TOM REG    "Mini-contes drolatiques et déroutants"     page 14 

 

n° 182        Parapluie à vent  ( ou Le col en proue )

                       ( De forme triptyque -  Trois parties A-B-C plus ou moins extriquées )

                 A - Le parapluie.

                       L'homme au grand parapluie à vent. Dans un petit village, un habitant récemment installé ne sort que lorsqu'il pleut, coiffé jusqu'aux épaules d'un immense et profond parapluie et fait beaucoup  jaser derrière les carreaux du vieux patelin...

                       Parce que lorsqu'il sort, d'accord il pleut bien, mais sitôt qu'il a tourné le chemin des Grandes Méchères, tout à coup et à chaque fois la pluie cesse ! Et le vent se met à souffler faut voir comme ! Lui on ne peut plus le voir, disparu qu'il est dans un chemin si creux "qu'il rigole le vent" comme dit une ancienne chanson...

                       Et quand il revient, non seulement il réapparaît par l'autre côté  du bourg mais comme porté par son parapluie toujours grand ouvert et tout sec ! Les plus intrépides envisagent bien d'aller lui demander pourquoi un parapluie quand il vente seulement mais dès qu'il a posé le pied sur la grand'place, le vent cesse et il se remet à pleuvoir ! ... Que fait-il de la pluie entre-temps ? Serait-il représentant en pluie ? Oui, se représenterait-il en pluie ?

                 B - Le trench-coat.

                       L'achat d'un trench-coat américain change la personnalité d'un jeune homme hésitant devant l'existence et les sonnettes de portes. Grâce à ce nouveau vêtement il se prend pour un véritable détective privé, surtout quand il en remonte le col, un col très spécial équipé d'un astucieux mécanisme lui permettant de faire paravent ! Le vendeur le lui a bien précisé, c'est tout à fait exceptionnel :

                           -" Regardez monsieur, hop...voilà...et encore ici, hop ! Le col fait proue ! Vous affrontez sans ciller les souffles les plus impétueux ! Cela écarte tout vent du visage ! Ah c'est autrement plus pratique que les paravents traditionnels, même les pliants, qu'on doit toujours tenir dans une main au risque de l'oublier quelque part ou de le fourrer dans une poche d'où il émerge généralement de la plus vilaine façon ! Au lieu de ces espèces de panneaux troués qu'on doit tenir à bout de bras et censés annuler le vent, vous avez, en une simple collerette harponnée, tout cela et en bien plus efficace,  en permanence autour du cou ! Non croyez-moi, cher monsieur, cet imperméable est bien plus qu'un simple imperméable ! Il va vous changer la vie ! Avec ce col-en-proue-para-vent breveté, vous voilà paré pour traverser en toute sérénité l'existence la plus rafaleuse ! Et tout seul si bon vous emble, sans le moindre appui, la moindre main courante, la moindre fouille reprise ou non !  Vous ferez ce que vous voudrez ! En toute saison, la rose des vents vous portera, vous emportera ! "

                  C - Les paravents. 

                         Au cours d'un stage de formation au sondage visuel, métier ayant le vent en poupe, le responsable de l'unité pédagogique donne des directives pour de prochains exercices :

                           - "Vous serez donc incorporés à la première équipe de sondage visuel qui sera lâchée dans les rues de Paris dès que le temps le permettra...En attendant, voici l'exercice. A la sortie de la gare Saint-Lazare, le matin, il s'agira, simplement en les regardant, d'apprécier à leurs justes valeurs et mérites les personnes qui auront avec elles, soit replié dans une main ou dépassant d'un sac ou d'une poche, soit s'en servant, donc ouvert et tenu droit devant elles, un para-vent ! Et pour finir, vous m'en ferez le comptage exact !

                           - Monsieur ! Est-ce qu'il faudra prendre en compte les imperméables "col en proue" ?

                           - Qu'est-ce que c'est que ça ?

                           - C'est un tout nouveau vêtement qui permet par une simple angulation pivotante des rabats du  col de faire chasse-vent pour le visage où que l'on soit et où qu'on aille !

                           - Ah oui ? Gare au torticolis si j'ai bien compris ! Ah ah ah! Un chasse-vent ! Non mais ! Et pourquoi pas un parapluie chasse-pluie qui refoulerait la pluie devant soi, qui sècherait les petons des dormeurs debout ? Qui chasserait toute la pluie du ciel, qui la lui renverrait de bas en haut, ne laissant que le vent sur la terre ? Ah ah ah ! Non mais je vous demande un peu ! On croit rêver...Le parapluie à vent ! "   

 

n° 183             Le monde tel qu'il est  ( ou  In extremis )

                       Cérébos Burlin a, jusqu'à présent, ni plus ni moins refusé le monde, ses habitudes et la plupart de ses coutumes civiles et de bon voisinage, c'est à dire qu'il a passé son temps, grosso modo,  à s'attirer tracas et ennuis par une distanciation un peu trop systématique (et d'ailleurs pas toujours efficace) entre sa petite personne et ses congénères. Mais les années passant, il pâtit de cette posture plus qu'autre chose,  l'insouciance rayonnante n'est pas son fort et cela se voit au premier coup d'œil...

                        Lui paraissait détestable et à éviter absolument tout ce qui tournait autour de devoir se plier à un horaire, se figer dans la monotonie immuable d'un emploi de bureau ou dans le commerce, d'une vie sans surprises dans un studio-coin-kitchenette à hotte aspirante ! Et alors ce manque d'entrain pour se gagner l'estime de la concierge, du buraliste ou de la boulangère et même encore de la factrice pourtant bien gentille, gardant le sourire quand elle lui apportait ses PV pour ivresse  ou  autres incivilités-peccadilles  ("Tribunal de Police ? Service Amendes -Ah oui je me suis encore garé comme un cochon l'autre fois, moitié sur un bateau, moitié sur les clous...c'est sûrement ça !"  alors qu'il ne conduisait plus depuis longtemps et pour cause...)

