TOM REG    "Mini-contes drolatiques et déroutants"     page 11 

 

n° 157             Le tube-allonge   ( ou  Un papeton-photographe ) 

                                - "C'est une maison très difficile à photographier! "

                              Et pour Eric Perlipot, plus qu'une formule, c'est une dramatique réalité. En effet, depuis longtemps, il essaie de prendre en photo la demeure où il passait ses vacances d'enfant. Mais à chaque fois, quelque chose cloche, rate, vient s'immiscer dans le déroulement normal des choses et ce, tour à tour, à tous les niveaux ou presque...

                               C'est souvent mécanique ou matériel (l'obturateur "gèle" alors qu'il fait chaud, les lentilles ou les viseurs s'embuent, un ressort casse, un rideau se bloque, il ne trouve jamais l'amorce de la pellicule pour l'engager dans la "réceptrice" et ces difficultés se prolongent dans la chambre noire où des développements il n'arrive pas à bout et des tirages il ne tire rien...C'est tout noir ou tout blanc !)

                                Mais certains jours c'est lui qui semble flancher n'arrivant tout simplement pas à appuyer sur le déclencheur, et pris comme d'un doute irrémédiable, d'une langueur incoercible dans les membres et dans l'esprit, n'éprouve plus l'envie de sortir l'appareil photo de son étui ou même seulement du sac! Il ne se sent plus du tout photographe, ni en pensée ni en action ! Lui qui pourtant réussit tellement bien à l'ordinaire. Il faut le voir aux arrosages du bureau revenir dès le lendemain matin avec les tirages impeccables de tous les collègues figés le verre à la main, la quiche lorraine dans le bec ou un œil glauque en coin sur la croupe d'une stagiaire qui se penche ! Un vrai maître en sels d'argent !

                                  En outre il a de qui tenir puisqu'il considère son propre père comme le plus grand photographe du dimanche au monde ayant jamais existé ! Et le fait est que l'auteur de ses jours n'avait pas son semblable pour manier sans arrêt ses appareils, aussi nombreux que perfectionnés ou rares et surtout, dûment suspendus à son cou, le week-end, pour les exhiber lors des promenades en famille dans les allées du parc de la Bella-Lui ou autour des rotondes grondantes des jardins hydrauliques Labige-Montouard !

                                  Et ce qui lui plaisait par-dessus tout, au-delà des bonnettes, compendiums et même des zooms auto-focus, c'était le tube-allonge !  Il se souvient avec émotion de cet ustensile que son père chérissait entre tous pour permettre, affirmait-il,  la réalisation sans faille d'à peu près tout type de cliché. Avant le départ pour les sous-bois ensoleillés et royaux du dimanche après-midi, il n'omettait jamais de le fixer avec soin et onctuosité à son appareil qui, étrangement prolongé, tout au long de la promenade, lui brinquebalerait sur le ventre, sous le regard (qu'il croyait envieux) des autres familles !

                                   Il paradait si bel et bien avec son attirail qu'il jugeait inutile de forcément toujours, en plus, mettre une pellicule dans le boîtier car, disait-il, un jour viendra, vous le verrez peut-être vous êtes jeunes, où l'on pourra photographier sans film ni plaque d'aucune sorte ! Et tout le monde de hausser un peu les épaules avec bonhomie devant ce petit papa photographe (le papeton!), suréquipé pour rien, armé "à blanc" pourrait-on dire, mais d'une dignité de sénateur, et qui en somme, à sa façon, était tout simplement en avance sur son temps...

                                    Et la visitation intérieure de ce père par le souvenir lui avait, à ce curieux  Perlipot,  comme ouvert les yeux sur sa propre impéritie ! Alors il fut bien obligé de se rendre à cette évidence réellement inouïe et tout bonnement incroyable : s'il avait échoué dans sa démarche à prendre en photo cette maison du passé, c'était simplement qu'il n'avait, pas une seule fois, mis de pellicule dans l'appareil ! Dans son inconscient, l'admiration qu'il nourrissait enfant pour son père avait continué secrètement d'œuvrer et, sans s'en rendre compte, il s'entêtait encore parfois, funestement, à l'imiter...

                                     Mais cette fois-ci, c'est quasiment dans la poche car nonobstant le film argentique de la plus haute qualité dont il a soigneusement chargé son boîtier, il s'est enquis, côté objectif, de la meilleure façon de recueillir la lumière alentour de la maison avec les moindres détails, des plus lointains aux plus proches, et là (comment n'y avait-il pas pensé plus tôt?) il a donc résolu, dans un éclair de génie et l'ayant miraculeusement retrouvé, d'utiliser à son tour, en une sorte de rituel de communion avec un autrefois encore poignant de dérision attendrie et d'affection moqueuse, et dans la majesté impressionnante de sa plus grande extension (ses quatre éléments mis bout à bout), le tube-allonge !

