, venez, ne perdons pas de temps ! Dans un instant, il fera noir !

                             - "C'est bien ma chance, je ne vais rien voir du tout !            

                             - "Mais vous voulez vraiment le voir ?

                             - "Oh oui, surtout s'il y a laissé des traces...

                             - "Vous risquez de n'en distinguer que des petits bouts durcis dans une froide obscurité !

                             -"Il n'hibernait tout de même pas ! Il était généreux...

                             -"Il avait le cœur sur la main mais c'est justement ce qui le lui a durci !

                             -"On ne vit pas d'épiglottes !

                             -"Attention à ne pas vous encoubler, il va faire sombre par là-bas au fond...

                             -"J'y verrai d'autant mieux ses lueurs terminales...

                             -"Vous savez que ce furent autrefois des bureaux par ici ?

                             -"Oui, je vois, et de renfoncements... Mais pourquoi des hublots ?

                             -"Oh c'était pour l'ambiance ! Vers la fin, ils avaient obtenu le droit de rêver...

                             -"Ils ne pouvaient plus lutter que contre la rigueur des paillons...

                             -"On en retrouve encore dans les coins ou même sur des avancées !

                             -"Saviez-vous que j'y avais travaillé moi aussi dans ces recoins, ces avancées ?

                             -"Vous ne deviez pas être beau à voir...

                             -"Non, pas très, d'autant que pour me mettre en valeur, je m'imitais moi-même ! Résultat, personne n'a jamais su qui j'étais...Où que j'aille, on ne me reconnaissait pas ! On ne me connaissait pas ! Je ne me connaissais plus !

                             -"Vous aviez voulu vous monter en épingle...Dans  ces parages c'est très compréhensible, vous pensiez pouvoir de la sorte échapper aux ténèbres ! Ah, mais justement, nous arrivons...

                             -"Sommes-nous jamais vraiment partis de quelque part ?"

                             -"Etes-vous toujours aussi sûr de vous ? En tout cas, vous trouverez ici éparpillé tout ce que l'expert a pu dénicher sur cet individu...La toile, il l'a comme lacérée puis abandonnée, ne trouvant rien à en dire... Il en reste des morceaux je crois mais dans cette obscurité vous ne pourrez envisager désormais pour toute fin utile à vos travaux qu'un anti-catalogue !

                             -"On devine encore la vague lueur restante des paillons, cela est bien assez pour moi...

                             -"Il était parti d'un portrait de lui assez ressemblant et toute sa vie il n'aura donc fait que s'employer à l'estomper, le diminuer, l'inverser, pour finir par tenter de l'effacer par des sous-expositions suivies de surexpositions phénoménales !

                             -"Il croyait faire de la photo...

                             -"Vous ne trouverez plus rien de lui ici, ni nulle part...

                             -"Les bureaux dont vous m'avez parlé pourraient-ils jamais rouvrir un jour ?

                             -"C'est déjà fait depuis longtemps ! Ils ont été transformés en bureaux alpestres quelque part à la montagne...Rejoignez-les ! Ce sont toujours vos collègues, même au sommet d'un pic ! Il est peut--être encore temps !

                             -"Après toutes ces années d'errance, vous croyez qu'ils me reconnaitraient ?

                             -"Ils vous reconnaitront si cette fois-ci vous ne vous imitez pas vous-même mais trouvez quelqu'un pour le faire à votre place...

                             -"Si on faisait cela je crois que je me sentirais mal...

                             -"Alors là encore, si vous vous sentez mal, faites vous sentir par un autre !

                             -"Cela était déjà marqué sur un mur de classe à côté de moi au lycée, ce n'est pas de jeu !

                             -"A vous de voir mais vous ne trouverez ici que des petits objets utilitaires de grande série soit ne lui ayant jamais appartenu, soit dont il a pu prouver qu'il ne les avait pas achetés à Auchan dans le simple but de les déclarer "œuvres d'art toutes faites"...

                             -"C'est curieux, il n'était pourtant pas homme à se compliquer l'existence...

                             -"Si cela peut vous éclairer, sachez qu'à force de tâtonner et de soulever ici toutes les pierres de ce qui fut peut-être une ancienne remise de Perception, vous finirez par trouver des centaines de petits bouts de papier, à un moment certainement chiffonnés en boules, tous numérotés, formant une sorte de puzzle avec de l'autre côté, pâles comme la mort, des petits textes à peine lisibles tant les pattes de mouche qui les constituent en sont frêles et tremblotantes, contant chacun une histoire sous la forme condensée d'éléments particulièrement disparates et flous...