                        Cérébos en a un peu assez de ses turpitudes atermoyantes et infantiles, au début  simplement destinées à faire passer le temps parce qu'à la vérité il s'ennuyait. Il s'ennuyait des autres parce qu'il était toujours seul, de sa famille car il n'allait pas la voir non plus et de lui-même, surtout de lui-même, n'arrivant pas à se trouver vraiment, à se rencontrer pour de bon, à se tenir franchement compagnie. Sortant de concert avec lui-même, il finissait toujours par se larguer quelque part, au coin d'un bois ou d'une friche industrielle, rentrant on ne sait comment, hagard, parfois sans le savoir, aliéné, comme détroussé de lui-même! Et ces souvenirs vagues qui allaient avec...

                         ...Une nuit, il avait peut-être cherché sa moitié lumineuse dans son ombre qui s'estompait et revenait autour de lui, qui oscillait sous les réverbères de Montmartre, glissait sur les trottoirs verglacés de l'avenue Junot où il chantonnait ! Où il chantonnait accompagné d'un chanteur ! D'un vrai celui-là et même l'unique, celui de Toulouse, hachant ses phrases pour mieux marteler les mots, oh -môum'- païss'!, petite silhouette brune trapue et dodelinante, boxante, titubante, insultante, se raccrochant aux réverbères ! Que faisait-il là-bas avec ce célèbre artiste ? (Dont il a inexplicablement retrouvé dans ses tirages une photo prise au flash chez lui ce soir-là, un livre à la main devant sa bibliothèque !)

                          Un jour il fut saisi d'une hypothèse improbable, tout à fait impensable mais qui le traversa comme une fulgurance pour revenir et finir par s'installer en évidence absolue et comme la recette-miracle à tous ses déboires : et si le comble de l'anarchie c'était d'accepter le monde tel qu'il est ?

                          Et voilà qu'il envisage de changer du tout au tout, se demandant s'il ne pourrait pas trouver dans un revirement complet da sa mentalité, de sa vision de la société et de son comportement, une satisfaction inattendue, un épanouissement total. Accepter le monde tel qu'il est ! C'est la recette, la panacée, et cela devrait être la devise, le mot d'ordre intangible de tout anarchiste, qu'il soit en herbe ou déjà fauché, battu, tout du foin comme lui !

                           Il est toujours temps de se remonter, de se retaper aux bonnes grâces universelles des braves gens ! Lui, Burlin, il va commencer par sa concierge, trois, quatre fois par jour (la guettant au besoin dans l'escalier, dans les caves à l'heure des poubelles). Il la saluera d'autorité et qu'il se force à lui dire "pas chaud ce matin" ou "ça va encore tomber de l'eau" il le fera avec l'amabilité la plus courtoise, un conformisme du meilleur aloi. Aux Journaux, au Tabac, il procèdera de même ("On sait plus comment s'habiller", etc, etc, car il connait  les formules, tous les mots de passe, il sait prononcer vrai, sans faire les liaisons, etc), à la Boulangerie il bougonnera, aura l'air de se plaindre de sa situation ou même, pour être  plus sûr, de toutes les situations en général !

                            Mais surtout il va enfin le prendre ce petit emploi de bureau qui lui tend les bras dans une soupente obscure de la rue Emile Rognon. Il va le prendre pour la même raison que celle qui l'en avait fait fuir comme pour toujours quand il s'y était présenté dix ans auparavant sur l'injonction de sa famille qui lui avait trouvé, pour fustiger son orgueil mal placé, dans l'administration la plus modeste, l'emploi le plus subalterne:  ainsi il n'aura que des supérieurs hiérarchiques et en conséquence devra respect, obéissance et allégeance à tout le monde sans exception ! Tout le monde sera au-dessus de lui et il sera au-dessous de tout le monde ! Et c'était bien en réalité, il le comprenait à présent, ce qu'il lui fallait ! Il devait tout inverser! Son ancien cauchemar devenait son nouveau rêve !

                             Enfin cela c'est le projet, mais tiendra-t-il le coup ? Ira-t-il jusqu'au bout de sa réforme ? Cette réforme n'est-elle pas mobile, réversible, extrêmement fluette ? Et dans l'autre sens, si jamais plus tard  lui venait l'idée de s'échapper de ce Silo d'Archives (c'est son vrai nom!) où il a choisi de s'enterrer... ou plus exactement de se laisser glisser par étapes, car il se souvient de l'entretien qu'il avait eu avec le Chef du Silo et qui lui avait fait si peur :

                            - "Vous savez, ici vous ne descendrez pas d'un seul coup mais par étapes...Il y aura des espèces de pauses, des paliers où vous aurez la possibilité de reconsidérer votre avenir au vu de votre passé ou du souvenir qui vous en reste car les choses là en bas s'estompent vite vous verrez...Et puis vous finirez par repartir de plus belle, vous remettant à descendre sans que rien n'ait vraiment changé. Et ici ce ne sont même pas les primes qui peuvent motiver le candidat car elles sont négatives tant que l'on descend et les chances de remonter sont incertaines vue l'immensité de la tâche....J'ai bien dit le candidat car il n'y a qu'une seule place, la vôtre donc, dans cette petite nacelle qui descend toujours et d'où vous annoterez au passage, si vous pouvez les atteindre vraiment car ils vous sembleront toujours un peu hors de portée, les dossiers, sans pouvoir jamais les ouvrir bien sûr à cause du poids de la pile qui est gigantesque, d'un simple signe au dos sur la nécessité de les faire livrer, de suite ou non, au pilon...Alors vous commencez quand ? Attention, étant recommandé par votre père, vous ne pouvez pas refuser ! "

                                Il avait tout de suite pris ses jambes à son cou ! Mais maintenant il regrette bien de ne pas avoir compris que c'était en réalité la chance de sa vie ! Que cette lente descente vertigineuse et sans fin, le long d'une falaise de vieux dossiers périmés, était ce qu'il y avait de mieux pour lui et apparemment pour sa famille aussi ! Tout le monde devait être content et le serait désormais grâce à lui. En acceptant simplement ce qu'il ne pouvait pas refuser car ce poste semblait de toute évidence avoir été conçu et créé spécialement pour lui !           

