TOM REG    "Mini-contes drolatiques et déroutants"     page 10 

 

n° 145              Une grande place dans le monde ( ou Le minuscule débouché )

                                       Il existerait de par le monde, dans une grande ville, une place qui possèderait une étonnante propriété : après l'avoir traversée une seule fois, on retrouverait aussitôt tous ses souvenirs d'enfance et plus particulièrement  les questions qu'on se posait au sujet de l'âge adulte et que l'on a oubliées depuis alors même qu'on serait sans doute désormais en mesure d'y répondre !

                                       Où se trouve donc cette ville ? De quelle place s'agit-il ?  Est-ce bien sérieux ? Faut-il ajouter foi à ces on-dit ? Comment savoir ? Il doute un moment, puis l'hypothèse selon laquelle il pourrait laisser passer une pareille chance le taraude et finit par le pousser irrésistiblement (notre bon ami cet inconnu familier qui s'ignore en grande partie lui-même, qui se laisse pousser ou repousser tout au plus) à essayer tout de même de voir. Et face à cette bien curieuse croyance, ce personnage (notre bon ami donc), pourtant assez peu crédule et plutôt rationnel,  et qui ne bougeait guère n'aimant pas les voyages, se met à sillonner le monde, n'arrêtant plus de traverser les places des grandes villes dans tous les sens !

                                        Parfois un certain vertige le prend à force de tourner de la sorte au sein des grandes métropoles sans rien découvrir de probant à part que si certaines grandes places sont piétonnes d'autres au contraire sont strictement réservées à la circulation et que si on se laisse tenter par une traversée pédibus, et qui plus est en y tournant indéfiniment à tout petits pas précipités comme ses subtiles recherches l'exigent, on risque en toute innocence de se retrouver très vite coursé  par des agents de police ou des hospitaliers ! 

                                        Malgré toutes les difficultés et même les vexations ("Ah c'est le zozo qui tourne en rond sur les places !") pas question d'abandonner.   Il se doit d'aller jusqu'au bout, de mettre toutes les chances de son côté pour être enfin en mesure de tenir sa promesse, de répondre à l'enfant qu'il a été et qui,  il le sait bien , le sent bien, est toujours là en lui à attendre des réponses de quelque part ou même de quelqu'un si c'est encore habité là-haut. Ces questions qu'il s'était posées à lui-même sont sacrées ! C'est comme une religion à laquelle on est habitué, il ne peut même pas feindre de ne plus y croire !  Et même si, à son grand étonnement, il ne sait plus de quelles questions précises il s'agissait (comment a-t-il pu oublier!), il doit justement tout faire pour les retrouver, quitte à  user des procédés en apparence les plus farfelus, les plus inconfortables ou les plus ridicules pour y parvenir !

                                         Et d'ailleurs n'a-t-il pas reçu un encouragement certain quand, sur cette petite place d'Italie unique au monde, il a pu constater que ce qu'on prenait, à commencer par lui-même, pour des sornettes et de l'affabulation s'était bel et bien vérifié : parvenu au beau milieu, pendant quelques secondes, son ombre s'est dédoublée, l'une devant, l'autre derrière, en même temps ! Il est donc sur le bon chemin ! Il va persévérer avec une ardeur et un courage renouvelés, même s'il doit zigzaguer penché au ras du sol  devant les gens autour d'un obélisque ou dans les embruns d'une fontaine un jour d'orage ou de grand vent ! Il va poursuivre en confiance sa liste de places du monde dont il a visité actuellement à peine le dixième !

                                          Où en est-il ? A vrai dire, ce n'est pas très brillant.  Et malgré toutes ces grandes places arpentées  sur toute la Terre, il n'en mène pas large !  D'autant qu'il a croisé en quelque sorte un de ses condisciples, qui comme lui au courant de la chose, sur la vaste planète chemine de partout plus ou moins à la recherche des ombres de jadis, et qui  lui a fait part de sa déconvenue totale suite à sa dernière place visitée, effectivement parvenu à la fin de sa liste. Il les a donc toutes vues, ce qui signifie ni plus moins qu'après ce périple aussi gigantesque que grotesque, ce type n'a rien retrouvé du tout ! Cela n'encourage guère notre héros qui se demande bien ce qu'il va pouvoir ajouter à cela, dénicher de son côté...

                                          - "Avez-vous tenté d'en traverser une en rampant ?

                                          - Parfaitement, la Plazza Mayor à Madrid ! Cela n'a rien donné."

                                         Il se dit que lui, qui ne l'avait pas encore essayée celle-là,  il la traiterait aussi en rampant mais en plus sur le dos, on verrait bien !  S'il s'en remettait intérieurement à ces petits subterfuges dérisoires c'était pour se donner un peu de courage ou d'espoir car, dans cette course à on ne savait plus quoi au juste, il se sentait fort dépité...

                                         Heureusement, dans une grande ville du plateau subamérindien, comme il demande son chemin à travers un plan de rues très compliqué, une dame qui semblait presque l'attendre, le renseigne très gentiment en lui disant :

                                           - "Ah oui, je sais exactement ce que vous cherchez ! Un endroit fabuleux ! Pas facile d'accès mais voilà je vais vous indiquer un raccourci épatant...Suivez cette grande avenue où nous sommes, toujours tout droit donc,  et surtout soyez patient, c'est assez long...Vous verrez, elle rétrécit petit à petit jusqu'à devenir une simple rue, puis une rue étroite, une ruelle, un chemin et pour finir une sorte de passage sombre, resserré au point qu'on ne peut s'y croiser et ne vous inquiétez pas au moment où vous devrez baisser la tête et peut-être les genoux car vous êtes grand,  vous serez sur le point de voir la minuscule sortie qui débouche sur l'immense place que vous cherchez depuis si longtemps..."

