TOM REG    "Mini-contes drolatiques et déroutants"     page 16 

 

n° 193            Rétro-installation (  ou  Le petit train du Far West )

                                           Un personnage est très ému à l'idée de reprendre possession du contenu de son garde-meubles : une bibliothèque, des disques, des pages d'écritures, des petits carnets de notes diverses et de croquis, des photos, des bobines de films, des vêtements et objets variés qu'il avait dû mettre en garde, les circonstances ayant fait qu'il avait été contraint,  ou qu'il avait jugé préférable, de revenir demeurer dans la maison familiale et cela faisait maintenant près de quinze ans...Pourquoi était-il revenu habiter chez ses parents, dans sa chambre d'enfant, à l'âge de trente trois ans ? Donc ni plus ni moins s'enchrister ?

                                            C'était au fond sans raison vraiment valable autre qu'une vague acrimonie à propos des charges ou même des bruits nocturnes supposément dérangeants, voire inquiétants, chez les voisins du dessus dans son ancien logement...En réalité plutôt un besoin qui s'était fait plus pressant de changer, de voir venir comme on dit, en se promettant de trouver tout de même le plus vite possible une autre location pour vivre dans un semblant de chez soi renouvelé, avec toutes ses affaires que le tarif du garde-meubles mettait à l'abri mais, quoique très inférieur au loyer d'un studio, il convenait tout de même, ne serait-ce que pour ne pas imposer trop longtemps sa présence de revenant intempestif à des parents déjà bien complaisants à cet égard, de mettre un terme dans les meilleurs délais à cette situation un peu particulière qui ne pouvait, il en jurait ses grands dieux, n'être que très passagère et vite oubliée...

                                              Seulement maintenant, à quarante-huit ans, il est toujours là et ce sont ses parents qui sont partis ! Ils sont morts tous les deux comme pour lui laisser le champ libre, comme s'il était revenu pour ça ! Voilà plusieurs années déjà qu'il aurait pu récupérer au garde-meubles toutes ses chères affaires et s'installer entièrement dans le logement familial qui lui appartient désormais. Et s'il est en règle avec le fisc, il n'a toujours pas fait faire le changement de nom à son profit sur le titre de propriété...

                                      -"Faites bien attention monsieur Gromet, il vous faut effectuer cette formalité sans retard. Vous ne pouvez pas y déroger, faute de quoi vous seriez considéré comme ayant refusé l'héritage, occupant illégalement les lieux et expulsé ! Puis votre bien serait saisi et vendu au profit de l'Etat !

                                      - Comme le temps a passé vite ! Au départ, je n'étais pas revenu pour cela, juste à cause des bruits qu'il y avait au-dessus de mon petit studio là-bas ! Pour voir venir, quoi...Mais je vous promets, monsieur l'Inspecteur des Domaines, de faire le nécessaire sans délai...D'ailleurs, nous sommes collègues, je suis moi-même des Impôts! Ou plutôt j'étais des Impôts il y a déjà longtemps aussi, m'enfin...

                                       - Bonne chance monsieur Gromet et surtout faites le nécessaire tout de suite, immédiatement ! Ne vous dérobez plus ! Vous ne sauriez plus où aller ! "

                                              Effectivement, comment pourrait-il à présent se loger ailleurs ? Il fera sans tarder le nécessaire pour pouvoir au moins rester dans ces murs, même si la possession de cet appartement, pourtant acquise, à proprement parler ne l'intéresse pas, n'ayant ni l'intention de le vendre, ni de le louer !

                                               Oui rester encore chez lui, chez ses parents ! Car malgré le nouveau titre de propriété qui sera établi à son nom, il considérera pour le restant de sa vie que l'appartement leur appartient encore et qu'il est toujours là, lui, en protégé, en réfugié ! Oh il a bien l'idée d'arriver un jour à en partir à nouveau et cette fois pour de bon mais il n'est pas certain de pouvoir jamais y parvenir vraiment...D'autant que la nuit, l'autre nuit, il a entendu à nouveau, incroyable, très nettement, le petit train du Far West !

                                       -"Ah c'est papa qui se lève mon chéri. Tu vas entendre le petit train du Far West..."

                                    Et s'il était, contre toute attente et nonobstant les plus fumeuses raisons pratiques ou d'agrément, revenu pour cela ? Seulement pour cela ! Son père lorsqu'il se levait la nuit avait l'habitude de traîner un peu les pieds et ses pantoufles sur le dalami  de la salle à manger faisaient un étonnant petit bruit de tchou-tchou rappelant à s'y méprendre celui des tortillards du Grand Ouest dans les westerns de série B ! Et sa mère ne manquait jamais d'évoquer cela si, étant venue l'embrasser pour la nuit, son père dans le même temps entamait sa traversée ferroviaire de l'autre côté de la cloison...

                                     Oh bien sûr il ne peut pas dire qu'il le réentende toutes les nuits, ni même qu'il le perçoive jamais vraiment, et pour cause, mais il parvient à l'imaginer si fort en lui, à le rappeler d'on ne sait trop où avec tant d'acuité que cela revient au même, revient à l'oreille du même ! Oui le  même enfant qu'autrefois, un peu attardé bien sûr, ou plutôt, en passe de se réinstaller dans un appartement qui est le sien mais dont il n'arrive pas à devenir tout à fait propriétaire...Et peut-être l'audition récurrente du petit train est-elle à ce prix ?