                                     Tout de même, il doit y avoir quelque chose avec cette maison, ce n'est pas possible autrement ! Hier tout semblait plus ou moins résolu, booké, bouclé. Le succès de cette mission, grosso modo photographique bien que mixte, paraissait évident, couler de source...La compétence et le sérieux de son père, sous des dehors blagueurs, ne faisaient plus de doute et le fait de le choisir comme modèle ou référence pour cette expédition (au cours de laquelle, juste avant la maison d'autrefois, une mini-forêt équatoriale doit être franchie) ne pouvait qu'être positif...( Il avait même retrouvé le certificat de dédouanement du tube-allonge, son père ayant prévu de l'emporter une fois en Italie et une autre à la réunion des Anciens des Cuves Passementier à Oslo !)

                                      Bref c'est paré de toute la splendeur que peut conférer la perspective d'une belle réussite due sinon à son seul  talent, du moins à la persévérance tardive de quasiment toute la famille (ou du vague souvenir qui lui en revient quand il commence à pleuvoir) qu'il se présenta ce lendemain de grand soleil, le tube-allonge sur l'estomac comme le glorifiant (son ombre était impressionnante, à son maximum de quatre éléments, oscillant majestueusement sur le sol) devant la fameuse maison d'autrefois...

                                      Et puis voilà, cela une fois de plus a bel et bien raté! Certes d'une manière un peu paradoxale, car cette fois-ci il y avait effectivement sur la photo, l'ayant vue, au fond de la cuve, monter lentement au développement, une maison, une vraie, avec un toit, des fenêtres...Mais force fut de constater que ce n'était pas la bonne ! C'était la maison d'à côté ! ("Non, fils, le tube-allonge n'oscille plus du tout après une minute d'arrêt, bon sang, je ne parle pas chinois quand même! Faut plus respirer! Faudra t'en souvenir! Ne plus respirer! J'serai pas toujours là! On se décarcasse et puis!...")

                                      Non il était hors de question que cette erreur pût provenir du tube-allonge, trop perfectionné, trop descendant du père, du papeton !

                                      Afin de conserver à son esprit un maximum de cohérence et d'entendement, il décide de prendre les choses le plus simplement possible : la maison finalement apparue sur cette photo est bien celle de son enfance. Il s'était trompé voilà tout, c'était celle d'à côté ! Pas celle qu'il croyait et qu'il avait visée ou cru viser ! D'ailleurs, il n'y était pas revenu depuis si longtemps ! C'est compréhensible, très plausible. Et une sorte de prodige optico-argentique qu'il se refuse à tenter d'expliquer (un effet mystérieux du tube-allonge?!) aura remis les choses en place...(Il avait peut-être respiré!)

                                       En conséquence, le voici déjà devant la maison d'à côté où il sonne...    

                                   

n° 158                Panoramique géant ( ou Les pluies d'automne )

                                       Un inspecteur des Travaux Publics (ou son double dûment commissionné) arrive dans une région méditerranéenne aride et en cours de désertification (type Mezzogiorno) où a pourtant été édifiée une gigantesque digue dans l'espoir de créer une retenue d'eau qui pourrait pallier l'assèchement des nappes phréatiques. Mais voilà, une fois l'ouvrage achevé, on s'aperçoit qu'aucun cours d'eau ne passe plus dans la région !

                              -" Il faut attendre les pluies d'automne ! " déclare un petit homme malingre, noueux, tout sec, gercé de la face, du haut des mains, ses pieds calcinés de soleil émergeant de vieilles babouches  craquelées. Un homme remarquable au demeurant, le responsable du projet. "Regardez la carte, tous les oueds convergent ici et alimenteront rapidement le lac de retenue ! "

                                       Mais l'ancienne saison des pluies ayant une fois de plus fait défaut, rien n'a changé. La sécheresse poudreuse de toute la contrée s'est encore étendue. En outre, l'examen des comptes de financement de ces travaux montre que les sommes d'argent déversées puis englouties dans ce barrage sans eau sont faramineuses. Il y a sans doute eu détournement quelque part, dérivation secrète, écoulement souterrain, mais c'est difficile à prouver car, le voudrait-on, personne ici ne se mouillera, ne révélera qui a bien pu se faire arroser et jusqu'à quel niveau !                                          

                                        L'inspecteur commence une sorte d'enquête déguisée en reportage et interroge des  personnes ayant de près ou de loin trempé dans cette affaire ou ayant apporté une contribution directe, ou indirecte, à l'édification de cette gigantesque et dérisoire muraille (qui s'effrite déjà de sécheresse, qui suinte son sable ) : un ouvrier, un contremaître, un architecte, un fournisseur de matériau, des commerçants de la petite ville à proximité, un analyste financier...

                               -" Où est passée l'eau ? "

                                        La rumeur gronde, les voix tonnent, les yeux fulminent sous un ciel d'où pourtant les pluies d'orages n'inondent pas souvent les petits jardins artificiels de consolation en plastique alloués aux plus desséchés dont la liste d'attribution (en réalité tirage au sort, sans le leur dire, sur une combinaison des lettres de leurs seconds prénoms, ceux qui n'en ont qu'un étant donc éliminés dès le départ mais les autres n'étant pas non plus au courant de cette procédure, il paraît qu'en ce cas personne n'est lésé), toute sèche et jaunie bien entendu, pend toujours dans le couloir d'entrée du Grand Frère Supérieur de la Communauté Administrative (qui lui par contre n'est jamais là, présumé toujours parti à la pêche ce qui est bien difficile à croire dans un pays où précisément l'eau ne fait plus courir personne) !