                                          Comme il est pris d'un grand et bel espoir en parvenant au recoin le plus sombre du boyau, avatar effectif de cette large avenue où on lui a comme promis l'aboutissement heureux de toutes ses recherches solitaires et devenues depuis si longtemps désespérées ! Oui la sortie est là, minuscule, par où il débouche déjà, couvert de poussière et de toiles d'araignée, sur une immense place ensoleillée et animée d'une foule à l'insouciance enfantine et joyeuse...

                                           C'est pourtant bien là que s'achèvera son périple car notre chevalier errant des places et fontaines ne va pas tarder à apercevoir, se frayant un passage à travers toute la foule gazouillante, une sorte de prophète des anciens temps (du moins tels qu'on les représente dans les péplums bon marché des années cinquante, avec un épi de cheveux blancs pointant de chaque côté au-dessus des oreilles et une robe de bure de la même couleur qu'un grand bâton noueux sur lequel il pèse avec dévotion)  clamant dans le brouhaha et les répétant sans cesse tout autour de l'agora,  ces paroles que notre ami percevra d'autant plus clairement qu'il ne pourra s'empêcher de les croire proférées à sa seule intention tant elles sembleront concerner son propre et singulier mystère :

                                          -"Vous vous êtes trompé !  Il y a malentendu ! Ce n'est pas "souvenirs d'enfance" qu'il fallait comprendre ! Mais souvenir  "d'en face" !  Il suffit braves gens de regarder devant soi  et  n'importe quelle place fait donc l'affaire ! N'importe laquelle de par le monde ! Dans n'importe quel endroit votre avenir est devant vous ! Libre à vous de l'aborder par en dessous ou par derrière, ou même par le passé qui en est la contrefaçon ! Mais oui ! Rentrez chez vous, vous y serez bien désormais, béni par vos voisins qui vous verront enfin de retour et qui croyaient que vous vous cachiez d'eux !...  Vous vous êtes trompé ! Il y a malentendu ! Ce n'est pas "souvenir d'enfance" qu'il fallait..."

   

n° 146            Menaces familières ( ou Les bibelots du soir )

                                          Un personnage considère le simple fait de passer ses soirées seul chez lui comme une terrible épreuve. Certes sa solitude ne date pas d'hier mais depuis quelque temps, sitôt que le jour tombe, il se sent un peu chanceler lui aussi et doit s'accrocher à des riens pour ne pas sortir et s'enfuir...

                                          Quand vient le crépuscule, par les fenêtres qu'il ne craint plus alors d'entrouvrir (et même quelquefois d'ouvrir en grand!) comme les ombres dans le jardin du domaine paraissent presque avenantes (lui qui a peur de la sienne!) simplement parce qu'elles sont dehors... S'il referme un peu et recule à l'intérieur, par exemple quand un voisin se gare sur le parking, le voilà de nouveau aux prises  avec ses bibelots !

                                           A cette heure louche, entre chien et loup (c'est donc bien la sienne), ses moindres bibelots, même les plus familiers, émettent tout à coup comme des ondes de répulsion contre lesquelles il a bien du mal à lutter...Mais il s'agit surtout de tenir jusqu'à environ dix heures, après quoi la tension ambiante décline tandis qu'il ressent un bienfaisant apaisement et constate que les objets et le décor de son appartement reprennent un aspect plus accueillant...

                                           Et donc finalement, une fois de plus, il ne sortira pas, trouvant dans l'atmosphère redevenue insipide, amorphe, de son chez soi une sorte de contentement à mi-chemin entre la peur de sortir et le malheur de rester éternellement confiné, sans parvenir à s'extirper, entrouvrant au mieux une fenêtre de temps à autre quand le soir descend... D'ailleurs à nouveau, il se sentirait bien incapable de mettre un pied dehors, avec, derrière ses vitres refermées, arpentant les allées les bras croisés ou fumant une dernière cigarette à l'air libre, se pelotonnant d'aise dans leurs gilets ou leurs cardigans sous une petite rafale, les ombres du jardin, ces dames du domaine  "Les clairs lilas",  copropriété modèle, ces ombres à toutous du soir, redevenues inhospitalières et menaçantes... 

 

n° 147            De la lumière à l'ombre ( ou  La porte peinte )

                                            - "Mais bon sang, quand donc la lumière reviendra-t-elle ? "

                                  Un petit groupe dans l'obscurité quelque part. Une vague porte est visible dans une sorte de rayon de lune ou de phosphorescence lointaine. Où sont-ils ? Qui sont-ils ? Et de quelle lumière s'agit-il ? De la lumière visible (solaire, électrique ) ou bien d'une lumière intérieure ?

                                            -"Nous sommes pourtant dans le lieu de la lumière !

                                            -  Oui à sa source même...

                                            -  Oh ça, Bill, il y a lumière et lumière...

                                            -  Et il y a loin de la lumière à l'ombre !

                                            -  Moi, je la vois les yeux fermés...

                                            -  Tu la revois, c'est différent !

                                            -  Il y a aussi deux sortes d'ombre..."

                                   Provenant d'ailleurs, un autre dialogue en cours les concernant peut-être :

                                            -"Ont-ils pris conscience de cette porte ? Peuvent-ils l'apercevoir ?