                                      Depuis combien de temps ses parents ont-ils disparu ? Il ne sait plus si cela fait vingt ou trente ans ! Peut-être vingt-cinq alors...Il n'a jamais osé retourner au cimetière où il doit y avoir les dates de gravées sur la...Que reste-t-il au juste d'eux là-bas ? Tout est encore ici. Il va tout de même, pour ce qui est de la formalité, faire le nécessaire, ne serait-ce que pour ne pas être expulsé ! Expulsé de chez lui ! Du décor des bibelots de ses parents, de leurs petits papiers, inchangés de place depuis le début ! Et ses affaires à lui, au garde-meubles, qui y sont encore ! Arrivera-t-il un jour à se réinstaller tout à fait avant d'être expulsé ? (L'inspecteur des Domaines lui par contre a bel et bien disparu, n'est plus dans son bureau, n'a plus de bureau! Et il n'arrive pas à savoir ce qui est prévu à son sujet ! Ou même si on s'occupe seulement encore de son dossier d'une façon ou d'une autre !)

                                       Oui, enfin chez lui, tout près d'une sorte de ligne de chemin de fer ou quelque chose comme cela. A cinquante ans passés désormais, tout seul, isolé, osant à peine sortir, démuni de tout, presque de lui-même,  avec peut-être juste un souvenir, rien que le souvenir d'un bruit, la nuit, surtout s'il vente dehors, familier, familial, d'autrefois, sans doute un simple papa en pantoufles, enfantin comme lui, faisant, en traînant juste un peu les pieds, à son intention d'enfant, d'enfant unique, si particulier, peut-être le seul au monde, pour lui donc et pour toujours, de l'autre côté de la cloison... le petit train du Far West !     

 

n° 194          Une pluie de vieilles baleines  ( ou  Pliant et guindé ! )

                                       Un jeune homme se demande si en se débarrassant de son parapluie il ne se débarrasserait pas du même coup de ses complexes et appréhensions aussi nombreux que les baleines, tordues ou non, de ses anciens parapluies tous réunis, faute d'avoir jamais pu ni les perdre définitivement ni s'en défaire pour de bon, au centre de sa demeure, dans une sorte de cagibis noirâtre...

                                        C'est donc décidé, il va se séparer de son dernier parapluie valide et cette fois-ci définitivement, il va le jeter dans la Seine ! Mais non, c'est un peu mélodramatique et d'ailleurs sans doute interdit, il l'oubliera plus simplement dans un café ou une salle d'attente. Cela lui est arrivé, sans le faire exprès, si souvent qu'il en a en quelque sorte l'habitude.

                                        Mais il a beau faire, et comme par le passé, il le retrouve toujours, on le lui rapporte perpétuellement. Et même en double une fois ! "On croyait que vous en aviez deux, nous on sait plus quoi en faire au Buffet des Pâquis..." On essaie de lui en refiler en plus ! Un pliant ! Quelle horreur ! Lui qui avait fini par s'en remettre à cet accessoire parce qu'il était raide et à pointe, avec quoi il espérait, à condition de ne jamais s'en séparer, finir par s'identifier plus ou moins, étant à l'inverse lui-même mou et fléchissant. Evidemment la mode des "pliants"  lui était insupportable et imaginer qu'il ait pu en détenir un, en tenir un ! 

                                         Arrivera-t-il à un jour à s'en débarrasser ? Au sens propre de s'enlever cette barre, toujours là à bout de bras, comme un soutien rassurant et discret : on a l'air de craindre la pluie alors qu'en réalité on cherche à se donner des airs, et même à mouliner ! A prendre appui et qui sait à se défendre ! Bref, avec un pépin on biche d'aise et de maintien. La pluie n'a pas grand-chose à voir avec, du reste il suffit de l'emporter pour qu'il ne pleuve pas et inversement. Et maintenant il fait si bien corps avec son pébroque qu'il lui suffit de l'oublier volontairement quelque part pour s'entendre aussitôt héler : "Eh! jeune homme ! Votre parapluie !"

                                          Il va s'y prendre autrement. Il commencera par oser enfin aller fourrager dans son bric-à-brac obscur où, malgré la ténèbre indomptable du lieu ( comme rebelle à tout éclairage y compris la bougie et la lampe tempête qui s'y éteignent très vite),  il s'évertuera dans le noir à démanteler patiemment chaque vieille armature que ce curieux cagibis recèle depuis si longtemps, regroupant pour finir les éléments obtenus dans deux grands sacs en plastique dont l'un contiendra ce qui lui semblera avoir dû être autrefois les éléments les plus souples de ses incroyables pépins.

                                           Et c'est muni de ce sac-là, qu'une nuit de pleine lune, il ira se poster au beau milieu du plus haut pont de la capitale, d'où, avec un grand geste éparpillant et un profond sentiment de soulagement, il fera tomber sur les eaux de la Seine la pluie de toutes ses vieilles baleines, pour acte symbolique de l'abandon de ses raideurs d'adulte coincé au profit de la souplesse retrouvée de sa jeunesse  un peu ondulante, sautillante, mais se suffisant entièrement à elle-même, à découvert et à l'aise aussi bien sous le déluge de l'orage que dans le crachin verglaçant !   (Et il se sentira tellement libéré qu'il en achètera peut-être du coup et par dérision un "pliant" !)

                                            (Cela se passera sans doute ainsi mais alors pourquoi, dans son lugubre cagibis, voit-on vaguement luire une sorte de...oui d'armature de...certes bien tortillée et inutilisable mais tout de même encore là...Pourquoi ne s'en est-il pas débarrassé de celle-là ? Zut alors! Cela va rater ! Il aura jeté ses vieilles baleines pour rien ! Mais il n'aura peut-être pas réellement voulu rompre le sortilège...Pour une simple vieille tige de pépin oubliée, il savait que le maléfice persisterait...Il restera donc éternellement aussi guindé...Toute sa vie il aura toujours l'air d'avoir avalé son parapluie ! Ou d'être sur le point de le faire!... Soleil ou pluie, à jamais guindé ! ...Et par le plus navrant des paradoxes, guindé et pliant à la fois ! )      

                                                                                

n° 195          Radio-Jadis ( ou  Un air qui vous tient )

                                              Un personnage est à la recherche d'un morceau de musique qui avait bercé ses vacances du temps heureux, et finalement peu changé pour lui, où il était enfant.