                             -"Mais oui c'est bien  la marque d'une vie entièrement dispersée, galvaudée, ravaudée,  massacrée à nouveau puis reconvertie par éparpillement...

                            -"Oui vous avez raison c'est une sorte d'autobiographie diffractée en une myriade de petits contes qui pris séparément ne paient pas de mine mais vus dans leur ensemble peuvent parfaitement figurer ce qu'a pu être une vie de labeur des plus singulières faite surtout de fourvoiements, de manquements ou d'indignités guignolesques suivies de quelques rachats passés inaperçus...Bref ce sont pour lui aussi de drôles de bureaux ou il avait voulu mettre les pieds ! Pour prendre un tournant disait-il !

                           -"Il aurait mieux fait de prendre le RER !... Pas étonnant qu'il ait voulu être artiste et que cela non plus n'ait pas marché ! Il a pris les choses à l'envers, partant de son autoportrait déjà réalisé pour l'étioler à petites touches, le déburiner à mort et indéfiniment, jusqu'à la toile crue !

                           -"Il aura au moins obtenu cela et c'est précisément ce qui lui a manqué au début, une toile vierge !  La simple toile blanche dont il avait la phobie à cause peut-être de cette pâleur, qu'il apercevait dans un minuit désert, depuis une sorte de passage lugubre où pour rien il jouait juste à se cacher, ce vague fantôme rectangulaire au loin dans la vitrine d'un magasin de couleurs où il n'aura jamais réussi à entrer... Mais je ne suis pas vraiment sûr de cela et j'espère en apprendre un peu plus, grâce à ses papiers éparpillés ici ou là dans tout ce noir, sur lui et ses présupposés...

                           -"A la longue, vous les trouverez forcément...Commencez par les classer et les disposer en même temps par piles de cent, cela ira plus vite...Je vais vous laisser, il n'y a pas de sonnette ici mais vous n'en aurez pas besoin, vous serez tellement occupé! ...Ah oui, j'éteins! A vous revoir !...Et je ferme à clé!             

                    

n° 233                 Les petites manches ( ou  Un peu de rangement )

                      Un homme chez lui, le matin, s'apprête à sortir. Pour se rendre à son travail ? Pour partir en voyage ? On l'ignore...En tout cas lorsqu'on le voit fermer sa porte il n'a pas de bagage et même si, en s'engageant dans l'escalier, il se tapote le haut du front de l'index comme on ajuste une casquette, son autre main dans la poche, cela n'indique pas vraiment une destination...(Par contre c'était peut-être pour s'assurer, puisqu'il n'est pas remonté, qu'il ne l'avait pas sa casquette, auquel cas sans doute s'attend-il dehors à un temps plutôt clément et à une douceur ou de la chaleur, mais cela bien sûr si casquette il y a, ou chapeau ! Et puis s'il a une voiture avec vitres teintées comment pourrait-il seulement mettre une casquette ? Ou même un chapeau ! En posséder !)

                      Et de fait, le voilà donc cheminant sur le trottoir tête nue dans une bonne tiédeur de mai...(Avec cette histoire de casquette, ou de chapeau, il n'a sûrement pas de voiture ! Mais a-t-il en ce cas forcément une casquette ou un chapeau ?)  Les manches courtes de sa chemise battent sur ses petits bras maigrichons  exactement au rythme de ses pas ! En tout cas, ce qui les fait flipper ainsi juste au-dessus du coude ce n'est pas le vent, il n'y en pas. Non, il semble qu'il ait prévu toute la délicatesse de cette belle journée...Serait-ce sur le chemin d'un bureau qu'il s'est ainsi engagé frais comme une fleur ? Si c'est le cas, dans quel état va-t-il revenir ? Il ne se rend pas compte ! C'est dangereux ! Et à quelle heure ? Par quel petit train ?

                     En tout cas, il marche déjà depuis un bon moment et de ce pas tranquille, régulier, qui n'évoque pas l'approche même détendue de l'enfer d'un bureau, du calage engoncé dans le fauteuil à roulettes duquel, quand il s'en sentirait le courage, en toute fin de matinée, il lancerait peut-être enfin, comme on se jette à l'eau,  un "Entrez!" à quelque pékin fouineur, déjà multidégrevé, venant encore solliciter un rembours ou une atténuation, attendant des heures pour un extrait de rôle ou simplement le saluer en passant, s'attirer ses bonnes grâces et surtout voir si par hasard aujourd'hui il n'aurait pas l'air un peu moins craintif ou penaud que de coutume dans son fauteuil d'agent de l'Etat, pourtant assermenté et de haut échelon dans sa catégorie et son grade !