                                            -  S'ils la voient, ils ne peuvent pas se rendre compte que c'est un trompe-l'œil peint sur le mur...

                                            - Tant mieux, cela les aidera peut-être quelque temps...Sont-ils de ces gens qui sont restés trop longtemps adolescents ?

                                            - Ils veulent sortir de l'ombre...

                                            - Qu'ils y entrent ! Ils seront chez eux !

                                            - Ce sont des gens qui ne se trouvent jamais bien chez eux...

                                            - Ils ne savent pas où ils sont.

                                            - Le savons-nous nous-mêmes ? Nous le savons en gros grâce à cette pile électrique qui du reste commence à faiblir...                                    

                                            - Bientôt, il va faire nuit pour tout le monde...et il y a longtemps que je m'attends à cela ! "

 

n° 148          La Rivière de Jade ( ou  Le J  par tomber ! )

                                    En rentrant chez lui chaque soir, un homme aperçoit, d'un beau vert-émeraude, l'enseigne lumineuse (seul point de couleur dans cette banlieue tristounette  de petits pavillons grisâtres) d'un restaurant chinois, "A la Rivière de Jade" ...  Mais sa route habituelle tourne avant l'établissement. Un jour, il ira tout droit ! Il ira s'attabler à ce restaurant...Il s'imagine que sa vie pourrait bien alors changer de façon extraordinaire...

                                     Le temps passant, au moment voulu, chaque jour, il continue de tourner à gauche pour rentrer dans son petit pavillon grisâtre à lui, et retrouver sa femme et ses enfants. Au fil des ans, la lueur de l'enseigne semble virer au rougeâtre puis à une sorte de vilain gris-orangé, tandis qu'il persiste à rentrer à la maison où d'abord sa femme,  seule et déjà grisonnante, puis bientôt le souvenir de sa femme seulement, l'attendent...

                                     L'intensité lumineuse diminue, non ? Est-il encore temps ? Et le J de Jade penche, lui semble-t-il. Serait-ce à l'abandon ? Non, ce serait complètement éteint ! On doit peut-être servir un ou deux repas de temps à autre certains soirs. Il peut donc encore y aller ! Il en éprouve du reste toujours une vague envie, mais voilà sa solitude désormais l'enchaîne encore plus à son petit pavillon grisâtre...Il est un peu désemparé, après toutes ces années d'hésitation il ne sait toujours pas très bien quoi faire... Mais il se sent rasséréné en se disant que demain ou dans les jours à venir, l'enseigne finirait sans doute par s'éteindre tout à fait et le J par tomber...

                                      

n° 149               Papa pour deux sous ( ou  Drôle et rare )

                                      Un personnage (toujours le même sans doute), aux alentours de la cinquantaine, reçoit la visite d'un jeune homme qui lui ressemble un peu...(mais pas tant que ça, contrairement à ce que s'imagine, dans sa velléité à essayer de jouer sa vie à l'aide de subterfuges de quatre sous, ce curieux caractère). Leur conversation est, si on veut,  assez détendue, anodine, mais on sent par moments l'homme plutôt mal à l'aise. Quelle est exactement la nature de leurs relations ?

                                      De temps en temps le jeune homme paraît vraiment très décontracté  et fait même  preuve parfois d'un sans-gêne provocateur...Par exemple, il se lève  brutalement pour aller regarder dans un tiroir comme s'il était chez lui !

                             - "Tu n'avais encore jamais fait ça!" lui dit l'homme mûr (ou censé l'être) sur un ton à la fois stupéfait et inquiet.

                             - "Monsieur Périmont, il va falloir m'augmenter si vous voulez que je continue à vous appeler "Papa" devant les gens..."

                             - "C'est strictement la seule chose que je te demande, tu le sais bien et c'est juste pour jouer ! "

                             - "Je sais. Mais c'est quelque chose de drôle, de rare, comme job d'appoint...et ça vaut bien plus que les deux sous que vous me donnez !"

 

n° 150              Du grégorien à la techno ( ou   Vivement le silence ! )

                                      Un jeune homme qui dans l'existence, d'un jour sur l'autre, passe d'une manière de vivre à une autre, opposée. Ces deux pôles sont symbolisés par le genre de musique qu'il lui plaît d'écouter alors...Il passe ainsi directement du chant grégorien à la techno !

                                       Le grégorien est lié à la matinée fraîche et limpide, à l'eau pure, à la nourriture saine et légère, aux plantes de montagnes, aux petites maisons de villages,  à l'enfance (chorales et maîtrises), au recueillement, à la spiritualité...

                                        La techno à la nuit glauque et enfumée, à l'alcool, aux nourritures lourdes, au béton et aux plantes artificielles, à l'exaltation morbide des sens, aux eaux poisseuses, à la sensualité grossière, à l'abrutissement collectif aux sons numériques, bref au reniement de l'enfance et à l'abandon de soi sans retenue dans l'âge adulte et ce qu'il a de plus médiocre...

                                        Quelquefois sur une petite route (est-ce en rêve?),  exactement à mi-chemin entre ses deux pôles, quand il n'est donc quasiment rien, indéterminé comme un photon avant la mesure, il passe, léger sur ses pieds coussinés, devant une petite pancarte, destinée sans doute aux automobilistes du futur,  mentionnant cette douce injonction : " On est prié de respecter le silence ! "    

 

n° 151           Bureaux en août ( ou  Sous le ciel de Paris )

                                        Un personnage erre dans Paris au mois d'août...Il semble chercher à retrouver une ancienne connaissance. Mais a-t-il seulement une adresse valable ? Celles auxquelles il se rend ne paraissent pas très fiables et surtout il ne reconnaît pas les endroits qu'il visite. (A un moment, on l'aiguille même sur la banlieue, en particulier au Raincy, commune dont apparemment il ne conservait aucun souvenir et où il n'avait sans doute jamais mis les pieds).