                                Mais si jamais l'envie lui venait un jour de retourner à ses errements passés ? Difficile à envisager.  Car alors  pourrait-il se réhabituer ? Aurait-il la force de ré-enfiler ses espadrilles trouées, de se peigner à nouveau avec les pieds de son réveil ? De se remettre au défi de faire un bras d'honneur à sa concierge sans autre raison à ce geste outrancier que de se donner des sensations, que le besoin subit d'un acte purement gratuit et d'un inattendu extravagant ? Impossible. Il ne le pourrait déjà plus.

                                Seulement, avant de franchir le pas,  il hésite encore un peu. Il y a peut-être une situation intermédiaire, un juste milieu entre le refus de tout et l'acquiescement universel.  Et puis, au fait, n'est-ce pas un peu dangereux de se retourner comme cela d'un seul coup, de se faire ainsi volte-face ? Là-bas, au Silo, tout en bas, de plus en plus bas, il risque de devenir quelqu'un autre, de ne plus se reconnaître, même à moitié, même pour un quart...

                             "Et bien tant mieux! Si je ne me reconnais pas, ce sera toujours ça de gagné!" se dit-il en essayant de nouer une cravate, la seule qu'il ait jamais mise dans sa vie, une fois, pour l'enterrement de son père (qui, in extremis, juste avant de partir, lui avait déniché ce petit boulot descendant!), une cravate noire justement...Il va embaucher !

                                D'abord on ne voit rien. Aucun bâtiment. Bien sûr, tout est sous terre... Ah si, quand même une pancarte... "Le Silo. Archivage terminal - Pilon" "Pour l'embauche (un seul emploi), prendre l'escalier, bureau tout en bas des marches". Il commence à descendre...

      

n° 184            La star derrière le volet  ( ou Le Masque de Fer )

                                Un personnage encore assez jeune revient chez lui, à l'endroit où il a vécu son enfance. Entre-temps il est devenu célèbre grâce à la télévision où il incarne avec talent dans une série très populaire un personnage séduisant et romantique. Malgré toute son appréhension, il accepte de rendre visite à sa mère pour un week-end, à condition que cela se passe entièrement incognito. Il ne se sent pas la force d'affronter les relations d'autrefois qui l'ont connu enfant et adolescent, si différent de ce qu'il est devenu.

                                C'est l'histoire de ce week-end dans cette petite bourgade. Comme il ne veut pas être vu, il ne peut pas se montrer à la fenêtre et s'il a retrouvé avec plaisir sa chambre, il en laisse les volets clos à travers lesquels toutefois il distingue assez bien les passants en contrebas et reconnaît parfois, ou croit reconnaître, certains voisins d'alors ou d'anciens camarades de jeux ou d'école qu'il n'a jamais revus depuis.

                                 Sa mère vivant seule, il doit aussi prendre garde aux bruits qui pourraient trahir sa présence car le voisin a l'oreille fine et en ce chaud début d'août, toutes les fenêtres restent ouvertes. Il a même repris son ancien rasoir mécanique car s'il est un bruit qui trahit la présence d'un homme c'est bien celui d'un rasoir électrique ! Et bien sûr il s'est coupé !

                                 Et cela pour quelques poils follets qu'il a sur les joues ! Mais c'est justement ce qui lui donne, à quarante ans passés, cet aspect presque imberbe d'adolescent  qui l'a beaucoup avantagé pour l'obtention de son rôle dans "Les orages de Saint-Malo" où sa pâle complexion, son air de douceur fragile et en même temps nerveuse, fiévreuse, font merveille, impressionnent tant. C'est tout au moins ce qu'il se figure car lui ne se trouve pas folichon...Comme il aurait préféré avoir la barbe drue et rêche, et pouvoir  jouer un boucanier des Caraïbes ou un prophète du désert !

                                  Avec sa mère, dans le soleil et les ombres de la salle à manger, il parle peu, échange de vagues souvenirs à voix feutrée, retardant le moment de se lever pour remonter dans sa chambre car il se demande si devant elle, il doit assumer le ridicule sinon de vraiment ramper vers l'escalier, du moins de marcher à croupetons pour être bien sûr qu'on ne le verra pas de l'extérieur par une fenêtre...( Il le fera pourtant, en se souvenant vaguement qu'il avait tourné une scène identique mais il était alors censé se protéger de pseudo-nazis qui canardaient du dehors...Et là tout de même il exagère un peu...Ici, à quoi joue-t-il exactement ? Que joue-t-il au juste ? )

                                  Quand il est seul dans la maison et que le trottoir regorge de passants, il descend dans le séjour et là,  fenêtre grande ouverte, prend le risque de se camper dans l'encoignure où, la tête dans l'ombre et à moitié dissimulé par le rideau, il se donne des sueurs froides en l'écartant ou en le rapprochant de lui,  dévoilant ainsi plus ou moins de sa personne aux regards éventuels...Mais de la sorte est-il vraiment sûr de courir le moindre risque  d'être reconnu ? D'autant que les piétons, pourtant nombreux et passant parfois  à moins d'un mètre de lui,  paraissent bien rares à  manifester le moindre intérêt pour cette maison ou ses occupants...

                                   Alors il plie lentement les genoux histoire de faire monter sur lui le soleil, d'abord jusqu'au menton, puis sur les lèvres, le nez au milieu duquel il arrête un moment la progression de cette lumière qu'il croit révélatrice et dont il contrôle le cheminement grâce à son image dans un des battants de la fenêtre...Comme rien ne se passe et que le moins qu'on puisse dire est que ça ne déchaîne pas la foule, personne dans l'ensemble du bourg et du canton ne semblant toujours rien remarquer de sa présence, par dépit et comme on se jette à l'eau, il se place d'un seul coup entièrement en plein soleil !