                    De toute manière, s'il lui arrive d'occuper ce genre d'endroit, saucé de quelques compétences  douteuses ou de prérogatives injustifiées, ce ne sera sûrement pas le cas aujourd'hui si on en juge par le fait qu'il est encore pédibus sous les tilleuls embaumés d'un lointain boulevard de grande banlieue en ce début d'après-midi déjà bien entamé. En outre, les quelques miettes qui s'accrochent sur le devant de sa chemise montrent qu'il a fait plus qu'entamer les biscuits qu'il avait dû emporter prévoyant donc son absence pure et simple de la cantine, ce jour en tout cas et donc du bureau... "Entrez!"...Comme son bureau doit être vide ! Si bureau il y a, il y a eu ou jamais eu, depuis le temps qu'il marche, qu'il flippe au vent !... Est-ce le premier jour ?

                   En tout état de cause, si sa promenade (mais qu'était-ce au juste?) fut calme au long de ce grand périple de presque tout un jour de vagabondage apparent (mais peut-être de bureau quand même par le seul  souvenir lancinant d'un jour de bureau), vers la fin, et juste après qu'il eut pour la première fois de la journée jeté un coup d'œil à sa montre, incontestablement il pressa un peu le pas. Et le flippage de ses pauvres manches, des manchettes finalement, s'accrut même ! Oui, on aurait dit que vaguement, très vaguement dans le fin fond de son esprit (mais où est-ce exactement?)  il ne voulait pas manquer quelque chose qui allait sans doute se produire chez lui...

                  Et en effet, sitôt rentré dans son petit deux pièces sous les toits, (au fait, il n'a ni casquette ni chapeau, c'est un tic son coup d'index sur le front, il l'a refait dans l'escalier et au même endroit ! Un simple tic d'aise ou de maintien, ou le souvenir récurrent d'un irréparable oubli), le téléphone sonna...

                                  - "Allo ? Oui, ça va...Je ne me lasse pas...Je vais au mieux avec le jour...C'est une sorte d'autosuffisance, comme s'accompagner soi-même...Le matin, un peu de rangement...Je n'ai pas fermé l'œil de la nuit...Oui, il est resté ouvert comme d'habitude, me regardant sans me voir vraiment...Je ne sais plus le fermer...Je ne sais pas si c'est moi qui regarde ou si on me regarde...Ou même si c'est vraiment à moi de le fermer...Y a-t-il un œil du jour aussi ? Je l'ignore, je ne revois que l'œil rouge, oscillant dans le noir, du radiateur électrique parabolique de ma chambre d'enfant, mais c'était la nuit, alors comment savoir?...Je n'ai rien remarqué, je ne marche plus guère, je ne sors plus! C'est le jour que tout semble se tenir...Ressortir, pour voir ! Pour voir ou être vu déjà...Je ne dépasse jamais le fond d'une petite pièce cagibis qui fut autrefois la chambre de mes parents et j'avoue que cela n'est pas vraiment voyager...Je veux bien essayer, seulement si jamais j'allais aussi loin, tout au bout de ce très long boulevard de ceinture, rectiligne et courbe à la fois, que je parcourais sans cesse autrefois avec ses deux très hautes cheminées rouges portant leur fumée en oriflammes et reculant toujours vers l'horizon, et en admettant que je sois enfin parvenu  à franchir ma propre porte, comment être certain que cela me permettrait de revenir à temps pour ce coup de fil, celui-ci même, et qui me serait plutôt comme un fil à la patte si j'allais me promener un jour pour voir si on peut vraiment atteindre ces cheminées...Et chaque mois je me fais livrer par le Supermarché de la Nuit, pourquoi en plus sortir ?...J'ai suffisamment à faire ici comme cela...Et puis j'ai oublié quelque chose mais je ne sais plus quoi! ...Ils livrent aussi des chemises et des chaussettes à toute heure, même la nuit je dois rester là..."

                 Donc le lendemain matin, à l'heure habituelle,  il ouvre à nouveau sa porte, sort de chez lui, s'engage dans l'escalier en faisant son espèce de salut (finalement, il a peut-être été militaire mais il n'en a guère le gabarit ni le genre) et une fois dehors, manchettes encore plus flippantes (aujourd'hui il y a du vent) se retrouve vite sur son grand boulevard des banlieues, ni tout à fait rectiligne, ni tout à fait circulaire, où il va cheminer une bonne partie de la journée jusqu'à ce que, un peu après midi, se hissant ici ou là sur le bout des  pieds (montant parfois sur un banc, sur le muret d'enclos d'une vague remise de Perception ou même sur la pointe sommitale, émergeant tout juste à travers le sol, du dernier étage d'un Silo d'archivage où il fut autrefois muté lui semble-t-il !)