                                         Il se perd dans les lignes d'autobus et se retrouve aux confins de la grande banlieue, dans la commune des tout derniers pavillons, sous les premières ombres d'un bois. Comme il s'éloigne facilement ! Il est certain d'être soumis naturellement à une force centrifuge. (Il n'a qu'à se laisser aller et aussitôt il se met à quitter le lieu où il se trouve!) .  Pourtant comme il aimerait bien revenir sur Paris et même en plein centre de la capitale, car pour lui il ne fait plus de doute désormais que c'est en cet endroit précis qu'est située l'adresse qu'il recherche...

                                          Effectivement c'est dans l'Ile Saint-Louis qu'il pense retrouver le contexte d'une ancienne relation. Toutefois, parvenu devant l'immeuble dont il lui semblait garder la façade assez clairement en mémoire, il se met à douter un peu, sent l'éloignement commencer à faire son œuvre, et de fait il reflue tout doucement...

                                          Mais s'étant ressaisi, il pousse la porte, monte un escalier assez large au début mais qui devient au fil des étages de plus en plus étroit, d'abord en pierre, puis en bois de plus en plus craquant, pour finir en un colimaçon si resserré et escarpé qu' il a bien du mal à le franchir et d'où il perçoit comme un étrange et lointain chantonnement...

                                           A peine extirpé de cette drôle de spirale ascensionnelle, tout en haut donc, un couloir (par une lucarne on reconnaît bien le ciel de Paris) avec au bout une porte (dont la hauteur parait correspondre exactement à sa taille)...Il l'ouvre comme sans le vouloir tout à fait, mais le voilà aussitôt dans des bureaux...Ah oui, par contre il reconnaît cet endroit...Il y est déjà venu...Mais si, il y est resté même... Pour quoi exactement ?

                                           Il  avait passé là, il y a longtemps, le mois d'août, tout seul. Il y avait du reste si on peut dire travaillé, attendant tant bien que mal le retour de ses collègues partis tous en vacances en même temps! Ce même ciel déjà, cette même lucarne. Il y avait quelqu'un en face de lui qui n'était pas là, qui n'avait jamais été là...  Et puis s'ennuyant un peu, il était sorti faire un tour, laissant les bureaux entièrement déserts, comme à l'abandon ! Jusqu'où était-il allé ? Combien de temps avait-il passé dehors ? Quand était-il revenu ? Etait-il seulement revenu ?...Reviendrait-il seulement ? Venait-il juste de revenir ? A l'instant ?

                                           On vient vers lui...Il donne son nom...Ah c'est vous qui...On vous croyait disparu !On a cru je crois à un abandon...M'enfin, c'est bien  loin maintenant...Oui cela fait si longtemps qu'ici tout le monde a changé...Moi par exemple je ne vous connais pas. Ici, on ne vous connaît plus que de nom et par le drôle de souvenir que vous avez laissé ! Mais ne vous en faites pas, c'est sûrement toujours la même chose, toujours pareil...On le prie de s'asseoir comme si de rien n'était...Il s'assoit dans un fauteuil, à son bureau !

                                         

n° 152             Les clapots du Luxembourg ( ou La coupée )

                                           Un personnage (toujours le même et encore un autre) entreprend de faire le bilan de dix jours de sa vie.  Il y a des détails en nombre et d'une grande précision, mais on ne sait pas très bien si cette période correspond à un immense voyage à travers le monde ou simplement à un moment de repos (une espèce de sieste) dans sa petite chambre, une soupente sous les toits...

                                           Il est allongé sur un canapé. Posée contre une sorte de fenêtre lucarnée, grande ouverte, n'y aurait-il pas une échelle qui monterait d'en dessous, d'un toit en terrasse ou d'un aménagement approprié ? Mais non, ce n'est pas une échelle, c'est le haut d'une sorte de passerelle ! Habiterait-il la casemate d'un ponton ?  Est-il nautier ? Ou juste pensif d'avoir été une fois matelot ? Nostalgique d'une houle écumeuse clapotant  sous les piles d'une jetée au temps de sa jeunesse? Non, peut-être pas...

                                           En tout cas le vague bruit de mer qu'on entend très loin au dehors n'est pas le fruit des grands rouleaux du Pacifique. C'est le petit clapot du Bassin du Luxembourg le mercredi après-midi par vent du Sud !

                                           Par contre, mais oui maintenant on voit bien, sa fenêtre n'en est pas une ! C'est une coupée !  Une ouverture dans la coque d'un navire par où on descend (ou monte) à l'aide d'une échelle... Il est donc sur un bateau à quai ! C'est très différent, il est déjà plus ou moins sur place...

                                           Est-il à la recherche de l'objet manquant ? Ou bien se manquant à lui-même, essaie-t-il de rencontrer quelqu'un d'autre de plus fiable que lui ?  Quand va-t-il se lever enfin (on devine qu'il est là, allongé, oisif, tout à l'abandon de lui-même et du monde, depuis très longtemps) et descendre par la coupée? C'est cela, il va finir par vaincre son inertie et renouer avec le vaste monde...Il aurait déjà fait le plus gros du chemin sur cette mer houleuse mais dont il a déjà aussi la nostalgie ! On sent à nouveau son appréhension à sortir, terrible, exactement comme quand il est chez lui et qu'il doit simplement descendre à sa boîte aux lettres! Comment  retourner dans ces creux du grand large sans rien voir d'autre? Rester à bord ? Et la coupée alors !