                                               De quel compositeur est-il ? Quel en est le titre ? Et bien qu'on l'eût beaucoup entendu à la radio de l'époque, il ne l'a plus jamais réentendu sur les ondes depuis, ni nulle part ailleurs. S'agissait-il de la musique d'un film ? En tout cas, l'air est toujours en lui, il se le repasse souvent, surtout si le ciel est d'un beau bleu et si, par extraordinaire, l'atmosphère d'une banlieue rappelle un peu celle des lacs de montagnes d'autrefois avec leurs miroitements qui doublaient l'astre du jour en un soleil d'en haut et un soleil d'en bas...

                                                Cet air est magnifique, l'orchestration, qui s'est comme enregistrée en lui, sublime, avec ses ruptures en mineur et ses reprises à la fois tumultueuses et mélancoliques ! C'est un scherzo fantastique mais quelle ambiguïté chaque fois qu'il se le repasse intérieurement ! Comme c'est agréable et en même temps douloureux ! Son cœur se serre...L'énigme du soir sur les sommets rougeâtres qui se profilent encore en lui est toujours d'une étrangeté presque insoutenable...

                                                 Il se branche sur Radio-Jadis, va écouter des disques chez tous les marchands de la capitale auxquels il tente de fredonner le thème principal qui est  d'une telle netteté dans sa tête et d'une grande simplicité aussi, mais qui ne donne rien du tout quand il essaie de le chantonner, qu'il n'arrive même pas alors à reconnaître et qui pourtant fait corps et âme avec lui !

                                                 Ce thème si mélodieux lui fait mal mais aussi semble le soutenir et même le tenir dans la vie. Dans des moments où il se sent un peu fragile et vacillant, il n'hésite pas à le jouer dans sa tête et alors là il est en mesure de faire face à des situations qui sans ce secours, au reste parfaitement indécelable, le laisseraient pantois d'indécision et de perplexité panique. Et en particulier le trouble qui naît du spectacle de certaines beautés extérieures, inaccessibles ou dangereuses, il le modère, le maîtrise, en en  contrant la cause par le mécanisme subtil de cette autre beauté, musicale, intérieure, dont il se joue aussitôt les mesures les plus exaltantes qui vont à la fois, concernant la première, en rassasier le désir tout en la magnifiant.

                                                   Cette symphonie, ou cette rhapsodie, si elle le tient, elle le retient aussi  de tomber parfois dans des gouffres par le seul fait que, muni en permanence et où qu'il aille, de ce remontant intérieur, il peut se passer pratiquement de tout sans jamais connaître l'aigreur délétère et funeste de l'envie ou de la frustration. Mais tout de même, s'il la sent solidement gravée dans sa mémoire, peut-il en revanche être absolument certain de la fidélité de cette trace mystérieuse par rapport à l'œuvre originale? Il doit bien en exister un disque ! Comme il donnerait cher pour pouvoir le dénicher ! Et pourtant ce n'est pas faute d'avoir essayé mais il est toujours rentré bredouille de ses chines aux Puces dans les allées les plus spécialisées et malgré ses innombrables fredonnements certes pitoyables mais appliqués, persévérants  et parfois si entêtés qu'il a l'impression de finir par faire passer quelque chose du dedans au dehors aux fins d'une identification qui ne s'est pourtant toujours pas produite..."On voit pas...Essayez en face, il fait le jazz, le mambo...ou les romances, des fois ! "

                                                   Cette musique qu'il est persuadé avoir entendue autrefois est-elle mythique? N'aurait-elle jamais existé que dans son imagination ?  Cela expliquerait pourquoi il paraît impossible d'en trouver un enregistrement ou un mélomane auquel le chantonnement du thème principal, pourtant assez simple, dise quelque chose...Et bien en ce cas, il va demander à un compositeur de la lui composer !

                                                    Ou plus exactement de la lui transformer en notes sonnantes et percutantes d'abord peut-être par écrit sur une partition qu'on pourrait ensuite au moins lui jouer au piano...Mais ce fut sans doute bien mieux que cela puisque le compositeur auquel il s'est adressé ne lui a ni plus ni moins, et ce grâce à un synthétiseur ultra-perfectionné, promis à partir seulement de ses petits hum-hum chantonnants de lui faire entendre en vraie et dans toute la splendeur d'un orchestre de quatre-vingts musiciens la      symphonie qu' il entend ou croit entendre dans sa tête ! Toute la magie de son enfance reviendra, presque palpable, vibrante, dans la ferveur de son souvenir, renforcé, sublimé, par  l'effet "surround" des baffles hypersoniques de sa propre chaîne haute-fidélité !

                                                     Il sort de chez l'artiste qui lui a remis son travail sur un petit disque compact afin qu'il l'écoute tranquillement chez lui et tout seul tant cet air en le recomposant et en l'orchestrant lui a paru intime, particulier, ne s'adressant qu'à son client, fait pour lui, pour le soutenir, le tenir partout où il ira..."Il me semble que si je réécoutais cela avec vous cela n'irait pas, j'aurais comme l'impression d'être de trop...Cela est si personnel, si original, si extraordinaire...Ce qui est curieux c'est qu'ayant été si impressionné au moment de transcrire et de reconstituer cette musique, je n'arrive pourtant pas à me la remémorer vraiment...Il reste une part inatteignable... En tout cas, ne vous séparez jamais de cette galette, elle est faite  pour vous et par vous...elle n'est faite que pour vous...Emportez-là, avec de quoi l'écouter,  partout où vous irez !"