                Non, on voit bien que de jour en jour il incurve dans le sens d'un plus grand balayage la courbe générale de son itinéraire et cela afin sans doute d'approcher enfin de ses fameuses structures verticales rouges qu'il voit ou croit voir s'éloigner au fur et mesure de sa progression pourtant grosso modo dans leur direction ! Et depuis le début n'aurait-il pas dû tout simplement prendre l'autobus et y rester suffisamment longtemps pour finir par voir se résoudre un problème somme toute assez banal ? Le bus étant de surcroît toujours plus ou moins rempli de gens ignorant leur destination véritable et attendant pour en descendre qu'au hasard d'une demande expresse et assez rare, le chauffeur clame le nom du prochain arrêt ou qu'un petit enfant tende simplement le doigt vers l'extérieur à l'intention de sa mère qui le tient dans ses bras!

                Alors là non seulement hier comme tous les soirs il est revenu en courant, vers la fin à en perdre haleine, pour décrocher à temps le combiné (combien de fois cela sonnerait-t-il avant qu'on raccroche, il en a des frissons en imaginant que cela pourrait effectivement cesser de sonner avant qu'il puisse...mais peut-être cela ne cesserait-il jamais, car au juste qui appelle exactement ?) mais ce matin (et surtout qui appelle qui?) le voilà à nouveau en route et certes toujours tête nue, seulement maintenant avec des manches longues et une valise à la main ! Il ne peut pas aller à son bureau aujourd'hui non plus en ce cas, on ne va pas au bureau avec une valise ! (Lorsqu'un passant lui a demandé la station de bus "Cheminées Rouges", il a eu comme un flottement, porté la main gauche à son front (mais plutôt pour s'éponger cette fois car sa moiteur avait tout de suite perlé (et puis on ne salue pas de la main gauche même avec une valise dans la droite, on la pose...Il n'a donc jamais été militaire non plus ! (Et en conséquence il dispose sans doute ou a disposé un jour d'une casquette, d'un chapeau que de toute manière il a probablement oublié quelque part, ne sachant plus où... ))))

                Et comme ses manches flippent toujours et du haut seulement, et de la même manière, ce sont donc ses manchettes simplement rallongées qu'il porte désormais, transporte, pour  on ne sait trop quel effet ou brouillage de piste !  (En réalité il vient seulement  de réussir enfin à cacher ses bras qui depuis son plus jeune âge le désolent, le font également flipper mais de l'intérieur). Cela ne l'empêche nullement dès le milieu de l'après-midi, chaque jour, au point d'inflexion exacte (qui est aussi un rebroussement) de son fameux boulevard, d'augmenter la cadence pour rentrer à temps décrocher son drôle de téléphone qui sans cela sonnerait, sonnerait, sonnerait sans doute à n'en plus finir...(car ce n'est tout de même pas lui qui la déclenche cette sonnerie et qui finirait par l'arrêter s'il trouvait enfin la force de ne pas décrocher !)

                 -"Allo, oui c'est moi...qui cela pourrait-il être ? Tout va bien...Je ne sors plus du tout...Le matin, un peu de rangement...Une seconde, il me semble que cette fois-ci peut-être... ...Entrez! ..." (Et donc finalement il aura passé une grande partie de sa vie à dire "Entrez!", d'abord dans des sortes de bureaux puis chez lui, en face de portes derrière lesquelles il savait pertinemment que personne ne se trouvait, sa présence ayant toujours été un peu partout ignorée, alors qu'il aurait dû commencer par sortir lui-même de toutes ses turnes successives, où il se cloîtrait plutôt n'y étant nullement enfermé ! Il finira bien par sortir pour simplement s'en aller,  définitivement, et surtout initier réellement sa grande marche pour manchettes et petits bras, comme mû par ce ronronnant flippage, dans la solitude solaire de son grand boulevard sans fin, jusqu'à ce qu'il se souvienne peut-être qu'à "Cheminées Rouges", lieu de son tout dernier poste, il était parti d'office en oubliant...son béret! Son petit béret d'enfant  qui va avec les manchettes, les petits bras...Il y reviendra donc, se retrouver lui-même ! ( Seulement, les chauffeurs de bus annoncent-ils toujours, de temps à autre, quelquefois encore, le prochain arrêt ? )         

                     

n° 234            Toupie or not toupie  ( ou  L'objet qui n'existait pas )

                   Un curieux savant (ou qui rêvait de le devenir juste avant d'entrer par erreur dans un bureau de renfoncement pentu et paillé dont la porte, pourtant jamais verrouillée et munie d'un hublot sans vitre, s'est refermée comme pour toujours derrière lui) a aujourd'hui dans l'idée (allez savoir comment il a bien pu finir par ouvrir une porte qui ne demandait qu'à l'être et qui était effectivement toujours ouverte !) ou à l'esprit,   d'arriver à  dénicher l'objet le plus insolite qui se puisse concevoir, et sans doute également le plus rare, (grande ouverte!), un objet qui n'existe pas...ou plutôt, car selon lui il ne pouvait finalement y en avoir qu'un seul, l'objet qui n'existe pas ! (Et il ne se doutait pas qu'il était en quelque sorte à portée de main et même beaucoup mieux que cela...)