                                   Du flot toujours aussi imperturbable des piétons sur le chemin du marché, surgit un enfant tendant le bras dans sa direction et qui, s'étant approché de la fenêtre en courant, le regarde d'un air un peu exalté ou interrogateur...Et bien ? Mais les yeux de l'enfant quittent vite les siens car il montre tout de suite l'intérieur de la pièce où son avion s'est engouffré, allant sans doute se fourrer sous un meuble ! Effectivement. Une fois son bien récupéré, le gamin, bredouillant un vague merci, s'en va aussitôt sans le moindre regard pour notre personnage qui eut toutefois une certaine consolation en l'entendant se mettre à chantonner l'air du générique des "Orages de Saint-Malo" ! Sa série ! Le rôle de sa vie ! Son œuvre !

                                    Et il ne put chasser de son esprit l'idée selon laquelle c'était un indice indubitable qu'en réalité ce gosse l'avait bel et bien reconnu ! Sinon ce serait une drôle de coïncidence ! Certes cette chanson est devenue célèbre et on l'entend un peu partout mais quand même ! Non, si l'enfant lui a témoigné une certaine indifférence, a eu l'air de ne pas prêter attention à sa personne, c'est par pure timidité ! Il était impressionné voilà tout et  beaucoup trop pour être naturel.

                                     En tout cas, ce petit intermède aura eu pour effet de ramener un peu à la réalité notre héros romantique de série et en quelque sorte de le décoincer, de lui donner envie de sortir de chez sa mère et de se montrer en public tranquillement comme tout bon citoyen qui se respecte et respecte les autres. Pour qui se prend-il ? Il va purement et simplement traverser le bourg d'un bord à l'autre en passant par la grand' place remplie de monde à cette heure, et ce sans aucune lunette, noire ni même seulement teintée, le moindre chapeau à large bord, le plus petit faux-semblant ou air de ne pas y être !

                                      Non mais on va voir s'il ne supporte pas qu'on le voit, qu'on le reconnaisse ! Quoi dans la ville qui l'a vu naître ? Qu'est-ce que ça change ! Il fait sa mijaurée voilà tout ! C'est du propre ! Ah bien sûr, si jamais des groupes de jeunes se formaient et l'assaillaient voulant lui arracher sa chemise ou le fouler aux pieds d'admiration, il ne dit pas qu'il ne se réserverait pas la possibilité, en tout bien tout honneur, de déguerpir, d'aller se  réfugier quelque part et même de retourner à nouveau carrément dans sa chambre obscure d'étudiant, dans sa chambre d'étudiant obscur, et reprendre, pour aussi longtemps qu'il lui plaira, son observation du monde depuis derrière ses volets....Volets qu'en attendant il ouvre en grand, un peu dépité par ces enfantillages auxquels il s'est une fois de plus laissé aller...

                                     Dire qu'il n'a pas été importuné est trop peu dire ! Du début à la fin du parcours aussi bien que sur la place centrale, pas le moindre regard ne s'est vraiment posé sur sa personne,  nulle âme du bourg n'a semblé reconnaître en lui qui que ce fût...et plutôt que les autres, c'est lui qui n'arrêtait pas de se retourner pour voir si on se retournait sur son passage ! Un peu amer il se dit que décidément nul n'est prophète en son pays. Inconnu dans sa propre ville ! Quand donc avait-il voulu être célèbre ? Imaginé qu'il pourrait le devenir ?... Croire qu'il l'était devenu ?

                                     Au petit cinéma de la place on jouait "Le Masque de Fer" avec dans le rôle principal un comédien dont on ne voit jamais le visage ! S'il avait incarné ce personnage alors bien sûr il n'aurait pas ressenti ce désappointement ! Mais là quand même, "Les orages de Saint-Malo", une série en quinze épisodes d'une heure, rien que des gros plans avantageux ! Et là, ici, chez lui, on n'y aurait vu que du feu ? Est-il lui-même tout à fait sûr d'être vraiment...ou d'avoir seulement bien compris ce qu'il faisait au juste dans l'existence ? Mais si, on l'a déjà reconnu et à maintes reprises, ailleurs, mais justement dans des endroits où il n'était pas connu avant, pour  n'y avoir jamais mis les pieds ! Et c'est pour cela qu'ici on ne l'a pas reconnu, il l'est trop ! Trop familier ! On est trop habitué à lui, à cette silhouette si particulière, ce maintien ambigu, depuis toujours, entre la fuite et l'arrogance, le guindé et le chaloupé, l'effacement et la palabre...

                                     Il se dit que sa célébrité, imaginaire ou non,  ici ne pouvait pas compter, était sans effet, se plaquait sur de l'inconsistant lié à l'enfance, un air renfermé persistant, de sérieux manquements de sa part envers les autres sans doute aussi,  mais à quoi nul ne pouvait plus rien changer...Cette explication tarabiscotée était pour lui, encore si fragile et flottant, à la fois une sorte de consolation et un nouveau drame intérieur. Une perplexité. Que faire ?

                                     Il est rentré se reposer dans sa chambre dont il a commencé par refermer les volets! Ce repos se prolongea au point que le surlendemain il y était encore. Il a tout simplement décidé d'y rester sinon pour toujours du moins le plus longtemps possible et en tout cas de ne pas reprendre le tournage de cette série qui lui semble désormais plus que décevante...extrêmement ambiguë pour les autres et pour lui-même ! A-t-il seulement vraiment sérieusement joué tout cela ? Du reste il aurait dû, lui semble-t-il,  rejoindre les plateaux ce jour et comme en plus il n'a pas prévenu...

                                     Il entend sa mère qui d'en bas, l'appelle de temps à autre, le conjurant de bien vouloir ouvrir son volet et honorer ses obligations...

             -"Tu sais mon petit, ils ont encore appelé ! Il faut rentrer de toi-même ou ils vont venir te chercher ! Et n'oublie pas ta petite valise dans l'armoire avec ton linge de rechange ! Tu es toujours aussi rêveur !