                                            Ne pas se montrer...Repartir comme il est venu, en cachette, dans la même cabine avec la même coupée... Et tâcher de se lever à temps, à la fin de cette sieste pâteuse,  pour aller quand même au bureau !

 

n° 153           Radiateur magique ( ou  La cabane de Romulus )

                                         Cette fois-ci le personnage (qui est toujours le même et sans doute donc aussi un autre) classe des diapositives. Il  prépare une soirée projection pour des amis. Ces vues sont censées représenter des moments de sa vie  qui l'ont particulièrement ému ou enthousiasmé au cours de ses multiples voyages et dont il leur a tant parlé : la lumière du jour à travers des persiennes le matin dans une chambre à Florence, une ambiance extraordinaire dans une banlieue magnifique d'Athènes, un paysage exceptionnel d'immenses cañons rougeâtres dans le sud du Guatalpatèque...etc etc...

                                          En fait, après avoir classé et visionné l'ensemble (et, armé d'un fol espoir, recherché en vain d'autres boîtes),  il s'aperçoit que partout à travers le monde, il n'a jamais photographié que des immeubles modernes tout à fait quelconques, des hangars, des transformateurs électriques et surtout des tas d'objets, ou détails insignifiants de structures, qui n'ont rien de typique, que l'on voit partout et nulle part ! Comment va-t-il s'en tirer ? Ils vont croire qu'il se moque d'eux avec ses gros plans (qui plus est en authentique Cibachrome 25asa) de grilles d'aération, de poignées d'alarme, de molettes d'arroseurs de parking, de compteurs d'on ne sait quoi, d'armoires à hose d'incendie et autres tubulures émergeant tout juste de la noirceur d'un sous-sol...  

                                           N'ayant pas le choix d'autres clichés ni d'une autre soirée, il va faire jouer, par un simple  commentaire approprié, la magie évocatrice de certains noms de lieux ou de situations...Mais si ! Et il a déjà bien ressenti cela de temps à autre... Par exemple, si dans une soirée diapos on vous montre une chasse d'eau de cabinet en gros plan cela n'a rien de folichon, mais si on ajoute que c'était à Venise, cela prend tout de suite une autre tournure ! Idem pour un radiateur de chauffage central, couleur sanatorium, qui ne soulèvera probablement pas l'enthousiasme mais si on précise qu'il était situé en pleine Engadine à Davos en Suisse,  cela changera tout, et revu dans un clair de lune neigeux de haute montagne , à coup sûr il deviendra "magique" ! 

                                            Voilà, c'est fait. Ou presque. Car s'il a trouvé un "équivalent-lieu imaginaire" pour la plupart de ses diapos, il y en a une qui le laisse sec et c'est dommage car il y tient curieusement beaucoup : en très gros plan, un simple bouton de porte ! Et alors d'une modestie à faire peur, semblant appartenir à un abri de jardin ou à une casemate de chantier...De chantier ! Cela a tout de suite fait tilt dans sa mémoire en rapport avec l'article de journal qu'il avait lu en vacances  justement à Rome et qui disait qu'à deux pas de son hôtel, sur l'Esquilin (ou l'Aventin?) on venait de découvrir la cabane de Romulus !

                                             Et  afin de préserver la fabuleuse trouvaille des mains tripoteuses de la foule, on avait recouvert l'excavation en cours d'une guitoune de tôle !   Et voilà ! C'est trouvé ! Et c'est gagné ! Il va tout simplement dire à ses invités que derrière cette porte en ondulé, banale, insignifiante, prise on ne sait où et dont on voit le malheureux bouton sur sa diapo en très gros plan, se trouvait l'habitat du premier roi de Rome ! 

                                             (Sa soirée sera épatante...Cela va en jeter c'est sûr ! Comme il est heureux ! Pour une fois, il va peut-être réussir  quelque chose dans la vie! Une soirée ! Et quelle soirée ! Romulus derrière son bouton de porte ! )

   

n° 154              Tristounet  ( ou La philopédie )

                                             Toute la journée, un petit employé de bureau connaît un parcours professionnel tristounet (c'est d'ailleurs, comme il le sait puisqu'il l'a voulu ainsi, son surnom) et assez minable...Parlant peu ou pas du tout, distant, voire craintif, se cachant presque, il passe pour  moitié crétin, incompétent et faux jeton! En plus, et surtout, comme il se plaint méchamment des collègues mères de famille qui amènent leurs enfants le mercredi après-midi, et qu'il gifle à l'occasion, il est taxé de pédophobie !

                                              Mais le soir, sitôt rentré chez lui, il se transforme complètement ! Se ragaillardit sans vergogne, parle avec aisance non seulement sa propre langue mais des langues étrangères, donne des leçons particulières de littérature chinoise, accorde des interviews à des journalistes. Il semble même qu'il publie des livres sous le pseudonyme avantageux de Pierre Le Magnifian (il s'appelle Gondran !) et que son roman "Passée la première ombre" soit un best-seller !