                              -"  Chers cousins, ne versez plus des torrents de larmes ! Vous serez dédommagés ! "

                                        Des margoulins de tout poil firent leur apparition. Du haut précisément de la funeste muraille, ils haranguaient la foule de leur vaste et lointaine famille (tout le monde est cousin là-bas) en leur promettant monts et merveilles, bref des précipitations significatives et qui, cumulées, auraient parfaitement pu investir l'excavation et monter à l'assaut de la digue jusqu'à concurrence du dixième de sa hauteur...

                              -" Oueh, oueh ! On veut voir ça ! C'est tout des belles promesses! "

                                         Certains étaient pour se servir de la muraille elle-même en la transformant, par l'intermédiaire de sa structure interne métallique dûment mise à nu par des experts de faveur surappointés, en une sorte de grande cage attrape-orages, décupleuse de cumulo-nimbus et autres procédés faradéiques plus ou moins supposés ou même seulement vraisemblables..."Non pas de ça, l'électricité atmosphérique naturelle fera mouche!" leur rétorquaient à toutes fins utiles ceux qui ne voyaient dans ce curieux projet de détricotage de l'édifice que le prétexte à un impôt supplémentaire...On ne s'en sortait pas.

                                          Les récriminations ont fini par porter essentiellement sur le fait que cette sinistre muraille, pourtant censée au début leur apporter fraîcheur et verdure, ne leur avait en fin de compte que bouché la vue, les privant du splendide paysage de dunes et d'oasis entremêlés qui rosissaient si joliment le soir et le matin jusqu'à l'horizon ! Aussi la solution la plus adaptée à cette curieuse situation a été trouvée in extremis par un ancien opticien à la retraite qui a proposé ni plus ni moins de transformer ce mur incurvé colossal en écran panoramique géant !

                               -" D'accord mais vous ne voulez pas installer un cinéma ici quand même? Qui viendrait voir des films, même des péplums, en plein désert ? "

                                          Non, il s'agissait de projeter une image, en permanence et toujours la même ! Celle du paysage perdu justement, c'est à dire caché par l'ouvrage incongru et tragiquement inamovible. (En plus, certains, sans vouloir le reconnaître, s'y était comme attaché à cette engeance bétonnée! Leur Tour Eiffel à eux, qu'on n'arrive plus, tout comme l'autre après l'Expo,  à démonter quand on devrait s'en débarrasser...)

                                          Et de fait, grâce à un objectif dont l'anamorphose fut savamment étudiée, l'image projetée couvrait exactement et rigoureusement la surface de la digue. Ils avaient en quelque sorte retrouvé leur cher paysage, leur horizon familier dans cette image exactement semblable !

                                           Tout se passa bien jusqu'au jour où quelqu'un proposa, au lieu d'éteindre le soir venu le projecteur, de prévoir, de l'autre côté, l'illumination entière du paysage de dunes et d'oasis afin d'en continuer, de ce côté-ci,  la projection de l'image toute la nuit !

 

n° 159            Elle court partout ( ou  Les phrases baladeuses )

                                           Quel que soit le livre dont il entreprenne la lecture, un personnage (toujours ce héros indéfinissable et lui-même très dubitatif à son propre égard) finit immanquablement, à un endroit ou à un autre de l'ouvrage, par y trouver la même phrase énigmatique. (Cette dernière située parfois au début, ce qui le trouble alors pour le restant du livre, soit tout à fait à la fin, ce qui contrarie au dernier moment la joie qui était montée en lui à l'idée que la phrase fatidique n'y figurait peut-être pas...)

                                            Cette phrase lui rappelle sans doute quelque chose. Il demande à des amis (qui sans être des faux, ne sont pas vraiment les siens) s'ils ont déjà constaté un tel phénomène :

                               - Moi dans mes lectures je rencontre souvent cette phrase "L'été touchait à sa fin, il allait falloir reprendre le travail".

                               - La phrase qui revient toujours pour ma part, à un endroit ou à un autre et quel que soit le livre que je puisse ouvrir, c'est "Ah si seulement elle était moins vache et plus jolie ! "  Curieux non ?

                               - Etonnant, mais tout cela est-il exact ? Il existerait donc des sortes de phrases baladeuses qui voyageraient entre les livres, passant des uns aux autres la nuit venue dans l'obscurité propice des librairies ou des bibliothèques ! Pas très crédible. Personnellement, je n'ai jamais constaté de telles choses. Par contre, il y a déjà longtemps, j'avais remarqué une phrase qui m'avait beaucoup touché et que j'aurais bien aimé moi retrouver effectivement, par-ci par-là, dans d'autres ouvrages. Une phrase toute simple qui me rappelle mon enfance :  "Demain matin, nous partirons pour la montagne !"

                               - Vous rigolez! Elle est archi-connue celle-là ! C'est une des phrases baladeuses les plus courantes ! On la trouve partout, dans presque tous les livres! Elle a cours partout ! Elle court partout !"      