 Toujours est-il qu'en passant sur le petit pont de la Valserine, et bien qu'il lui ait coûté assez cher, il  jette le disque dans les eaux vert-émeraudes qui tournent, tourbillonnent et l'emportent ! Tout simplement, il s'est aperçu in extremis, comme une évidence salvatrice, qu'écouter cette musiquette aurait tout bonnement détruit  sa mélodie intérieure, inexprimable, injouable pour quiconque et qui n'est autre que l'immense souvenir de l'enfance qui lui chante, par un inexplicable prodige, encore sa chanson.  Lorsqu'on a le privilège d'avoir en soi, rien que pour soi, tout à soi, à tout moment et sans aucun recours à la technique, un air que l'on tient et qui vous tient, on s'y tient ! 

  

n° 196                 Le mirmillon  ( ou Tout son temps au vendeur )

                                         Dans une librairie, au fin fond du Quartier Latin, un homme se renseigne sur les guides touristiques. Il recherche un ouvrage sur Rome...

                             -"Quel est le plus pratique ?

                             - Cela dépend de ce que vous recherchez...

                             -  Celui qui me fera perdre le moins de temps ! "

                                          Finalement, c'est le client qui va faire perdre son temps à l'infortuné vendeur. Et même tout son temps. Vers la fin de l'après-midi, le soleil rougeoyant, il est toujours là dans la boutique à discutailler, à se faire chercher des livres qui très vite ne l'intéressent plus, à déclamer des principes et des maximes de circonstances, à raconter des souvenirs. En réalité au contraire il avait du temps à perdre, mais n'aimant pas le perdre seul, il aime bien en faire perdre aussi aux autres par la même occasion en les embringuant dans des discussions si alambiquées qu'ils ne tardent pas en devenir chèvres !

                              - "Vous ne saviez pas qu'on appelle Rome la ville éternelle ?

                              -  Alors comme ça ils ont tout leur temps, eux !

                              -  Oh pardonnez-moi, je vous ai fait perdre le vôtre et j'en suis désolé... "

                                           C'est vrai qu'après coup, volontiers sujet aux regrets et repentirs, il ne sait plus quoi imaginer pour racheter un tant soit peu son outrecuidance papoteuse et son indifférence affichée au diktat de toute montre ou horloge, son irrespect du moindre horaire.

                               - "Nous allons fermer...

                               -  Acceptez que je sois votre guide. Je vous emmène visiter les Arènes de Lutèce !

                               -  C'est trop loin, j'ai un train de banlieue à prendre et je vais dans l'autre sens en plus !

                               -  Elles sont juste en bas à dix minutes...Vous avez bien encore dix minutes ?

                               -  Je ne sais pas...Elles existent vraiment ?

                               -  Mais oui, même si peu de gens les connaissent, les ont vues, même natifs de Paris ! Les découvrir en ma compagnie éclairée, éclairante, est un privilège dont je ne pouvais manquer de vous gratifier après cette après-midi un peu trop étirée, effilochée par ma faute au cours de laquelle vous m'avez bon an mal an consacré tout votre temps...

                               -  Et bien soit, je prendrai le train suivant !

                               -  A la bonheur ! Vous ne regretterez pas ce petit supplément qui pour ma part me comble de joie...Connaissez-vous, également à Paris, le Pilier des Nautes ?

                               -  Non pas du tout... J'ai toujours pensé que visiter les vieilles pierres c'était perdre son temps ! Mais là l'occasion est trop belle sans doute d'en...

                               -  ...d'en perdre davantage ? C'est le plus vieux monument de Paris ! Au bord de la Seine, les restes d'un ponton gallo-romain ! Nous irons le voir ensuite...Rapidement, ne vous en faites pas !

                               -  Aucune importance, j'ai tout mon temps...mon dernier train est à zéro heure dix !

                               -  Après, vous avez encore l'autobus de nuit, ne l'oubliez pas !

                               -  Merci de me le rappeler...Et un guide pratique avec cela ! ...Au fait, quand même, une ville éternelle, ça fait beaucoup, non ?

                               -  En effet, beaucoup de temps de perdu ! "

                         Rougeoyer le soleil, le jeune vendeur le reverra et mieux encore que l'après-midi dans sa librairie, le lendemain matin sur le quai de la gare en attendant le premier train du jour ! C'est que non seulement il aura manqué le dernier du soir pour avoir, après le ponton, suivi le drôle de client jusqu'à une sépulture encore plus ancienne dans une sorte de trou à rats à côté du Panthéon mais aussi l'autobus de nuit pour s'être après cela laissé entraîner dans une lente et pénible remontée des berges de la Seine jusqu'aux environs de Bercy où l'on pourrait peut-être enfin voir le vestige réellement le plus ancien de la capitale : une planche pourrie mais authentique d'un véritable bateau du Néolithique ! 

                          Aussi quel soulagement il a éprouvé quand son  bien curieux guide soudain lui a fait faux bond ! Ayant sans doute jugé la perte de temps occasionnée suffisante, il a en effet disparu purement et simplement d'un seul coup et comme par miracle ! Et oui c'était une aubaine car, notre jeune infortuné suiveur en frémissait encore, après le bout de bois tout à la fin, ne l'avait-il pas entendu faire allusion au Paléolithique qui pouvait même en plein Paris se dénicher encore quelque part ? Car ce spécimen tout à fait à part de pervers,  exploitait à son avantage ce phénomène curieux selon quoi plus on fait remonter le temps aux gens dans un passé lointain, plus ils sont prêts ou indifférents à perdre le leur dans le présent !          