                                               Et encore mieux, il se rendrait nuitamment à des réunions mystérieuses de partisans au cours desquelles tout le monde l'acclame, le fête et le congratule ! On encense son infinie compétence et même son aimable gentillesse, sa courtoisie bienveillante , son ouverture aux autres en général et plus particulièrement ses relations affectueuses avec les enfants dont il se révèle en réalité tout à fait le grand ami. Et cette philopédie inattendue chez lui est unanimement appréciée et considérée comme une  chose magnifique, des plus rares et qui finalement le caractérise et le valorise le mieux.

                                               Alors pourquoi tous les matins continue-t-il à ingurgiter sa soupe à la grimace et revêt-il indéfiniment son masque de grincheux rapiécé, reprend-il sa dégaine de coincé du bas du dos, sa tignasse pelliculeuse qu'il feint de gratter pour embêter les gens et ce jusqu'au soir où à nouveau il va se transformer sinon en l'homme idéal du moins en grand ami ?  

 

n° 155               Du bord au centre ( ou  Les bobines )

                                               Un biographe (une certaine ressemblance avec l'autre, avec les autres, toujours un peu le même donc) préparant un ouvrage sur la vie d'un écrivain (ou d'un compositeur) se rend dans la région où l'auteur a séjourné et a écrit (ou composé) son œuvre majeure. Et il se demande ce qui dans cet endroit a bien pu inspirer à ce romancier (ou musicien) une œuvre aussi forte et originale...

                                                En effet, le paysage raplapla n'est composé quasiment que de sortes de friches industrielles informes, de tas de scories ou de déchets plus ou moins agglomérés ou éparpillés. Des habitants on n'en voit point et les quelques éléments suggérant des habitations sont de tôle ou de parpaings raccordés ! Comment peut-on trouver là matière à une inspiration d'une telle poésie  et surtout d'une aussi grande hauteur de vue ?

                                                C'est curieux tout de même car il lui semble bien que l'autocar qui l'a conduit ici, dans la dernière partie du trajet, a énormément monté et que le véhicule a gravi  pendant un bon moment une pente des plus raides assortie de nombreux tournants en épingles à cheveux...Il est vrai qu'il a somnolé un peu  vers la fin du voyage et peut-être a-t-il rêvé...

                                                Bien réveillé désormais, il part se promener droit devant lui et ne tarde pas à s'apercevoir que ce qu'il prenait pour l'horizon était en réalité une bordure, un début de pente à pic ! Il est sur un plateau ! Voilà qu'à présent il surplombe une immense campagne vallonnée et parsemée de bois et prairies verdoyantes traversées d'un cours d'eau bleu azur ! Il croit entendre la symphonie pastorale ! Il la voit !

                                                Et du reste, au bord même du plateau, c'est déjà un autre monde. On aperçoit au tout début de la pente, sitôt l'arrondi du rebord passé, ça et là, des sortes de petits chalets fleuris entourés de tables et de bancs de bois d'un effet extrêmement bucolique et plaisant ! Et oui, manifestement toute une partie de la population a émigré ici, en haut de ce versant où l'on voit des personnes se promener et se réjouir d'une manière tout à fait champêtre, inimaginable au centre du plateau plein de carcasses de hangars et de fleurs métalliques rouillées, de boulons graisseux comme montés en faux colliers de vache, mais où ces gens ont peut-être commencé leur vie...

                                                 Seulement c'est tout de même un drôle de pays. Un des jeux qui font fureur, en particulier chez les enfants mais pas seulement, le lancer d' "irrécupérables" ! Il s'agit ni plus ni moins de braves cerfs-volants mais dépourvus de ficelles et de tout moyen de récupération ! Ils ont ces cerfs-volants,  sur le simple lâcher de ballons qui explosent rapidement, l'avantage de rester longtemps visibles, de battre tout de même vaguement des ailes comme un oiseau, et de faire rêver la jeunesse à chaque coup tant ils semblent, grâce à un ingénieux montage de leurs voiles et baguettes, et durant de longues minutes, persister dans leur désir de se hisser vaille que vaille, sur la gauche du plateau, toujours plus haut en direction  des croupes neigeuses des Michabel !

                                                 Et outre le fait de savoir s'il existait, ou même avait jamais existé réellement, en plus de ceux du bord,  des occupants au centre du plateau,  notre biographe (une sorte de héros blafard toujours à se ressaisir croyant sans cesse qu'on l'observe dans sa permanence à fléchir, ce qui lui vaut sans doute, à cinquante ans passés, de faire encore bien jeunot et inconsistant, mais au moins peut-être de ne pas grossir, d'être encore appelé jeune homme et souvent tutoyé d'office par des beaucoup plus jeunes que lui !)  se demandait si en cas de réponse positive à cette épineuse question, quel endroit le grand poète-diariste (et informaticien-rédacteur de fiches) dont il avait suivi les pas ancestraux jusqu'ici pour mieux connaître les conditions de la gestation de l'œuvre (et en particulier de son fameux "Foison des pensées dolentes") avait bien pu choisir...

                             - "Ah mais oui, jeune homme, il a bien existé des habitants au Centre du Plateau et il y en a encore ! Des gens qui ne se mêlaient pas à ceux du Bord et qu'on ne voit toujours pas beaucoup! Ils s'aménagent des sortes de logis en rapprochant simplement des grandes bobines de câble en cuivre qu'on leur avait dit pouvoir servir un jour à leur apporter  l'électricité depuis un futur barrage quelque part très loin en bas, et qu'en réalité on avait entreposées là juste pour embêter le monde et faire causer..."