             - (Pour lui-même) Si je rêvais, si tout cela n'était qu'un rêve, je le saurais quand même !

             - Et puis pour ta prochaine sortie, il te faudra avoir fait des progrès mon grand !

             - Oui maman ! Je te le promets ! "

                                    Il entrouvre ses volets.                    

                                    

n° 185              Les cravates  ( ou  Ondes et corpuscules )

                (Un décor d'astres ou de corpuscules  plus ou moins ondulants, sur des orbites zigzagantes , cheminant parfois en sens contraires, et semblant de temps à autre prendre leur élan pour tenter de franchir une fente verticale ténébreuse qu'ils n'arrivent pas à approcher faute de pouvoir s'échapper de leurs trajectoires respectives d'où ils chutent alors quelquefois en tremblotant  encore un peu avant de disparaître pour de bon...Leur avancée problématique, cahotante, chuintante, produirait en outre un son suffisamment grinçant ou couinant pour trahir le caractère de fil de fer rouillé de leurs supposées orbites célestes...Au centre de ce curieux manège, deux personnages de nulle part (mais tout de même parvenus dans cette espèce de décor de poupée malfaisante) assis l'un en face de l'autre sur deux grands tabourets. Ils sont tous deux en complet veston mais l'un porte une cravate, l'autre pas...)  

                        - "Voyez-vous cher monsieur, tel que vous me voyez là, je n'ai sans doute pas grand-chose à vos yeux d' extraordinaire, vous ne remarquez rien qui chez moi puisse dénoter l'insolite ou l'inattendu et nonobstant, aujourd'hui, quelle nouveauté dans ma modeste vie, pourtant déjà bien entamée, oui quelle inauguration !

                        - Je vous en supplie à quatre pattes-petons, cher et inconnu curieux ami, ne me faites point languir davantage et accouchez céans de cette inouïe nouveauté vous concernant ce jour...

                        - Et bien voilà, proconsul de mon honneur suprême, c'est le premier jour de ma vie que je mets une cravate !

                        - Ah oui effectivement, vous portez visiblement aujourd'hui une cravate et il m'appartient tout naturellement d'en convenir ! Je ne peux en effet que le constater...

                        - Seulement savez-vous, diable bienheureux, que j'ai eu beaucoup de mal à la mettre et que je risque bien d'avoir encore plus de mal à l'ôter et même peut-être de ne plus être en mesure de l'enlever du tout et ce définitivement...

                        - Comme cela est drôle, noble compagnon déjanté mais droit ! Vous avez sûrement remarqué que pour ma part, de cravate je n'en porte pas...

                        - Vous êtes en effet, nobliau narquois, nu du col et de ce point de vue là au moins, sans prétention...

                        - Et bien attendez d'en savoir plus, officier d'une marine douteuse, là n'est pas le surprenant à proprement parler, car notre rencontre fortuite est, vue sous cet angle, pour le moins extraordinaire, sous le signe d'une prodigieuse inversion ! Savez-vous que moi c'est le premier jour de ma vie, de ma vie d'adulte bien entendu, que je n'en mets pas ! Oui, de cravate !

                        - Non pas possible !

                        - Mais si ! Absolument, rigoureusement...Il faut vous dire que même en vacances, les cieux les plus divers, du Paris enfumé des petits crépuscules de la Toussaint jusqu'aux rivages empaumés de Tombouctou et Vishnonchiev réunis, m'ont toujours trouvé cravaté !

                         - Cela alors ! Quelle constance ! Quel entêtement ! Quel étranglement comme perpétuel et indéfini !  Alors à toujours vouloir  être correct ou conformiste, on n'en finit pas moins cramoisi sous les cieux les plus plaisants ! Et les boursouflures, les joues bouffies restent vôtres ! Moi c'est exactement le contraire, toujours le col ouvert ! Ou alors un  ras du cou mais très béant, bâillant presque, comme une lippe en avant, voyez...De cravate, pas une fois !

                          - Fort bien, heureux partenaire de mes malheureuses diatribes, mais alors pourquoi, en ce jour, précisément, avez-vous cru bon , agréable ou obligatoire, de vous mettre un nœud coulant autour du cou ? En d'autres termes,  jeune homme putride à l'haleine rafraîchie aux onguents de patronage, pourquoi, aujourd'hui, et donc si j'ai bien compris, pour la première fois de votre vie, portez-vous une cravate ? "

                           (Zut ! Quelle sale question ! Que répondre ? Je ne vais tout de même pas lui dire...Oh mais si je lui renvoyais sa question, la même oui, quoique vue la situation, de symétrie inversée!)

                         -" Beau rigoleur fortuné et siégeant d'une façon quasi-quantique en face de moi, vous comportant avec moi tantôt comme une onde tantôt comme un corpuscule, à mon tour de vous formuler la question blafarde du jour en liaison avec tous les électrons du fameux corps noir, qui ont une bien bizarre manière de passer à travers la fente comme vous le savez sans doute puisque vous en êtes, en tant que juge de fente, à mon avis souvent responsable, en tout cas le douteux observateur, bref et sans tergiverser davantage, noble lorgnon clignoteur, pourquoi aujourd'hui êtes-vous, et pour la première fois dans votre vie de grand vacancier permanent, sans ?

                         - Et bien je suis sans, énergumène tantôt incongru tantôt simplement blasphémateur, voyez-vous, parce que..."(Oh le mufle ! Quelle question embarrassante ! Il me l'a retournée la vache ! Ce n'est plus de la physique des particules, c'est une sorte de ping-pong menteur...)

                         -" Bon allez, glouton flutteur et comme en permanence affublé d'une chambre à bulles, je vais vous aider...N'auriez-vous pas par hasard, ce matin, et précisément en vous habillant,  écouter à la radio les informations au cours desquelles ils ont rapporté dans tous les détails les agissements de ce...