 

n° 160               L'accent tonique ( ou  Sous la banlieue, la Grèce ) 

                                          Avant de partir pour la Grèce, des gens (notre drôle de type habituel est sûrement parmi eux) apprennent les rudiments de la langue grecque (moderne) avec surtout l'accent tonique...

                                          On part à la recherche d'un professeur dans toute la banlieue parisienne, que l'on parcourt de bout en bout, que l'on retourne presque, pour dénicher l'oiseau rare dont on a vanté les grands mérites mais malheureusement très mal indiqué l'adresse ou alors vous comprenez avec juste des "au fond de l'impasse vous verrez dans l'obscurité la lueur de sa lampe d'éternel chercheur...Il parle aussi chinois, vous le trouverez forcément !"...etc...d'où des atermoiements en tout genre, et pour finir le recours systématique aux lignes d'autobus qui s'avancent au plus profond des grandes cités-dortoirs et même jusqu'au pied des hautes cheminées rouges, reculant toujours, inaccessibles, et qui enfument les couchants !

                                           En attendant aux arrêts, on sort des petits manuels, on en profite pour réviser ce qu'on peut savoir de basique sur la langue des hellènes et de leurs descendants...Le "e" n'est jamais muet et se prononce "è"...On répète des mots à voix haute en scandant un peu, en chantonnant, en marchant  jusqu'à l'entrée de petits passages où des ombres remontent d'espèces de souterrains, comme là-bas se figure-t-on...

                                   "Monastiri" , monastère..."Limani", port..."Leoforio", autobus..."Krassi", vin... "Logariasmo", addition..." ..."Pour dire non, les grecs font souvent un signe de la tête de bas en haut en baissant les paupières..."

                                            On se passe des photos, on s'entretient avec une employée de la Maison du Tourisme qui est sortie prendre le soleil (en réalité pour regarder les deux grandes cheminées dont elle a pris l'habitude d'observer les volutes de fumée et leurs tortillements qui la fascinent dans leur façon de se diluer en s'élevant dans l'azur sans jamais y disparaître complètement) et qui enverra des cassettes sonores d'ambiance de la ville d'Athènes il y a très longtemps, on ne sait plus quand...Elle en fait écouter des extraits...L'atmosphère s'installe...On n'attend plus d'autobus...Vers la fin, ne serait-on pas déjà en Grèce à se souvenir de Paris,  cherchant sans délai à y retourner ?  On se tient encore dans une sorte de banlieue  avec seulement  l'idée de la Grèce, l'ombre tortillée des cheminées rouges au loin, et la jeune femme du Tourisme sur son banc, juste.     

 

n° 161          Hier à la même heure ( ou  La montre Mickey )

                                            Théophile Philopédon n'arrive pas à savoir l'heure qu'il est. Toute sa soirée semble se passer à tenter de connaître l'heure...Il a bien une montre qu'il regarde souvent mais à chaque fois laisse retomber son bras l'air navré ou découragé. Alors, dans ce grand hall du centre commercial,  il demande un peu à droite et à gauche...

                                             Des enfants turbulents, aux cheveux longs et bouclés, des rubans de couleur s'en échappant comme des petits serpents lumineux, la bouche rouge et mouillée d'avoir bu à la Fontaine des Perditions dans le terrain vague autour du mail, lui répondent n'importe quoi :

                                - "L'heure qu'il était hier à la même heure ! ...Minuit trente-douze !"

                                              L'un d'eux avec effronterie lui saisit le poignet et s'exclame :

                                - "Mais elle marche votre montre! Vous avez l'heure !...Vous êtes dopé ou quoi ?...Vous avez vu, il a une montre Mickey !"

                                             Et oui ce curieux Théophile avait bel et bien une montre d'enfant et qui indiquait l'heure exacte. Alors la seule explication à ses gestes de découragement ou d'impatience était qu'il devait attendre quelqu'un. Quelqu'un qui ne venait pas. Mais qui donc ?

                                             Alors là, une fois de plus, la seule hypothèse un tant soit peu plausible, eu égard au genre d'individu auquel nous avons à faire (si subtil dans ses expérimentations saugrenues du quotidien frôlant l'art conceptuel)  est que s'il a remis sa montre d'enfant pour venir à ce rendez-vous c'est qu'il comptait ni plus ni moins se rencontrer lui-même enfant ! Et oui, celui qu'il a été ! Ou plus exactement, selon l'hypothèse étayée le plus sérieusement, il s'est souvenu qu'il y a longtemps, vers sa dixième année, il avait donné rendez-vous à l'adulte qu'il serait devenu dans exactement vingt ans...à la Fontaine des Perditions, ici même à deux pas !

                                              Et il s'est persuadé si longtemps que ce stratagème pouvait parfaitement réussir  (pensant à toutes les théories du temps relativiste et de ses fluctuations dans les espaces les plus divers, au voyageur de Langevin, au chat de Schrödinger ici et ailleurs en même temps!) qu'il fut fort déçu d'être bien obligé de reconnaître que cela n'avait pas marché, et que malgré cette troupe d'enfants étranges, il n'était pas à son rendez-vous ! Pas une ombre de lui-même à son propre rendez-vous ! (La tête de Mickey qui tictaquait à son poignet avait l'air de se secouer de rire et de bien se moquer de lui !)