                    -"Comment a-t-il pu savoir que c'était cela qu'il voulait et pas autre chose ?

                    -"Il voulait que cela lui appartienne en propre, il n'avait pas le choix !

                    -"Il était trop indécis pour être jamais fixé à ce point sur quoi que ce soit...

                    -"Vous oubliez qu'il avait passé sa vie à ruminer dans son bureau, son fameux bureau...

                    -"Oh oui, parlons-en, on n'a jamais su exactement où cela s'était passé...Il avait disparu presque dès le début, vous parlez d'une carrière ! Et puis sa fonction exacte, même encore aujourd'hui, reste sibylline pour ne pas dire très difficile à cerner...

                    -"Presque impossible à circonscrire...Savez-vous que sa mère, il n'y a pas si longtemps encore, venait le chercher à la sortie du bureau pour lui rappeler toute la valeur civique et civile qu'il y a à rentrer chez soi directement sans passer par tous les estaminets et brasseries à tartares de la capitale ?

                    -"Et du coup il pensait aller encore à l'école probablement...Et puis ce bureau était situé rue du Général Beurret, tout un programme et peut-être même une ironie mauvaise des instances de mutations, d'où la nécessité de le protéger dès sa sortie de la structure même, de plus un édifice en quinconce d'où il émanait par les sous-sols  !

                   -"A propos d'école, je sais qu'il y avait dans son dernier bureau, mais était-ce bien le dernier, un tableau noir et une boîte de craie...Toutefois, je crois savoir, d'après des pièces échappées de son dossier d'effacement provisoire de carrière...

                  -"C'est le dernier stade avant l'oubli définitif ou la réintégration sous condition d'intérêt...

                  -"...qu'il était en fait à ce moment-là chargé des dossiers devenus trop vieux même pour le pilon et en conséquence voués à l'abandon pur et simple dans la rue, à même le trottoir ! Il lui avait incombé, pour finir et finissant lui-même sans le savoir tout à fait, d'en assurer d'abord l'ultime classement par ordre de revenus décroissants des pékins (certains morts depuis plus de cinquante ans) puis un tout dernier comptage évidemment dans le seul but de lui assurer encore un semblant sinon de valeur mais peut-être d'utilité à ses propres yeux et dans le même temps de lui manifester le degré zéro en matière de confiance, de compétence et d'estime qu'il est possible d'allouer à un fonctionnaire...

                  -"Si je comprends bien vous avez là en main le tout dernier rapport qu'on ait fait sur lui...

                  -"Nullement, c'est déjà la conclusion de l'enquête sur sa disparition...

                  -"Combien de ses bureaux successifs n'aura-t-il jamais occupés réellement ?

                  -"Tous ! ...

                  -"C'est pour ça qu'on venait  toujours prendre son fauteuil et qu'on entrait chez lui sans frapper !

                  -"Sans doute oui...Attendez que je regarde mieux...C'est cela, il est fait état d'une enquête très rare dans les annales disciplinaires de la nation, caractérisée par la disparition même de l'objet de son étude et surtout une disparition antérieure à la période des faits incriminés ou suspectés. De fait, il n'y a rien à signaler et pour cause, les rares moments de présence attestés ou supposés, et même sa participation pourtant effective aux concours d'entrée, ont été virtualisées...

                  -"Je sais qu'il avait été aperçu une fois dans un couloir de sous-sol comme virevoltant, tournant, tournicotant sur lui-même et formant dans les halos des néons de la bandothèque où il avait semblé vouloir s'engager, cette figure cylindrique évasée rappelant non seulement les nuages en rotors des murs de foehn en haute montagne mais aussi une... une... 

                  -"Comme une toupie oui, une impossible toupie qui tournoyait oui paraît-il, qui s'accrochait à son néant...

                 -"Il y avait donc bien quelqu'un dans ces soubassements et c'était peut-être lui quand même...

                 -"Allez savoir...Mais il est possible qu'il ait réellement existé...