                         - Du cravateur ? Mais si, exactement ! De ce nouveau et très original tueur en série qui n'importe où, mais semble-t-il surtout dans le métro, à cause sans doute de son sens inné des correspondances, va s'en prendre à un quidam tranquillement assis en face de lui mais exclusivement à un porteur de cravate, utilisant cette dernière pour ce qu'elle est, c'est à dire un authentique nœud coulant, et après s'être jeté sans crier gare sur sa malheureuse victime pour lui serrer le kiki, il va jouer pour elle, d'un seul coup et sans effort apparent, la tenant un long moment à bout de bras devant lui pendue et gigotante, le rôle fatal et inattendu d'un gibet !

                           - Oui c'est à peu près ça je crois, et encore si tout cela est vraiment garanti, m'enfin...A bout de bras c'est possible car il est très grand et très fort ont-ils dit...Il s'en prend donc surtout à des petits faiblards et comme je ne suis pas très grand ni très...je me demande si des fois...

                           - En tout cas vous comprenez cher ami pourquoi je n'ai pas hésité à remettre en cause, pour ma part,  une habitude de classe vieille de trente ans et suis donc sorti ce matin sans cet élément vestimentaire devenu très dangereux d'autant que je prends le métro matin et soir ! Mais alors vous, par contre, je ne comprends pas bien, qu'est-ce qui vous a décidé, à l'inverse, et pour la première fois à en mettre une, d'étrangleuse ?

                            - Et bien exactement la même chose que vous, cher ami néanmoins conducteur de métro d'enfant, pareillement, l'information de ce matin à la radio ! Information qui m'a été comme une inouïe révélation et aussi un immense espoir...

                             - Comment ! Expliquez-moi cela, je ne vis plus ! Ou alors que de temps à autre et par un effet tunnel non encore répertorié ! Dépêchez-vous, mes électrons vous cherchent !

                             - Et bien si je n'avais encore jamais mis de cravate de toute mon existence, c'est  simplement parce que  j'avais  toujours compris  qu'il était impossible de se cravater soi-même ! Alors là vous pensez bien que je ne peux pas laisser passer cela, car avec un peu de chance, peut-être que...couic! Depuis le temps que je voulais en finir avec ce problème de cravate ! La vie m'était devenue une immense cravate qu'à mon âge pourtant avancé je n'arrivais toujours pas à mettre ! A me mettre au cou...

                             - ...et moi à enlever !

                             - ...à me mettre autour du cou ! Une fois pour toutes ! Et à jamais !

                             - C'est assez amusant, mais je vois dans cette curieuse inversion qui nous relie et par laquelle nous formons une sorte d'anti-couple répulsif, la conséquence directe de nos natures opposées : vous êtes onde, je suis corpuscule...

                             - Je suis monothémique...Vous, vous êtes bicohérable, vous pouvez passer et revenir quand vous voulez...

                             - Et vous, vous ne vous en sortez jamais, c'est ça ?

                             - Ou plutôt je n'en sors jamais, non...Si j'essaie, je reflue... J'arrive bien devant la fente, mais là je me raidis, me débats, gonfle un peu aussi et restant coincé, je dois revenir dans l'en-deçà et m'y maintenir dans une grisaille parfois miroitante mais...

                             - Patience, votre au-delà arrive à grands pas, je le sais...Tout cela a été fait pour vous...Suivez votre voie, elle est toute tracée... Car c'est celle du métropolitain ! Et vous passerez, vous passerez... Peut-être à côté, ou par en dessous, mais la fente pour finir sera bien derrière vous !

                             - Cela suffit ! Assez tergiversé et cahoté ! Cravaté de frais à cette intention, je descends tout de suite, et de ce pas, m'engouffrer dans le métro !

                             - Partez tranquille, on vous y attend déjà..." 

                            

n° 186                Des mains ( ou  Une muraille entre elle et les gens )

                                    Le kiosque à journaux du soir...Amandine remplace sa tante, la marchande habituelle...Elle ne voit des clients que leurs mains qui agrippent l'exemplaire d'un quotidien ou d'un magazine et déposent ou prennent leur monnaie et n'entend que quelques mots du genre : "Le Monde dernière s'il vous plaît...Avez-vous le supplément sur les dinosaures ?...Et sur la fiscalité des Tropiques?... ..."Tricots sans Aiguilles" de septembre, vous l'avez encore ?...Et  "L'Inter sans le Net", ça existe ?..."

                                    Et si elle ne voit que les mains des chalands, ce n'est pas le hasard, c'est à cause de sa timidité. Elle est timide à faire peur mais elle se soigne en abaissant toujours, où qu'elle soit et autant que faire se peut, un auvent, une visière, une voilette, une barrière, un pare-soleil, une tenture, une palissade, un mur, une muraille entre elle et les gens. Ici, en descendant simplement d'un cran le présentoir des revues pour hommes, elle s'assure de ce point de vue-là une assez bonne tranquillité...

                                    Une tranquillité toute relative car, tout de même, quelle n'est pas l'affairement des mains le soir vers dix-sept heures, leur affolement parfois, ce pullulement vindicatif aussi qui les noue, les dénoue, les renoue, les libère in extremis ! Deux qui se serrent l'une contre l'autre comme si elles se connaissaient mais c'était pour une dix centimes qui traînait...Deux qui se serrent tout court, se connaissant déjà sans doute, s'aimant peut-être...Que faire au-dessus de tout cela ?

                                     Heureusement ce sont des mains qui ne regardent pas, qui ne voient pas, qui tapotent juste leurs doigts quelquefois quand elle met du temps à trouver la monnaie. Non, elle est bien, là.  Par contre, on la regarde quelquefois par en-dessous, on lorgne, on passe une tête sous le présentoir...

                                 -"Ah c'est pas mam' heu..où qu'elle est ? Pas malade j'espère ?"...