                                               Oh non ! Il n'était quand même pas dans ce groupe d' enfants aux bouches vermeilles, aux cheveux papillotants, vers lesquels il s'est comme spontanément dirigé juste pour leur demander l'heure, croyait-il !  Pourtant il a trouvé quelque chose d'insolite dans cette rencontre ...Il était peut-être bien là parmi eux, en face de lui-même, mais  il n'aurait pas reconnu l'enfant qu'il avait été !  Seulement, cela se peut-il ? Cela s'est-il déjà vu? ...Comment savoir ?

                                               Il ressort, chemine dans le terrain vague désert, s'approche de la fontaine au-dessus de laquelle il se penche et voit dans le miroir de l'eau et une lueur quasi-lunaire (quelle heure était-il au juste finalement?), l'image de son visage qui malgré son âge avancé paraissait encore si enfantin !

 

n° 162              Les bifides  ( ou   Changement de wagon ) 

                                              "Ne serait-il pas en train de lire le même livre que moi ?"

                                                Chaque matin dans le RER, notre bon ami habituel voit, un peu plus loin, assis  face à lui, un passager paraissant lire, et bien que l'ouvrage fût muni d'une couverture en rendant le titre invisible, le même livre que lui...

                                                Un roman comportant des passages très drôles alternant avec d'autres beaucoup plus mélodramatiques voire angoissants...Et à chaque fois que notre héros familier interrompt sa lecture pour jeter un coup d'œil sur l'autre en train de lire lui aussi, il constate que son expression reflète le ton même du passage qu'il vient de quitter. Ainsi selon le cas, un air amusé voire rieur, ou au contraire une grande tristesse, une crispation, qui lui semblent correspondre au sentiment éprouvé par l'autre et être sans doute également manifestes au même moment sur son propre visage...

                                                 Cela continuant de la même façon les jours suivants, il est persuadé qu'ils lisent effectivement le même livre à un rythme identique et surtout d'une même sensibilité...Et cette découverte lui est d'autant plus agréable voire émouvante qu'elle est assez inattendue, ce compagnon ferroviaire du matin  (avec lequel il se trouve en outre une vague ressemblance physique), s'il le connaît de vue de longue date, lui étant apparu  jusque-là plutôt renfrogné et rouspéteur et sans doute d'une sensibilité, précisément, à l'opposé de la sienne !

                                                  Un jour, une panne d'oreiller l'oblige à prendre le train avec beaucoup de retard. En ce milieu de matinée, déjà tout seul sur le quai, il voit sa rame habituelle arriver entièrement vide! (Curieusement, le soleil direct et le reflet d'un rayon dans une vitre lointaine lui faisaient deux ombres qui montèrent avant lui dans une voiture désolée aux craquements et couinements grotesques et sinistres à la fois).

                                                  Mais à sa grande surprise, ses deux ombres ayant disparu, il voit qu'il n'est pas seul pour autant car à peine assis, il aperçoit, lui aussi à sa place habituelle, le lecteur son double, comme les jours précédents, plongé dans son livre ! Et ce dernier étant débarrassé de sa couverture il constate qu'effectivement il s'agit bien du même que le sien! Le titre en grosses lettres terminé d'un point d'exclamation en est parfaitement lisible : "Les bifides!"

                                                  Cela conforte son sentiment de sympathie à l'égard de ce voyageur auquel il pourrait bien, profitant de cette intimité inopinée due à l'heure inhabituelle et à l'absence d'une foule sinon intimidante du moins pas très propice à des initiatives communicantes, lui rendre visite pour échanger peut-être quelques mots...Et puis comme il lui ressemble aujourd'hui !

                                                  Mais au moment exact où il va se lever pour s'approcher de son compagnon wagonnier, ce dernier se dresse sur ses jambes d'un coup et fait route vers lui, le livre refermé sur son pouce et comme un peu brandi en avant ! 

                                            - "Monsieur ! Fidèle compagnon ferro-meudonneux ! Cet envoi en express de ma propre personne car je n'y tiens plus et profite de cette étonnante circonstance d' auto-projection réciproque dans ce désert inattendu pour vous dire mon émoi quant à vos réactions au sujet de votre lecture de ce livre, le même que le mien vous le savez bien et donc parcouru exactement de concert, à la syllabe près ! Alors je dois dire que je suis sidéré..."

                                             - "Quoi ? Qu'y a-t-il ?  Postalier de l'impossible, à quel fourgon me rattachez-vous précisément ? Est-ce sur une voie de garage qui tourne, retourne, se démonte toute seule sous l'effet desserrant de ses écrou-vis, que vous me faites rouler ?

                                             - "Oh non ce n'est pas un rêve croyez-le bien ! Et j'ai tout noté, tout retenu ! Pour ma part, chaque fois que je quittais ma lecture et que je levais les yeux vers vous, vous aviez tout en continuant à lire, une expression qui traduisait exactement l'inverse de ma propre impression! Parfaitement, l'inverse ! A chaque fois, régulièrement, et pour tout type de sentiment, du franc rire à la peur bleue, vous réagissiez à contrario de l'effet que faisait le livre sur moi !"