                           Et oui ce curieux client-guide, faux romain accastillé gladiateur,  lui avait bel et bien fait perdre tout l'après-midi, plus sa soirée et toute sa nuit, à courir après des fantômes ! Il l'avait effectivement dépouillé en beauté, et jusqu'à sa dernière seconde, de tout son temps ! Tout son temps de travail et de repos ! Quel drôle de larcin ! Et malgré le fait que tout le monde soit d'accord pour dire que le temps c'est de l'argent, il n'était pas question de porter plainte car le préjudice subi en la matière est impalpable, indémontrable pour quiconque !

                            Dans le dernier rouge du soleil matinal qui virait au jaune, il se consola en s'avisant que c'était dimanche et qu'il allait tout de même pouvoir récupérer un peu. De sommeil oui, mais de temps ?

                                - "Si vous ne pouvez pas porter plainte, vous pourriez peut-être le décrire, mon collègue et moi effectuons des rondes horaires minutées toutes les nuits dans ces endroits lugubres où l'on croit que rien ne se passe parce qu'il n'y a rien, alors qu'un  voleur de temps y maraude peut-être dans l'ombre... On en trouvera bien un un jour, accompagné de sa victime auquel il promet pour mieux lui chiper le sien  une remontée guidée du temps jadis ! Vous souvenez-vous s'il avait quelque chose de remarquable dans sa mise, dans son maintien ? Et si possible de clair ou de lumineux car nous voyons mal dans le noir, le redoutant beaucoup. Nous avons même la phobie de la nuit !

                                 - "Et bien messieurs les débusqueurs de je ne sais quoi,  j'ignore ce que vous essayez de pourchasser exactement mais ce que je peux vous dire c'est que cette espèce d'employeur à rebours portait un chapeau qui dans le magasin m'apparut comme assez strictement tyrolien, sans arrogance particulière du blaireau, mais une fois dehors, dans la nuit, de profil il prenait des allures de haute antiquité, et oui on aurait dit un casque avec un cimier en forme de poisson ! De gladiateur quoi...

                                  - "De mirmillon !

                                  - "C'était sans doute à cause des arènes où il m'emmenait et qu'il me décrivait déjà avec véhémence que je croyais le voir ainsi...Peut-être...

                                   - "Avait-il un grand filet à la main ?

                                   - "Il faisait trop sombre, je ne pouvais pas voir cela...

                                   - "Toujours ces ténèbres dans cet endroit-là, qui nous interdisent toute action. Nous n'y allons même pas, nous restons ici en attendant que quelque chose se passe ou passe seulement par ici, c'est tout ce que nous pouvons faire...

                                   - "Alors je ne risquais pas, messieurs, de vous voir arriver, de voir quiconque d'autre à côté de moi que, s'époumonant  après chaque tirade tirée du guide qui était en lui et avec quoi il devait même s'identifier et qu'il n'avait donc nul besoin d'acheter, non personne d'autre dans cette nuit glauque et antédiluvienne que, m'entraînant à sa suite vers l'ultime Paris, le Paléolithique, cette sorte de... oui, c'est cela, cette espèce de mirmillon ! "     

              

n° 197               Face de l'autre  ( ou  L'enfant au toton ) 

               (Deux personnages assis l'un en face de l'autre. L'un est  seul à parler. L'autre ne le regarde pas,  comme indifférent ou préoccupé par autre chose, se contentant de l'écouter en hochant un peu la tête, sortant de temps en temps un carnet de sa poche dans lequel il paraît prendre des notes. Mais ses gestes s'alourdissent un peu plus à chaque fois...)

                            - "Cher monsieur, si je vous disais que moi et ma femme nous ne nous sommes jamais regardés l'un l'autre. Et ce n'est pas une façon de parler, c'est la plus stricte vérité. En trente ans de mariage, pas un seul regard de l'un sur l'autre et réciproquement !...A peine quelques photos échangées pour la frime mais des tirages tellement sous-exposés que nous avons l'air au-dessous de tout et que, même si nous les regardions vraiment, c'est à dire sans cette appréhension qui nous fait nous tenir toujours à une trop grande distance de ces clichés,  nous ne pourrions certainement pas nous reconnaître!

                 ...Savez-vous par exemple que nous ne prenons jamais nos repas assis l'un en face de l'autre ? Je crois que ma femme a les yeux verts mais je n'en suis pas sûr et qu'elle a un grain de beauté au coin de la bouche...Mais est-ce seulement une bouche ?  Est-ce seulement ma femme ? Une femme ?...

                  ...Nous nous sommes jurés , dos à dos, de faire un jour l'effort de nous regarder une fois, au moins une fois, une fois en face et pour de bon, tout à trac, tout au trac, la face de l'autre ! Réciproquement et d'un seul coup ! Retournés ! Les deux en même temps ! Et ce jour approche...Sachez-le...Et sachez aussi que je trouve cette perspective assez angoissante...

                   ...Car enfin ne serons-nous pas déçus ou alors au contraire n'allons-nous pas regretter de ne pas nous être regardés plus tôt ? De ne pas avoir contemplé nos traits de jeunesse ? Et s'il n'y en a qu'un seul de déçu, que fera l'autre ? Et si, pour avoir trop attendu, nous nous découvrons d'une drôle de couleur, muraille, jaune léopard ! Le teint bistre !...Si elle n'a qu'un œil et que ce soit moi qui ai l'autre ?...Et si nous sommes tous les deux en trop ?...

                    ...Si elle a une tête de nuage après la pluie ?...Et si moi de mon côté je lui en tire une longue comme ça et qu'elle me dise où est l'autre ? Et la troisième ? ...Si tous les deux nous n'avons pas les yeux en face des trous et qu'ainsi de toute façon nous ne pourrons jamais nous voir ?...Et si elle fait semblant de me regarder sans me regarder vraiment ?...Et si du coup je la regarde de travers ?...