                                     Mais comme on ne la reconnaît pas, la tête repasse assez vite de l'autre côté et puis c'est rare qu'on la guigne.... Les mains s'en vont surtout... Elles deviennent des imperméables de dos, des pans de manteaux qui battent en s'éloignant, jusqu'aux premières marches du métro où elle peut voir le tout début de leurs descentes...C'est "L'Humanité" ou "France Soir" qui s'en va dans les familles...Les "Miss Groploplo" et autres "Globes au balcon" elle se demande où ça va exactement...Sitôt payés, elle voit parfois des mains les glisser dans le "Figaro" ou "Pèlerins Magazine" mais c'est tout... 

                                      Si ! Elle est malade la Tati, et même bien malade et bien vieille, et tant qu'elle ne sera pas guérie ou seulement un peu rajeunie, sa nièce, sa seule nièce, devra rester là, éternellement au-dessus des mains à essayer de vendre des journaux et des revues... Mais un jour, elle aussi passera la tête de l'autre côté, une première fois juste pour essayer et puis qui sait, un beau matin, d'un coup elle remontera le rayon des magazines spéciaux pour se dégager complètement une bonne fois pour toutes... être vue pour voir...être regardée...vivre vraiment, quoi, au milieu des autres...à deux pas du métro et de l'autobus qui tourne, ou s'arrête même, tout près devant elle et dont elle entend les grincements et les couinements sans le voir jamais...avec ses passagers qui regardent sans doute, tout près, et qui alors  la regarderaient elle,  pourraient la voir enfin...Mais quand ?

                                       Et bien c'est encore sa tante qui l'aura peut-être sauvée à nouveau de son isolement chronique qui allait plutôt s'aggravant. En effet, c'est en cherchant un emplacement pour afficher le faire-part de décès, que la nièce se met à écarter des journaux certes très au-dessus de sa tête mais à un niveau tel qu'elle peut apercevoir, parfaitement cadrée, une fenêtre du premier étage de l'immeuble d'en face tout près...Et là un jeune homme semble y vivre ou y travailler...Est-ce un bureau ? Un appartement ? Elle le voit de temps en temps s'approcher de la fenêtre, mais pas pour regarder, non il lit comme continûment et en marchant, mais surtout il lit...il lit... ah ça !

                                        Il lit, ce charmant jeune homme, "La Pipistrelle Enragée", journal satirique fameux, paraissant le mercredi, sous-titré "Un radar dans les ténèbres" ! Et malgré tout le succès de ce canard, elle n'en vend pas tant que ça des "Pipistrelles"...En tout cas une chose est sûre, c'est sûrement chez elle qu'il l'achète, de cela elle est persuadée, donc elle n'aura qu'à bien observer les mains, voir celles qui pourraient correspondre...Passer la tête? A chaque "Pipistrelle"  posée sur son comptoir par des mains, lorgner un bon coup par en-dessous à son tour ? Regarder les clients en face ? Ces individus dégoûtants ?  Ce serait plus sûr mais en est-elle vraiment capable ? Peut-elle envisager une telle hardiesse ?

                                         En tout cas elle aura longtemps considéré que pendant toute la période où elle a eu cette petite ouverture vers le haut, et même si cette dernière ne donnait  que sur une malheureuse fenêtre peut-être occupée un temps mais qui s'est vite révélée attenante à un local désormais entièrement vide, elle a été sinon heureuse du moins en attente d'une sorte de délivrance,  soutenue par la croyance en la survenue imminente , par en-dessous ou par au-dessus, de quelqu'un dans sa vie  et que sa tante à l'époque avait eu bien raison de brusquer sa nature mollassonne et timorée, en exigeant qu'elle vienne la remplacer de toute urgence, in extremis, et de rester le temps qu'il faudrait au milieu des journaux, des fascicules de mots croisés et des magazines spécialisés...jusqu'à ce qu'elle change enfin ! Qu'elle se change par elle-même !

                                          Et de fait elle a déjà bien changé...Oh certes elle n'a pas encore franchement relevé le rayon des photos-romans suggestifs qui continuent de la masquer en grande partie aux yeux des gens, seulement si elle ne voit toujours d'eux que leurs mains ou leurs gants, il lui semble qu'elle les redoute  moins, qu'elle serait capable même, spontanément, d'en serrer quelques unes de ces mains, sincèrement, chaleureusement, au lieu d'y déposer sèchement cette insupportable monnaie...Bien sûr, elle ne voit toujours pas l'autobus mais elle s'est aperçue que, lorsqu'il passait et qu'en tournant il serrait la bordure du trottoir d'un peu trop près, ses pneus émettaient une sorte de trille d'oiseau du plus bel effet dans un endroit  où il n' y en a plus depuis longtemps...Alors quoi, le voir en plus ? Les voir en plus ?

                                          Enfin s'il fallait un indice sérieux comme quoi notre Amandine est vraiment sur le chemin qui la conduit, ou la conduira peut-être un jour, comme l'aurait tellement voulu sa pauvre tante, tout à fait vers les autres, et qu'elle pourra sans doute bientôt trouver le courage et la force de soulever une bonne fois pour toutes son râtelier de revues spéciales dégoûtantes pour chasser l'ombre qui la masque et du même coup découvrir le monde qui l'entoure, on pourrait mentionner le fait que pour ne plus voir là-haut cette fenêtre désertée qui la regarde désormais comme un œil mort, elle a fermé ce coin de lucarne pour en ouvrir un autre donnant cette fois-ci du côté de la Seine et carrément sur le ciel...Et là, elle voit arriver les embellies comme les bourrasques quand elles viennent du Nord...Quel encouragement ! C'est elle et ce n'est pas elle ces nuages...Elle y est un peu pourtant...Toujours pas vraiment là...Amandine aux timides éclaircies...