                                             - "Taisez-vous donc ! Comment pouvez-vous dire une chose pareille ? Je pensais au contraire ! Quelle déception ! Vous m'ôtez là toutes mes illusions ! Vous n'avez pas le droit ! D'ailleurs ce que vous dites est faux ! C'est moi qui vous regardais et vous qui ne leviez jamais le nez, alors comment..."

                                                   A ce moment, en même temps qu'un grand "Ouaf " et un coup furieux sur les vitres, la rame fut plongée instantanément dans une obscurité totale ! Certes l'entrée sous le tunnel de Meudon est chose banale et incontournable sur cette ligne, mais elle est habituellement précédée de la mise en marche de l'éclairage...Les protagonistes, s'ils ne se voyaient plus, poursuivaient tout de même :

                                              - "... Oui vous qui ne leviez jamais les yeux ! Et cela est extraordinaire car à l'inverse  j'avais remarqué pour ma part que vos réactions vis à vis de ce livre paraissaient par rapport aux miennes tout à fait similaires et concomitantes ! Et je trouvais cela presque émouvant...oui, émouvant dans cet environnement de gens si indifférents et atones où il est impossible de déceler le plus ténu signe de connivence ou même d'émotion tout simplement !... "

                                                Il eut l'impression que l'autre ne répondait plus ou alors prononçait des paroles très curieuses, de plus en plus faibles, comme en s'éloignant :

                                               - " Nous sommes bifides l'un pour l'autre ! Et donc programmés pour ne jamais nous regarder en même temps ! D'où votre impression... Oui, nos yeux sont anti-corrélés. Quand l'un les lève, l'autre abaisse les siens..."

                                              Aussi vite qu'elle s'était évanouie, la lumière du jour a réapparu d'un seul coup dès la sortie du tunnel. Mais il eut beau chercher, écarquiller les yeux, il ne trouva, même sous les banquettes, aucune trace de l'étrange personnage. Il avait disparu!

                                              Que lui est-il arrivé exactement ce jour-là à notre bon ami ? (Ne serait-ce pas un effet subreptice de ses deux ombres dont l'une, dès sa montée dans le train, est allée se ficher sous une banquette et l'autre se coller au plafond ?)...  En tout cas, une chose était sûre : dès le lendemain matin, non seulement il reprendrait son horaire habituel mais changerait définitivement de wagon et surtout, surtout, cesserait d'épier les autres dans l'espoir, se sentant, peut-être à tort, si à part et si différent , d'en trouver un, qui, ne serait-ce qu'une fois, pût lui ressembler un peu !  

                                                                                                                                                             

n° 163                   Vents et dimanches  (  ou   L'ancienne Seine-et-Oise )

                                               Les promenades du dimanche dans l'ancienne Seine-et-Oise, sans doute. Les routes et les bois du côté de Dampierre, Chevreuse, Toussus-le-Noble, Choisel ou même Boullay-les-Troux, voyez...

                                               Le personnage et son double enfantin arrêtent leur voiture sur la place de petits villages déserts qu'ils arpentent de long en large en ayant d'énigmatiques conversations concernant la suite de leur itinéraire...Il serait parfois question, dès le lendemain, de partir encore plus loin, jusqu'à la mer !

                                    - "Ecoute, on dirait le bruit de la mer...

                                    -  C'est le vent qui passe à travers un viaduc, le viaduc de Buc, là-bas...

                                    -  Allons-y !

                                    -  Oui, allons-y, ainsi une fois encore, nous n'irons pas plus loin...

                                    -  Pas plus loin que la pancarte indiquant la direction de la mer...

                                    -  Et qui se trouve au pied du pont. "

                                               (Le personnage en question qui selon le cas croit  parler à un enfant ou bien  seulement à lui-même. Il serait généralement  effectivement plutôt seul même si quelques plans de coupe montrent un jeune garçon sans doute dans une voiture, peut-être assis à côté de lui, en réalité de localisation incertaine. Ne vit-il pas seul avec lui-même et l'idée enfantine qu'il a de sa personne ?  Toujours à se demander, au cours de bien curieux périples,  s'il est un adulte qui joue à  l'enfant ou un enfant qui joue à l'adulte...S'il travaille vraiment dans un bureau d'une grande administration ou s'il lui semble seulement !Bref un de ces caractères éternellement aux prises avec une nostalgie cruelle et incurable qui les empêche toujours de dépasser le viaduc pour aller carrément vers la mer, qui les garde tout près des branchages jaunis où autrefois les petites brises tièdes des dimanches d'automne en famille dans l'ancienne Seine-et-Oise...etc etc...)     

 

n° 164             En rigoles sur les vitres  ( ou   La dernière pluie )

                                              Un personnage (un peu bizarre comme tout personnage qui se respecte) adore voyager en train quand il pleut...