                     ...Et si nous nous regardions dans un miroir, celui-ci pivoterait-il sans cesse afin de ne pas nous montrer ensemble tous les deux ni même jamais montrer l'un à l'autre ?...Et si des yeux de merlan frit me donnaient faim, comment saurais-je si c'est bien ma femme que j'ai dévorée à la seule sensation, peut-être subjective du reste, de mes dents soudain pleines d'arêtes ?... Et si c'était l'enfant au toton ?..."

                     (L'autre en face de lui, depuis un bon moment, s'est endormi.)  

 

n° 198             Unipersonnel et limité  (  ou  Un drôle de kiosque )

                       Un jeune homme cherchant à entreprendre, mais un peu personnel, voire limité,  sentant chez lui néanmoins une vague responsabilité, se décide enfin à monter son affaire suite à la création inopinée d'une structure juridico-fiscale toute nouvelle lui paraissant avoir été instituée pour lui seul, l' E.U.R.L. : "Entreprise Unipersonnelle à Responsabilité Limitée" ! 

                        Et il conduit ses activités de main de maître ! Il faut dire que sa situation est pour lui on ne peut plus idéale ! Peu de changements avec sa vie jusqu'ici.  Il continue à traverser les jours non seulement sans rencontrer âme qui vive mais il a le bonheur suprême, et cela en se conformant strictement à la  règlementation en vigueur, de se convoquer lui-même (par recommandé avec accusé de réception!) en assemblée générale dont il est forcément le seul membre qui en outre décide d'une manière pleine et entière de la mise à disposition et de l'utilisation des bénéfices de l'entreprise et de tout ce qui concerne son fonctionnement et en particulier les horaires ! Et alors là...

                          Ils sont extrêmement modulables et adaptables, c'est réellement ce qu'on peut appeler du sur-mesure comme emploi du temps. Extensible, compressible, sabbatisable à tout moment par fraction d'année jusqu'à la demi-journée, sans demande préalable ! Et la formule qu'il affectionne le plus c'est la compression d'une semaine entière de travail sur une heure, une seule heure mais une heure de nuit tout de même, précisément au milieu de la semaine !

                           Ayant choisi ce rythme une fois pour toutes étant donné qu'il n'a pas cru bon de  minorer pour autant ses propres revenus (les seuls alloués par cette curieuse entreprise dont il est rappelons-le à la fois l'unique gérant-actionnaire et le seul employé), il se lève chaque semaine, à une heure, dans la nuit du mercredi au jeudi, et monte sous les combles de son vieil immeuble où, dans un minuscule cagibis,   il a réussi à installer l'équipement qui permet à son activité de fonctionner quasiment toute seule et sans lui.

                            Et pour cause, c'est un répondeur téléphonique! Certes d'un genre un peu amélioré par les télécoms qui du reste appellent "kiosque" ce système très ingénieux et particulièrement apprécié, ou carrément perçu comme un don du ciel par les entrepreneurs unipersonnels à responsabilité limitée. Parfois si personnels, si réservés, si retirés voire isolés, intimidés, si peu responsables, bref si limités, qu'ils ne peuvent que se féliciter de la possibilité d'une telle activité, rendant toutefois à leur sujet  le terme d'entrepreneur, qui les avait  peut-être concernés un peu au départ dans leur rêve de s'insérer enfin dans un des rouages de la société productive, tout bonnement excessif et ne les définissant en rien.

                             Sous la lucarne pleine d'étoiles et de nuages rose-néon, il est émerveillé par la petite lumière jaune qui se met à clignoter sur la machine..."Ah, quelqu'un se renseigne en ce moment". Il essaie de comprendre comment elle fonctionne. Il est subjugué par cet ustensile qui lui rapporte si facilement tant d'argent grâce à ce procédé tout nouveau par quoi l'Administration des Postes  lui reverse spontanément tous les mois des recettes substantielles prélevées directement sur les factures de ceux qui appellent son numéro. Il est très étonné que d'autres, plus malins, plus entreprenants, moins limités, se rongent les sangs pour faire vivre une famille sans penser à cette opportunité. Alors que lui, tout seul, sans réel besoin, s'ennuyant, n'ayant du coup plus rien à faire de ses journées...Mais sans doute est-ce trop récent, encore méconnu...

                              D'autant que les renseignements qu'il met à la disposition du public sont on ne peut plus anodins, presque insignifiants...Quelques données concernant l'atmosphère, sa couleur, sa transparence...La direction du vent, les heures d'ouverture des grands magasins, de certains jardins et squares...La fréquence des bateaux-mouches et des vedettes qui voguent dans les égouts...Il change son petit bobino une fois par trimestre ou en fonction des saisons, de la longueur des jours dont il faut tout de même tenir compte...Des heures d'été !

                              Une fois il lui a bien semblé qu'un enfant était venu frapper à sa porte pour lui demander : "M'sieur, c'est d'où qu'y souffle le vent? Quand vous dites "Vent d'ouest en général", est-ce qu'il vient de l'ouest ou est-ce qu'il y va ? "...Mais il avait probablement encore rêvé  !

                               

n° 199          Au plus bas sous le plus haut  ( ou Les coupes protectrices )

                             Un jeune employé du Ministère des Chantiers Couverts semble avoir de sérieux problèmes d'adaptation à son travail, à ses collègues et à la vie en général. En raison d'une extrême fragilité et surtout des mérites exceptionnels reconnus jadis à son grand-père dans sa carrière exemplaire d'Assessionnaire-Divisionnaire Central et afin qu'il ne risque pas un jour de se retrouver tout seul  les nuits d'hiver sur les bancs glacials des abribus ou dans les couloirs surchauffés du métro, on décide de le placer d'office par une sorte de mesure de protection-surveillance adaptée spécialement à sa nature  particulière,  dans le bureau du Divisionnaire Principal qui est le Chef du Centre de l'endroit où il débute.