                                                 Notre héros est comme transi par tant de curiosité et d'intérêt à la fois, seulement voilà, il se demande si lors de son séjour en ces hauts lieux le grand épistolier à l'inspiration si sublime (et subtil jusque dans ses vociférations nocturnes et les gémissements de ses réveils pâteux) qu'il poursuit de ses doutes et de ses vaines interrogations ( Irimée Locuchet, à l'époque déjà publié dans la Pléiade et de l'Institut Vomitoire!) avait choisi de résider chez les "Centreux" ou parmi les "Bordeux" ?

                                                 Il décide donc nonobstant de revenir un peu à une position plus centrale, fuyant tout à coup le bord, afin de, par un doux cheminement méditatif, tenter d'en savoir un peu plus, déjà sur lui-même et surtout sur l'autre, celui dont il est venu suivre les traces ici alentour ou par là à travers et  au sujet duquel il est de plus en plus perplexe, ce grand géographe (et pneumologue aussi on pense) qui avait tant de cordes à son arc qu'il paraissait voué à une débandade permanente ! Qui était-il au juste ?         

                              - "...et vous verrez les Centreux,  yzavaient aussi leurs boutiques ! Ce que vous avez pris pour des hangars, c'étaient des espèces de commerce...y fonctionnent plus...tout délabrés...on trouve juste par-ci par-là des enseignes, des débris de néons dans des enveloppes en plastique...enfin vous verrez, quoi !...c'est pas jouissif aux Centreux...on sait pu où kisson...y en a pu !...enfin on croit!...moi j'sais pas!... Bon séjour jeune homme!...C'est tout droit sur votre gauche, au bout ça tourne !"

                                                  En se disant qu'en tout endroit de la création les gens du cru sont bien tous pareils et parlent au fond un même langage sur le même ton, il reprend tranquillement le chemin du Plateau, qui curieusement ne lui paraît à présent pas si plat que cela et même assez ondulé...Mais c'est peut-être une question de point de vue ou d'humeur...

                                -"Eh jeune homme! Les gens du Centre, on les appelait les Bobineux !" ajouta-t-elle avant de se laisser comme choir de l'autre côté de la bordure et de disparaître d'un seul coup dans cette sorte d'autre monde qui apparaît comme le meilleur des deux...mais l'est-il vraiment ?

                                                  Finalement, il se dit, en se lovant dans l'angle extra-moelleux de deux grandes bobines de fil de cuivre à peine jointives, qu'on n'est pas si mal au Centre et donc que son fameux homme de lettres et de chiffres a peut-être bien préféré ce côté-là...

                                -"Un numismate avez-vous dit ?"

                                -"Non, un greffier des apparences!..."

                                -"Jamais vu !"

                                -"...ou si vous voulez mieux madame, une sorte d'écrivain, mais alors un authentique, un vrai, un écrivain qui n'écrirait pas! J'écris moi par contre sur lui, sur sa vie..."

                                 -"Jamais vu non plus! On voit pas grand monde par ici !" avait-elle encore précisé juste avant sa chute qui, d'où il était, paraissait comme irrémédiable et définitive.

                                                    N'empêche qu'à nouveau, le revoilà tout seul n'importe où ! Des bobineux ici il y en a peu ! Pourquoi n'en a-t-il vu aucun ? Et l'a-t-on vu lui ? Il a pensé un moment repartir exactement par où il était arrivé...Et puis on a tout de même ajouté à son intention (peut-être, au moment terminal de sa chute, la bonne femme encore, la bordeuse) ces mots :

                                  -"Attention jeune homme! Les bobines c'est dangereux! A roulent ! Des fois! "

                                                   Acagnardé dans son recoin de vieux enroulements de cuivre choisis parmi les moins vert-de-grisés (il lui reste donc un certain amour-propre) il se laisse aller à une sorte de douce torpeur rêveuse...De drôles d'images lui apparaissent en songe : il serait arrivé ici en autocar ! Comment cela se peut-il ? Comment un véhicule aurait-il pu monter jusque là ?...Il a plutôt dû venir à pied sans le vouloir tout à fait ou sans vraiment s'en rendre compte, à travers des branches ou même en plantant (du moins en partie) le décor lui-même et cela peut-être juste pour pouvoir se targuer un jour d'un exploit solitaire sans précédent !

                                   -" A des fois ! " a-t-elle répété, déjà de l'autre côté du rebord, tombante...

                                                    Et ce fameux personnage qui a écrit ou composé, et auquel il est censé s'intéresser, aurait lui rempli sa vie précisément avec celle des autres ! Alors, un peu par dépit, mais surtout parce qu'il sent que, cette fois, il risque bien de s'endormir profondément et pour longtemps,  il s'amuse à se dire ou à s'avouer qu'il n'a jamais existé ce bonhomme, que c'est encore un double intérieur qu'il s'est façonné, un de plus dans sa curieuse existence qui n'aura été en tout et pour tout, au cours d'interminables vagabondages, que l'échec cent fois réitéré à se trouver lui-même ou plus exactement à se retrouver !

                                   -"Eh jeune homme! Et l'enfant où est-il ?..."

                                                    Quoi, encore cette bonne femme! Elle rebondit ! Elle repasse la bordure en sens inverse! Donc elle remonte...Quand retombe-t-elle pour de bon?  Elle va revenir comme ça  encore  longtemps me hanter? De quoi je me mêle !