                                               Il n'a rien à faire, passe son temps à interroger les répondeurs météo, traîne dans un Paris ensoleillé et calme, pour tout dire anticyclonique, qui l'ennuie beaucoup. Mais fréquente tout de même les librairies où il achète des livres spéciaux, c'est à dire des livres d'aventures où il ne se passe rien ou bien encore des contes aux héros douteux qui semblent simplement suivre leur ombre tant ils font tout pour en être toujours et partout précédés ! ...Pour les lire dans le train ?

                                               Cela se pourrait car justement il est en possession de tout un éventail de billets open pour toutes les directions, l'entier pétalum de la rose des vents : Nord, Sud, Ouest, Est...(et les huitièmes  et même les seizièmes , les Sud à Sud-Sud Est  etc !...c'est l'Hexagone en rose-croix !)

                                               Dès que la pluie approche quelque part, il saisit sa valise toujours prête et se rend selon le cas à la Gare du Nord,  à la Gare de l'Est, à la Gare d'Austerlitz ou enfin à la Gare de Lyon qui est sa préférée parce qu' il aime tant voir les paysages du Sud défiler sous la pluie !

                                               Dans le train il n'hésite pas à délaisser ses passionnants romans d'aventure ou ses contes pour le spectacle des gouttes d'eau en rigoles sur les vitres, spectacle qui l'enchante ! Du reste, il en chante, chantonne, dans l'espoir de voir se dédoubler les rigoles et rendre le paysage des campagnes inondées comme définitivement aquatique...

                                                Mais cette fois-ci, mal lui en a pris, la pluie au lieu de se renforcer, d'un seul coup a cessé ! Mieux, le soleil a fait sa réapparition comme instantanément ! Dans le compartiment il y a un autre passager auquel il s'adresse en disant :

                                        -" Je ne comprends pas, d'habitude cela redouble lorsqu'on se met à...

                                        -  Mais vous chantez trop bien voilà tout !

                                        -  Trêve de plaisanterie, je trouve curieux que cela n'ait pas marché cette fois-ci et même que cela ait produit le rebours total du résultat escompté !

                                        -  Vous n'êtes pas au courant ? Vous n'avez pas entendu la nouvelle ?

                                        -  Non, rien de spécial...De quoi s'agit-il ?

                                        -  Et bien c'est la dernière pluie qui vient de tomber !

                                        -  Comment cela la dernière ?

                                        -  La toute dernière ! Le rapport du BIRF est catégorique ! La der des der ! C'est un changement climatique instantané ! Du reste, la désertification est déjà en cours, regardez donc ! "

                                                C'était vrai, la campagne bourguignonne prenait des tons ocres jaunes qui sentaient sinon vraiment le désert, du moins peut-être déjà, oui la savane.

                                         -" La savane ! Je ne suis pas prêt ! Que vais-je faire de tous mes... Je ne vais plus voyager !

                                         -  Comment cela plus voyager ?

                                         -  Et bien voyez-vous, j'ai chez moi un éventail de billets de train open pour toutes les directions ! Une vraie rose des vents ferroviaire !

                                         - Vous pourrez sûrement encore les utiliser !

                                         - Mais je n'en aurai plus envie !

                                         - Quel rapport avec la pluie ? "   

 

n° 165              D'abord ton chocolat !  ( ou  Le télescope après )

                                     Ce quidam a eu jusqu'à présent dans la vie l'habitude fâcheuse de ne jamais finir ce qu'il avait entrepris, aussi bien dans les petites choses que dans les grandes...

                                      Insatisfait (ou impatient), il abandonnait à chaque fois  avant la fin : un stage de formation, une petite amie, un livre, des études, l'idée de fonder une famille (peut-être par contre pour ne pas abandonner ses enfants comme l'auteur-phare du siècle des Lumières), une partie de cartes, des recherches, un poste de radio, une croisière, un voyage en train, une revanche, une déclaration d'impôt et même une carrière aux Impôts, une poursuite, une colère, et plus généralement toute conquête menaçant d'aboutir  (féminine, territoriale, économique ou sociale !), quittant toujours les files d'attente juste avant son tour...

                                     "Finis d'abord ton chocolat!" fut le leitmotiv' maternel du matin durant toute son enfance.

                                      Bref, adorant les départs, il avait en horreur les arrivées ! Avait-il pensé au début que s'il prenait l'habitude, pourtant réputée funeste voire rédhibitoire, de ne jamais rien finir de ce qu'il commençait pour toujours passer à autre chose avant terme, il vieillirait moins vite, et  peut-être même ne mourrait pas, restant, immuable, comme scotché sur Terre par ses éternels recommencements ?

                                      De toute façon, une certaine superstition avait finalement prévalu en lui selon laquelle s'il se mettait jamais à achever quoi que ce soit dans l'existence, à conduire enfin une activité à son terme, cela risquait de lui porter malheur. Et pourtant, les années passant, c'est peu dire que par moments il ressentait une certaine frustration, une lourde sensation d'inachèvement, le pénible et bien triste sentiment de l'insignifiance de sa personne à laquelle justement l'avait conduit ce comportement, entre jeu et manie, qu'il s'était imposé pour des raisons plutôt obscures et guère défendables pour un esprit lucide :

                             -" Tu crois atteindre l'infini parce que tu ne finis jamais rien ? Ah! Ah! Foutaise! Rigolade! Tu ne vas pas gâcher toute ta vie pour un jeu de mots stupide ! Une idée fumeuse d'adolescent attardé ! De bagnard de la moulinette !