                 -"Je sais que je l'ai vu mais je suis incapable d'en visualiser même une vague image, d'en établir le moindre signalement...Il faisait si sombre dans cette partie du sous-sol le jour où j'y suis descendu par erreur...

                 -"Personne n'y va plus jamais...La bandothèque ne s'y trouvait plus depuis longtemps, on le lui avait fait croire...

                 -"Ce sont aussi des renfoncements mais beaucoup plus rentrés me semble-t-il...

                 -"Ce sont d'anciennes avancées de surface simplement surbaissées...

                 -"Il a donc fort bien pu y séjourner très longtemps sans savoir exactement où il était...

                 -"Et sans s'apercevoir que sa porte restait en permanence grande ouverte...

                 -"...et que donnant sur le terrain vague, il pouvait effectivement partir à tout moment !

                 -"Et nous laisser en paix avec sa figure indécelable et sa propre personne, si elle existait, impossible à localiser...

                 -"Et il était peut-être bien là quand même !  Je l'ai revu moi, mais plus tard, beaucoup plus tard, aux Galeries Lafayette, au rayon des accessoires de pêche, je l'ai tout de suite reconnu...

                 -"Mais je croyais que vous ne l'aviez jamais vu, comme quiconque plus ou moins me semble-t-il ?

                -"Oui mais on m'en avait parlé si souvent. Il portait toujours un imper genre trench, en relevait un peu le col et mettait les mains dans ses poches...Le gars qui se trouvait là-bas était exactement comme ça. Toutefois son imper, il l'ôta pour enfiler, tirée d'une pochette en plastique, des culottes transparentes à travers lesquelles on voyait son pantalon de ville qu'il avait conservé... "C'est la dernière que nous ayons, toutes les autres ont été descendues au sous-sol jusqu'à l'automne pour faire place aux maillots ! Profitez-en cher monsieur!"

               -"Aux petits oignons l'ectoplasme !

              -"Alors j'eus l'idée d'un stratagème imparable...Puisqu'il n'avait jamais été là chez nous, pourquoi ne pourrait-il pas n'être jamais là partout ailleurs non plus? Sauf la vendeuse, il n'y avait personne d'autre que lui et moi dans tout le rayon. Je m'approchais et lui tournais lentement autour sans le regarder, en faisant semblant de m'intéresser derrière lui aux seuls mouches et moulinets, sans jeter un seul coup d'œil à ses cuissardes translucides... "Monsieur! Nous en avons encore une ici...de taille juste au-dessus, si vous êtes un peu juste!"  La vendeuse revint lentement en mâchouillant, avec juste sa lime à ongles à la main...

              -"Forcément, si c'est une vendeuse de grand magasin !

              -"Comme s'il n'existait pas ! Et pourtant il avait mis une cravate ce jour-là !

              -"Il n'en mettait jamais ! 

              -"C'est ce que je croyais quand j'étais descendu il y a très longtemps au Rebut des matrices où, ayant déjà disparu, on le pensait toujours assigné et peut-être encore présent par intermittence. Je m'étais annoncé la veille : il portait une cravate ! Sans doute spécialement pour moi ! Sa cravate d'enfant aurait-on dit... Je ne l'ai pas regardé du tout non plus cette fois-là...Tourné un peu autour, me semble-t-il, ou bien il n'était pas tout à fait là, plus au fond peut-être, puis tout droit sur les râteliers des matrices individuelles... Ressorti de même, mon document à la main, lui derrière sans doute à une autre place encore et dans le noir complètement cette fois  car je venais d'éteindre et de refermer la porte !

             -"Pas commode pour chercher des petits bouts de papier qui lui avaient peut-être appartenu et sur lesquels il avait sans doute consigné, après les avoir numérotés pour mieux les éparpiller à nouveau ensuite, toutes ses petites histoires vaguement autobiographiques...

            -"Une sorte de grand cauchemar morcelé ou quoi, oui j'ai entendu parler de ça,  et même des papiers curieusement froissés, oui c'est bien exact, c'est bien ainsi qu'étaient les siens, des boules défroissées ... Seulement malgré cela, ce n'était peut-être tout simplement  pas lui...

            -"Pas lui au magasin ?