                              Bien sûr cela le conforte et le rassure un peu d'avoir l'air d'être l'adjoint du grand manitou local surtout que, lorsque des visiteurs sont reçus, il est seulement chargé de tamponner des enveloppes ou de prendre au moins l'air de s'occuper, de trier des papiers (même s'il n' y a rien de marqué dessus) et que ces tâches bidons ou simplettes (essentiellement destinées à ce qu'il conserve son calme et tente de réfréner ses bâillements grognés ou croassés, si lugubres, et ses insupportables craquements de doigts) sont parfois vues par les étrangers (les Chinois surtout) comme de grandes marques d'estime à son égard !

                              Mais voilà, est-ce un effet de sa fragilité galopante ou d'une espèce d'ambition paradoxale à rebours qui lui fit ne pas se contenter de ce poste pourtant envié eu égard au côtoiement quotidien et protecteur du manitou et aux papiers où il n'y a rien de marqué dessus ? Toujours est-il que pour le maintenir en bonne condition, et toujours en reconnaissance des hauts faits administratifs de son grand-père, on dut le changer de place et le faire monter encore plus haut !   Le hisser sous les coupes bienveillantes et paternelles de supérieurs hiérarchiques toujours plus élevés !

                               On aurait dit qu'il avait fait sien en l'inversant le fameux dicton selon lequel il valait mieux être le premier dans son village que le second à Rome ! Et que lui, afin de se sentir tout à fait rassuré et protégé, il avait projeté de terminer le dernier à Rome, et cela en montant tout de même, en terminant au plus haut !  C'est qu'il ne parvient à une sérénité totale qu'à la condition de se sentir  le plus petit possible aux côtés du plus élevé qui soit et pour lequel, à longueur de journée, il n'est qu'une ombre qui bâille et fait craquer ses doigts...

                                Et de ce point de vue, son ascension aura été exemplaire, se terminant en apothéose. Il   finit par se retrouver installé, ne se sentant plus rien et comme au ras du plancher,  à une minuscule table tout contre l'immense bureau du ministre ! Il est donc effectivement parvenu au sommet d'une étonnante carrière et ce sans déroger à son drôle de principe si rassurant pour lui : au plus bas sous la coupe la plus haute !      

 

n° 200                  Olomouk  ( ou Le thé des vieilles filles )

                                Suite à une fracture du poignet consécutive à une mauvaise chute, un personnage entre deux âges (mais lesquels?), Isidore Olomouk, se rend trois fois par semaine à des séances de rééducation chez un kinésithérapeute.

                                Au début très réservé, presque un peu gêné, avec cet air de cacher un secret ou de vouloir faire croire à quelque profondeur intérieure, il se confie tout de même au praticien qui s'entretient volontiers avec son patient tout en lui prodiguant ses soins.

                                Cette chute malencontreuse ne serait pas le fruit du hasard mais la conséquence directe de la vie de patachon que mène l'infortuné personnage : ce serait en effet un soir où il aurait, solitairement par-dessus le marché, fait la fête un peu plus que de coutume c'est à dire beaucoup, beaucoup plus que de raison, qu'il serait tombé et ce, suite à une rixe qu'il aurait, dans un bouge, déclenché par sa stupidité chantonnante et agressive et ses bredouillages insultants pour les autres comme pour lui-même !

                                 Le masseur est un peu étonné par les dires de son client car ce dernier a l'air des plus posés, et même assez distingué, et de plus son emploi de fonctionnaire  au Ministère de la Justice ne le prédispose pas à des écarts, en outre soi-disant réitérés, de cette nature.

                                 Mais au fil des séances, le petit fonctionnaire, à l'allure calme et un peu austère voire coincée, s'épanche en confidences de plus en plus saumâtres sur sa vie personnelle. Il prétend boire comme un trou, se conduire comme un sagouin, rentrer au moins deux fois par semaine aux aurores en boitant ou dans un taxi qu'il ne peut pas payer, toujours dans un état pitoyable (parfois couvert de déjections ou de rendu), quand il n'a pas passé la nuit au poste ou à l'hôpital pour un encore plus piteux état !

                                 Le kiné est de plus en plus étonné car outre que son patient ne porte pas sur le visage la moindre trace des turpitudes confessées, sa mise est toujours proprette et ne trahit aucun des signes de laisser-aller si fréquents dans ce genre de comportement, d'autant qu'il vit seul. Il ne sent jamais l'alcool, même quand la séance a lieu tout de suite après manger et s'il l'appelle assez tard le soir pour changer l'heure d'un rendez-vous, la voix d'Isidore n'est en rien avinée mais calme et posée comme à l'ordinaire...

                                  Ce qui n'empêchait nullement notre Olomouk dès le lendemain matin tout en faisant masser son poignet encore bien ankylosé par les trois semaines de plâtre, de déclarer au praticien de la façon la plus naturelle du monde : "Oh hier soir vous m'auriez vu ! J'ai  encore pris une de ces mufflées ! J'ai craqué un pantalon en me flanquant les quatre fers en l'air dans des "à la turque" bouchées, quelque part je ne sais plus où, à côté de Bezons je crois, un ancien stade, tous les tuyaux rouillés...de l'eau y en avait plus...ni absolument personne...trois heures du matin sans doute...! Le lendemain, on me rapporte chez moi ma veste avec mes papiers en me disant qu'on l'avait trouvée dans une friche, un ancien hangar de soufflerie désaffecté depuis des années! Accrochée à des tubulures près de l'entrée !  Vous vous souvenez de rien ? ...Non. Rien du tout. Merci hein ! ...Merci quand même!...De rien, bonne journée!"