                                          Et puis elle n'a pas perdu espoir de rencontrer le jeune homme de la fenêtre car elle sait qu'il continue à faire partie des acheteurs de "Pipistrelles" du mercredi, et que, toujours dans le quartier, il est une de ces paires de mains, qui agrippent, posent, prennent, reprennent, poussent, tirent, retirent, tapotent, tassent, soulèvent tout et rien au gré des opportunités de son petit comptoir...En outre elle a noté un phénomène curieux mais qui semble bien se confirmer : chaque semaine elle vend un "Pipistrelle" de moins que la semaine précédente ! Bientôt viendra le mercredi du dernier acheteur et elle est persuadée que ce sera lui, le jeune homme de la fenêtre, celui qui lisait en marchant, en tournant sans cesse, assez vite, sans jamais regarder dehors et qu'à chacun de ses passages furtifs près du carreau elle trouvait tout de même le temps d'admirer, oui malgré un petit côté chauve-souris justement !   Et elle sait que ce mercredi-là, elle aura enfin la force de passer la tête pour la première fois de l'autre côté, du côté des autres,  des pans de pardessus qui s'en vont et de l'autobus, et qu'elle ne tardera pas à se retrouver, contre lui, sous son aile, toute entière enfin de l'autre côté de la muraille...effarée de ne voir partout que des gens délicieux, qu'elle reconnaîtra quand même, ses anciens clients !

                                         C'est du moins ainsi qu'Amandine, toujours comme un peu entre deux jardins, se plaît à imaginer son avenir dans un délai plus ou moins bref... Et si elle relevait plutôt tout simplement, et pour commencer, une bonne fois pour toutes, ce fameux rayon des...?   

                                                                                           

n° 187              Clapots et grenouilles  ( ou Un simple plan de métro )  

                                    -" On ne se sert pas suffisamment de la carte, on ne sait pas exploiter toutes ses possibilités. Nombre de ses symboles nous échappent. Il faut la lire autrement. Elle peut nous conduire beaucoup plus loin que nous le pensons ! Nous permettre enfin de sortir d'ici !

                                    - Je le pense également. Rien que ces petites grenouilles dans un cercle ! Il y en a  ici et là...on ne sait pas exactement à quoi cela correspond...Il n'y a pas d'explications..."

                          Deux personnage au-dessus d'une carte. Préparation d'un voyage ?  D'une expédition ?

                          Comment lire vraiment une carte ? Tous les symboles en sont-ils explicites? Explicables? Et justement pourquoi certains ne sont-ils  jamais explicités ? Comment faire alors pour en exploiter toutes les ressources ?

                          Et si c'était une carte d'isobares et de fronts ? De  météo marine mais spéciale, celle du Grand Canal à Versailles par exemple...ou celle de la pièce d'Eau des Suisses ? (Qui existent réellement, donnant lieu à des bulletins radiophoniques mais sur des fréquences rares et très difficiles à trouver !)

                          Ils vont y aller quand même sauf si, au dernier moment, la carte se révélait représenter tout à fait autre chose. Le schéma à première vue pourrait être celui d'un sous-sol, initialement en croix mais étalé en ellipse, et faisant penser à une aire de convoiement sur ce curieux plan qui a dû servir de nappe dans l'heureux  temps des pique-niques le samedi au bord des lacs ou des rivières...mais ce n'est pas sûr, les ronds un peu translucides qu'on y voit ayant fort bien pu être imprimés d'origine précisément pour imiter les taches de graisse, y faire penser et susciter des envies de pique-nique chez l'ouvrier en mal de casse-croûte en plein air...

                                      -" Avec tout cela, nous allons sans doute être obligés de faire semblant de préparer un hold-up ou l'effraction d'une banque ! C'est terrible à dire mais l'action que nous préparons réellement est si dérisoire, si insignifiante que...

                                      - Quoi, vous pensez que les clapots de ce bassin ne sont pas en eux-mêmes de nature à  intéresser un certain public ?

                                      - Mais si bien sûr ! Et un public certain ! Et même s'il n'y a que deux ou trois spectateurs en tout, ce seront les meilleurs! Ceux que les plus grands producteurs de spectacles voudraient avoir dans leurs fauteuils mais n'auront jamais !

                                       - Ils seront assis eux, les nôtres,  sur de simples pliants de toile, sous l'avancée des frondaisons, se demandant un peu où ils sont...Vraiment, que pensez-vous des possibilités réelles de ce bassin ? 

                                      - Il est en croix certes, les vaguelettes qui le hérissent parfois sont visibles à l'œil nu et ses clapotis, bientôt légendaires grâce à nous, audibles déjà à plusieurs mètres, diffusés sous peu avec des "Avis de gros clapots" le cas échéant, seulement le problème c'est que ce n'est pas celui qui figure sur le plan. Cette espèce de croix-ellipsoïde, du jamais vu, et puis ces symboles de grenouilles inexpliqués ne sont pas du meilleur augure...Il faudrait reconsidérer...

                                      - Vous craignez quelque chose ?  Que les grenouilles se rebiffent ? Qu'il y en ait réellement ?

                                      -  Changeons de plan ! Allons en acheter un autre ! Nous verrons bien ! Il nous faut trouver le bon bassin, la bonne pièce d'eau ! Comment savoir où ils se trouvent ?

                                      -  Ne m'aviez-vous pas dit que de tout plan on pouvait tirer toute direction ?

                                      - Si et qu'on pouvait circonscrire toute surface à pourvoir ou à délimiter !

                                      - Mais alors, un simple plan de métro ferait l'affaire ?

                                      - Mais il fera l'affaire ! Et ainsi nous n'aurons plus à nous en occuper !

                                      - En somme ce sera bientôt dans la poche !

                                      - Cela l'est déjà ! J'en ai un sur la page centrale de mon agenda ! Et dire qu'il ne me servait pas !

                                      - Et en fait de correspondance, on va changer de vie tout simplement...

                                      - Je suis certain que cela vaudra beaucoup mieux !...Tiens, c'est vert pour nous !

                                      - Traversons alors ! ...Mais nous sommes donc dans la rue ! Je ne m'étais pas aperçu que nous étions sortis !

                                      - Pour rien...Une fois de plus, nous sommes sortis pour rien !    

                                  

n° 188              Administration  gracieuse  ( ou  Les salles d'attente )

      

              Voir page 15 

 

 TOM REG   "Mini-contes drolatiques et déroutants"  

 

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