            -"Pas lui ni dans ce magasin, ni là-bas en-dessous dans ses ténèbres ! Mais il est temps que je vous révèle la cause exacte de l'abandon et même de l'annulation pure et simple de cette enquête...regardez ici, au bas de la page...très simple, on ne peut plus simple...   "Motif de l'annulation : objet inexistant. "

              

n° 235             One-man show et compagnie  ( ou  L'œil du rideau )

                 Une sorte d'auteur-acteur-installateur, suite à une erreur d'imprimerie sur une affiche lui a-t-on dit ou à une bévue de l'attachée de presse, va devoir jouer son one-man show devant un seul spectateur ! Un seul pékin dans toute la salle ! Va-t-il jouer ? Va-t-il pouvoir le faire ? Il lui semble y avoir là, dans cette curieuse situation, comme une étrange redondance...Et s'il ne me voyait pas ? Non pas qu'il pût être aveugle ou ne jeter sur moi que des regards pignocheurs d'une extrême timidité, m'effleurant à peine l'image, le portrait, mais je pourrais par contre tout simplement, moi, ne pas me montrer, rester derrière (pas derrière lui, non quand même pas) derrière le rideau !

                Car si au contraire il était scrutateur et ne voyait que moi, ne regardait que moi ! Zut alors, quelle guigne, je suis tombé sur la pire des situations pour un timide qui ne se produit de temps à autre devant une salle que pour apprendre à maîtriser son appréhension, atténuer son malaise face aux autres ! Et ça marche assez bien à condition que la salle soit pleine où remplie au moins aux trois quarts. En effet plus le public est restreint, plus sa timidité renaît. Le dernier auditoire, réduit à une trentaine de paires d'yeux, l'avait presque torturé, laissé pantois dès le milieu du show qu'il eut bien du mal à mener à son terme (avec des gens qui s'en allaient en plus! Qui le laissaient tout seul avec quelques uns dont les yeux du coup s'agrandissaient !)

                Par le petit trou du rideau, assis au troisième rang juste au milieu, on le voit plutôt bien et même s'il n'a pas mauvaise mine on ne peut jamais rien dire avant et puis quoi, quand même il est là et bien là, remplissant son siège, tout à fait existant...remplissant la salle à lui tout seul, la bourrant, l'archi-bourrant de ses yeux, de ses deux yeux certes présentement inertes, ombreux, même un peu absents, globuleux d'aise et d'ennui, mais qui tout à l'heure, vous allez voir, sitôt le rideau soulevé vont comme se mosaïquer en myriade sur tout l'orchestre et le balcon, terriblement perçants, plus du tout globuleux, carrément pipistrelles ! Me scrutant de partout à la fois !

               Comment échapper à cela et honorer tout de même ses obligations y compris dans une situation aussi minime? D'autant qu'il n'y a pas grand monde non plus dans le théâtre et qu'au fond je pourrais très bien...Et même, ils ne sont pas venus du tout ! Ah si, j'ai croisé quelqu'un près de ma loge...Est-ce là qu'on m'a dit "Pas étonnant qu'il n'y ait personne ! On aurait vu quelqu'un jeter dans les égouts la liasse des tracts et affiches de votre spectacle...Sans doute celui qui était chargé de les distribuer ou de les coller, on n'a pas bien vu..." oui et même que j'ai dû répondre offusqué : "Oh non, c'est pas vrai! Cette torture qu'il m'inflige ce type, s'il avait su il n'aurait jamais fait cela !"..."Remarquez, vous avez tout de même un spectateur, c'est déjà mieux qu'une salle vide!"

              "Mais non pas du tout, c'est tout le contraire ! Lorsqu'il n'y a qu'une personne devant moi je ne sais pas où regarder, je vois des yeux partout dans le noir et j'oublie mon texte !"..."N'oubliez pas que c'est votre avant-dernier jour d'essai. Bon, vous savez manœuvrer le rideau, je vous laisse, vous fermerez en partant"... Et voilà, je me retrouve tout seul dans le théâtre avec à l'orchestre ce type qui attend le début de mon tour  pour allumer ses vrilles et me zyeuter dans le noir ! (Et dire que je le verrai quand même, et comme illuminé! Ses yeux surtout, démultipliés, errant partout dans la salle car ils ne pourront pas se fondre avec ceux de tous les autres, du grand public certes innombrable mais qui en fin de compte n'a qu'un œil, indéterminé donc parfaitement supportable, mais qui ce soir n'est pas là ! Un œil qui a toujours fini par m'avoir de toute façon... Mais ai-je jamais eu devant moi une salle pleine autrement qu'en rêve ?)

               Bon sang, et il n'y a pas à tortiller, une salle doit être pleine ou entièrement vide ! Surtout pas, comme ce soir,  de solitaire, d'isolé, de réchappé d'on ne sait trop où et qui en plus est peut-être capable contre toute attente de faire semblant de ne pas me regarder vraiment, de penser à autre chose, de voir autre chose ! Que...que moi ! Si je me figure de temps en temps que j'ai parfois l'intention de me produire plus ou moins avec mes trucs sur une scène c'est que j'envisage sans véritable crainte la possibilité qu'on puisse me regarder tout de même un peu, même d'un œil...(Et entre deux pannes de projo, toujours dans un noir renaissant) Car ne pas me regarder du tout...de quoi aurais-je l'air ? ( Dire qu'au début je ne voulais jouer que pour les dormeux du premier rang ! Ignorer les autres, les considérer comme inatteignables et peut-être occupés par des bâilleux de toute façon !)