                                   Et il se met à raconter depuis le début, dans les moindres détails, la conversation qu'il a eue avec celui qui lui a rapporté sa veste :

                                  - "Si je n'étais pas revenu dans cet endroit, par le plus grand hasard, des années après, et justement pour cette histoire de tubulures, jamais vous n'auriez revu votre veste ni vos papiers qui étaient accrochés après ! Ah vous pouvez dire que vous en avez de la chance ! Mais ce que je ne comprends pas c'est comment vous avez pu faire pour vous retrouver à l'intérieur de ces locaux, inaccessibles depuis des lustres. Moi-même j'ai dû m'y reprendre à plusieurs fois pour y pénétrer, toutes les entrées bloquées ou disparues, ou même inexistantes depuis les origines !

                                  - Effectivement, j'ignore comment j'ai pu échouer dans un endroit dont je ne me rappelle absolument rien ! Il m'avait semblé que c'était plutôt un stade mais alors très ancien voyez...Des tuyaux oui sans doute, des tubulures je ne sais pas...Si, tout de même une chose, il y avait des chaises et des bureaux, je me suis cru un moment chez moi, dans mon propre bureau, au Ministère !

                                    - De plus, savez-vous que ces locaux ont été occupés par une entreprise qui n'a peut-être jamais fonctionné ni même vraiment existé !

                                    - Alors j'ai dû atterrir là pour me réfugier, me protéger de quelque chose que j'ignore mais qui me concerne...Un vague souvenir ou...

                                    - Vous avez surtout eu de la chance d'en réchapper ! On vous a peut-être attaqué ! Votre veste on vous l'avait peut-être volée puis laissée là avec vos papiers mais sans votre argent...

                                    - Ou alors je me suis dépouillé moi-même, sans le savoir...sans m'en rendre compte, machinalement...J'ai préféré me maltraiter plutôt que de maltraiter quelqu'un d'autre...

                                     - Vous étiez tout seul !

                                     - Il n'y avait personne d'autre que moi...Effectivement, je n'ai pas eu le choix...

                                     - Vous m'avez l'air de passer de drôles de soirées ! "

                           Et le tout à l'avenant de ses drolatiques récits d'effectivement bien curieuses soirées assez nocturnes et pour tout dire cauchemardesques ! Et l'auxiliaire médical de se demander si ce client ne faisait pas un peu le drôle et ne se moquait pas carrément de lui. Ou alors il ne restait plus qu'à envisager de lui suggérer, après la remise en état de son poignet, une visite chez un confrère du genre psychologue pour des sortes de séances de thérapie tout à fait cliniques mais relookées en simples stages de rééquilibrage pour les fatigués de la vie moderne et les imperméables à toute notion d'environnement...

                            Ce brave kinési des familles, au bon sens épatant, n'avait pas eu entièrement tort en croyant  flairer quelque singularité dans les discours comme un peu trop chargés contre lui-même de son curieux client. Seulement en voyant là  l'effet d'un certain dérèglement ou d'un manque évident de maîtrise  ou de respect de soi il avait en réalité confondu le symptôme et la thérapie ! 

                             C'est que des problèmes, disons d'ordre psycho-affectif,  Olomouk en avait eu pas mal, et plus souvent que des idylles, mais à chaque fois  il s'en était débarrassé par lui-même en pratiquant une sorte d'inversion, en agissant comme à rebours des coutumes et conventions régissant habituellement les domaines pourtant si rigides de la réputation, du maintien et des postures adéquates.

                              Il était exact qu'il s'était assez longtemps adonné à la boisson mais cela en secret et si discrètement qu'il arrivait à faire croire  à son entourage qu'il ne buvait sinon que de la camomille ou des sirops à l'eau du moins qu'il évitait strictement les boissons fortes ne s'autorisant ça et là, de temps à autre,  au gré d'une canicule en vacances ou d'une petite fête au bureau, qu'un panaché bien blanc !

                               Ayant un beau jour renoncé à ses beuveries solitaires, il craignait de ne pas tenir le coup et de retomber dans sa marotte poisseuse et culpabilisante. Et c'est là qu'il essaya le fameux principe de l'inversion, et entreprit de retourner son discours comme une crêpe et de se mettre à évoquer concernant ses us et coutumes, des bamboches hautement avinées et plus vraies que nature ! Et cela fonctionna très bien ! Ses turpitudes imaginaires lui servaient de garde-fou !

                                Plus il avait l'air de confesser des soûleries carabinées, des mufflées passant les bornes, moins il avait envie de rouvrir des bouteilles en douce ! Plus il se maintenait droit dans ses bottes et sans que leurs tiges y soient pour quelque chose ! Il était sauvé, il s'était sauvé lui-même ! Et d'une manière supérieure c'est à dire paradoxale ! Cette fausse réputation peu enviable de prime abord, de pochard paumé,  qu'il semblait s'infliger, en réalité lui convenait parfaitement. Il avait toujours aimé être le contraire de ce qu'on pouvait penser de lui et il trouvait que dans ce sens-là c'était beaucoup mieux que dans l'autre ! Au moins il ne risquait plus sa santé et peut-être se vengeait-il ainsi, intérieurement et à bon compte, de l'époque du lycée où au cours d'une soirée d'initiation aux boissons d'homme, on ne lui avait pas servi de whisky prétextant que ça ne lui allait vraiment pas et que d'ailleurs il  conserverait sûrement toute sa vie cet air benêt et godichon, un air à boire éternellement du thé avec des vieilles filles !    

                 

n° 201               L'assiette de miettes  (  ou  Le petit bateau qui file )

              Voir page 17 

 

                               

 

 

 TOM REG  "Mini-contes drolatiques et déroutants"

 

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