                             - J'ai dû faire un pari à un moment donné...un pari avec moi-même et dont je ne me souviens pas...Ou alors tout cela par simple amusement ? " 

                                      Exact, il était peut-être temps d'être sérieux et de se ressaisir. D'autant que s'il avait grosso modo pu survivre jusqu'alors grâce à la revente une à une des petites voitures Dinky Toys de son enfance, et comme il s'avérait incapable de vendre la collection jusqu'au bout (forcément), il devenait urgent d'envisager les choses sous un angle plus pratique et d'un rendement pécuniaire sinon plus substantiel du moins plus régulier.

                                      Il allait terminer ses études ! Ses études de maths ! Pour avoir la licence complète, il ne lui avait manqué que le dernier certificat auquel il ne s'était tout simplement pas présenté, ayant été dans l'incapacité de le faire vu son entêtement outrancier à ne jamais conclure. Et il pourrait ainsi réoccuper le seul poste qui lui avait jamais paru digne d'intérêt dans tout l'éventail des fonctions qu'avait à lui offrir la société : maître d'études au Cours privé Saint-Gaingouin ! Cela pour commencer, car après, comme il aurait enfin abouti une fois quelque part, il pourrait envisager autre chose, par exemple reprendre ses recherches !

                                       Mais après une si longue période de délaissements en tout genre et cette suite interminable d'atermoiements réitérés, il savait que cela ne serait pas  facile. Heureusement il eut une intuition très forte et sans doute salvatrice : il fut persuadé que tout son inaccomplissement général provenait d'un premier abandon qui détermina tous les autres, une lâcheté originelle et fatale car relevant d'un domaine fondamental pour lui mais dont il avait cru pouvoir se passer.  S'il parvenait à se remettre à cette tâche et à la mener à bien, tout s'arrangerait !   Mais laquelle ? Il y eut tant de recommencements et de changements de direction dans sa vie ! Il ne sait plus très bien...Il lui faudrait un signe, un indice...    

                                        C'est alors qu'un soir depuis sa fenêtre où il s'était accoudé, il vit approcher un énorme corbeau, avec dans son bec (oui comme un fromage) un gros disque jaune clair  tacheté, et qui disparut au-dessus de lui allant se poser sur le toit et sans doute même sur le rebord du vasistas ouvert car il entendit quelque chose tomber dans le grenier où il se rendit aussitôt !

                                        Au lieu d'un fromage, l'oiseau avait déposé ce disque jaune d'or qui n'était autre que la lune en carton d'un décor du théâtre voisin ! Il se demanda ce que cela pouvait bien signifier lorsqu'au moment de ressortir  il se ficha le pied dans un tube métallique qui dépassait d'un tas de vieilleries poussiéreuses... Son télescope ! Le voilà l'abandon funeste ! Mais voici également la solution miracle...Il va s'y remettre, le finir pour de bon! Il avait tout abandonné juste au moment d'adapter le miroir, le beau miroir tout poli qu'il avait commandé aux Etats-Unis et qui était encore dans sa boîte , il la voit là devant lui sous les couvertures mitées, jamais ouverte ! Comment avait-il pu abandonner ce qu'il considérait à l'époque, comme le but de toute sa vie ? (Il devait pouvoir observer avec cet instrument l'objet céleste le plus éloigné de l'univers ! A l'infini du temps et de l'espace ! Et la lucarne de son grenier découvrait exactement la portion de ciel requise... ) Pas étonnant qu'après une telle démission de sa part envers lui-même, toute la suite de son existence fût à ce point en décohérence, en abandon...

                                         Comme tout a changé aussitôt qu'il eut sorti de sa poussière l'embryon pas encore tout à fait rouillé de l' instrument mythique pour en entreprendre la finition, certes tardive mais avec quels enthousiasme et détermination !  Et son regard étant redevenu franc et bien droit, en même temps que ses études, il avait recommencé à donner des leçons dans son grenier réaménagé en observatoire. Nul doute cette fois-ci qu'il toucherait au but !

                                          Mais si tout va aussi bien que cela, pourquoi, après qu'un élève lui eut déclaré   "Vous  dites qu'il y a, sur une droite, entre deux points, une infinité de points, alors je trouve moi que tout mouvement est impossible et qu'on ne saurait jamais aboutir nulle part!", a-t-il pâli un peu, laissé à nouveau fuir son regard vers la lucarne et pourquoi les deux petites vis qui lui manquaient  pour parachever, cette fois définitivement,  la monture (une "équatoriale" !) de son télescope , et qu'il devait aller chercher l'après-midi même de leur arrivée chez le marchand il y a une semaine, l'y attendent-elles toujours ?                                                 

                                                                                                         

n° 166             Une vieille dame avec un cartable ( ou   Près de l'Etoile )

                          

              Voir page 12 

                                      

 

 TOM REG   "Mini-contes drolatiques et déroutants"  

 

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