               Je ne peux pas jouer derrière le rideau ! Certes on entendrait ma voix et comme je n'use d'aucun accessoire dans ma prestation, rien que de trucs verbaux, cela serait finalement parfaitement équivalent qu'on me voie, distingue ou même juste entraperçoive ou non...Je n'aurai qu'à le faire bouger un peu pour bien faire voir que je ne suis pas un magnétophone ! Il y aurait aussi mon ombre bien sûr que je pourrais mettre à contribution, indirecte évidemment à cause de l'épaisseur trop grande du tissu, mais en le relevant un tout petit peu quand même, la faire passer mon ombre par en-dessous...  

              Seulement si je sais me tenir, je ne sais pas me retenir et je suis capable de tout laisser passer, oui de passer entièrement avec, d'un seul coup et à plat ventre, et du même coup sans ombre, ajoutant une fois de plus le ridicule au saugrenu ! Il va me falloir j'en ai peur me résoudre à jouer devant le rideau car c'est bien, dans une telle situation de confrontation binaire, effectivement la meilleure solution...Je vais arriver par le côté droit du rideau, cela fera moins sinistre, plus mature aussi...Lui adresserai-je un petit signe en arrivant ou me comporterai-je comme si je ne le voyais pas ou ne distinguais pas qu'il était seul ? J'aurai déjà éteint la salle...

              La laisser allumée pour ne pas voir les yeux ? Oui ceux qui s'allument justement dès qu'on fait le noir ou alors c'est seulement avec les salles pleines, je ne le sais pas et comment le saurais-je ? Non, c'est trop risqué, éteindre tout simplement, j'aime encore mieux ne rien voir du tout... Et m'imaginer comme toujours que la salle est soit pleine soit que mon auditoire se réduit, peut-être comme à chaque fois, à un seul rescapé (d'on ne sait où pour on ne sait quoi) ou même entièrement vide...Allons maintenant, il est temps...Avant d'éteindre, un dernier regard par l'œil quand même, l'œil du rideau (le seul finalement qui me convienne ici, ne transperce pas...Comment le voit-on de la salle ? Et...me voit-on quand je regarde ainsi ? Suis-je au moins vu en œil, en œilleton ?) pour être plus sûr, ils sont tellement silencieux mes spectateurs, inexistants...

              Il n'y a plus personne...Il est parti ! La salle complètement vide ! Harassante d'être déjà redevenue ce qu'elle a toujours été pour moi ici depuis le début...Un gouffre vide d'yeux qu'il faut imaginer là, devant moi, et en remplir, pour un inconfort torturant, tout l'espace de leur furie trifouilleuse, décapeuse d'âme en mal de...de...? Laissons cela...C'est trop compliqué. Tout cela doit finir à présent, revenir à la simplicité des origines, des premiers tourments vite apaisés par l'écriture de quelques lignes toutes simples et juste redites au passage pour quelque ami, même imaginaire, ou seulement pour soi...Pourquoi chercher à galvauder cela devant un parterre et un balcon même vides ?  Et, certes peu reluisant moi-même, prétendre les remplir de gens dégoûtants venus se régaler de je ne sais quelle bizarrerie réelle ou supposée de ma petite personne ! Et si peu préparé à ce grotesque étalage de moi-même...Se débusquer aux autres ! Ce n'est pas moi, pas pour moi, d'où sans doute cette appréhension irrémédiable...

             Y a-t-il eu vraiment tout à l'heure quelqu'un assis un instant à l'orchestre et qui a donc failli être mon premier, mon tout premier spectateur ? N'importe, je me donne encore une ultime chance pour demain, le dernier jour qui m'est mystérieusement octroyé dans cet improbable essai et en conséquence me promets, cette fois-ci solennellement, non seulement de ne pas les jeter à l'égout mais d'oser distribuer ou coller pour de bon les tracts et les affiches de mon spectacle ! Et il me semble déjà que dès demain pour le premier soir la salle sera pleine et que j'aurai l'œil ! Et le bon !

 

n° 236            Le film de rêve ( ou  Un rêve de film )

                     Voir page 24 

 

Calepins   p.1 ( "Le Palais ou Les quinconces" )

 

 TOM REG  "Mini-contes sublunaires et urbains"

 

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