                                   -"Oui mon petit, où qu'il est ? Des fois! L'enfant ! "

                                                      Mais si ! Elle a raison ! Par ce curieux numéro de voltige (qu'elle essayait avec des gestes de faire passer pour un phénomène naturel), elle est en réalité revenue me suggérer la solution. Je m'étais quitté enfant ! Je ne me suis donc pas reconnu... Le mystère des origines, de l'énigme de  l'enfance,  est une fois de plus la cause de tout ! De bien des tourments, de bien des chagrins...de cette nostalgie incurable ! Elle a raison. Je me suis inventé cette tâche improbable d'étudier quelqu'un pour mieux me fuir moi-même et de ce fait je me suis peut-être retrouvé sans le savoir, sans savoir que c'était moi, que cela avait été moi...et que je pouvais donc, quelquefois, encore m'apercevoir moi-même dans des recoins, des soupentes, des renfoncements paillés ou  à travers un hublot, tel que j'étais alors...et que je suis peut-être toujours...On ne se rend pas compte...

                                                                                     

n° 156                L'heure du rayon  ( ou Les montgolfières lumineuses )

                                   -"Il s'en passe des choses à Vaudussoire ! Et pourtant nous qui y habitons et en plein centre depuis si longtemps, on ne voit rien du tout ! S'il n' y avait pas la télé, on ne saurait rien de ce qui se passe dans le quartier ! C'est une belle invention pour des casaniers comme nous !"

                                                    Un couple entre deux âges (et entre deux poteaux électriques qui justement  font relais pour leur poste) sort très peu pour ne pas dire jamais et a du mal à savoir ce qui se trame au juste dans leur bonne ville qui deviendrait, à en croire les infos, de plus en plus animée et recherchée de par le monde avec même des symposiums et colloques en tout genre, des bourses d'échanges peu communes et peu communs. Mais cela est-il certain ?

                                                    De toute façon, les Moufflard, lorsqu'ils entendent , par les médias, des nouvelles de leur belle commune (belle à hauteur du souvenir qu'ils en gardent de l'époque où ils sortaient encore), si cela ne leur donne pas vraiment l'envie de ressortir un peu, du moins cela leur procure une satisfaction bizarre, une sorte de contentement benêt, une manière de fierté qui les pousse à se rengorger d'aise chaque fois qu'ils entendent "Vaudussoire" à la radio ou à la télé...

                                                    Dire que les Moufflard ne mettent pas du tout le nez dehors serait exagéré car les volets du séjour restent plus ou moins entrouverts la plupart du temps, ce qui leur permet de capter, outre le tout dernier rayon du soleil (pour eux le seul de la journée) qui émerge parfois le soir, au moment de se coucher, de dessous la voûte du passage d'en face, également le spectacle de la rue, certes rétréci par l'entrebâillement des volets mais assorti de sa rumeur, elle au contraire amplifiée par l' exiguïté même de cette ouverture au monde... Curieux stratagème dicté sans doute par le principe universel de précaution mais surtout par un terrible esprit d'indépendance soupçonneuse...

                                                     Leur petit logement tuyau de poêle se trouvant au rez-de-chaussée, ils voient finalement assez bien les choses et s'ils constatent effectivement une certaine animation, rien tout de même de très signifiant...Aussi s'enhardissent-ils, avançant un peu la tête par l'ouverture (ou cadrant juste leur visage dans cette dernière s'il vente trop) à tenter de recueillir quelques éléments d'information auprès de voisins en route devant chez eux pour les commissions...

                                                      Mais il leur est bien difficile d'obtenir confirmation des extraordinaires nouvelles de la télévision...La presse exagère-t-elle ou les gens sont-ils indifférents ?

                                               -" Y a-t-il des symposiums, des fois, savez pas ?

                                               - Comment ?

                                               - Et des colloques ?

                                               - Plaît-il ? "

                                                       Leurs questions provenant déjà, désincarnées, comme d'un antre obscur et mystérieux, elles semblent tout à fait sibyllines au passant moyen...Monsieur Moufflard, lui, aime bien l'heure du rayon de soleil du soir car alors il y va franchement! A l'insu de son épouse (qui trouverait cela trop risqué mais heureusement à ce moment-là fait la vaisselle) il écarte un peu plus les deux battants des volets et avance carrément la tête sur le trottoir ! Alors s'il n' y a pas trop de fumée ou de vapeur sortant du passage d'en face, il ressent toute la bonne chaleur finissante du soleil couchant sur ses yeux plissés ! Et du fait que, surtout en juin, il n'y a guère de passants à ce moment de la journée, le voilà, suprême paradoxe, et pour quelques précieuses secondes, à la fois en sécurité chez lui et comme dehors en même temps !...Inouï, incroyable,  mais en a-t-il le droit ?

                                                      Madame Moufflard, ses volets toujours disposés en étroite meurtrière, n'abandonne pas sa voisine un peu interloquée, mais se rabat sur les montgolfières, sujet plus populaire que les colloques :

                                                -" Ah mais oui, mam' Moufflard, les montgolfières ça c'est vrai ! Du reste on les attend, comme prévu elles sont parties ce matin !

                                                - Oh madame Dumeudon, ce que ça me fait plaisir ! Ce soir, du coup, on va sûrement sortir avec mon mari, ressortir donc ! Depuis le temps ! Aller quand même les voir approcher , puis atterrir...Vous vous rendez compte, en pleine nuit et lumineuses, ce que ça doit être beau !

                                                - Ah mais alors par contre, ma pauvre, je crois que comme le vent est plus fort que prévu, elles vont arriver beaucoup plus tôt... à midi du coup, oui, tout à l'heure, donc vous voyez en plein soleil ! "

                                                        A cet instant, vu de loin, sur le trottoir, on aurait observé une passante se remettant brusquement en route, l'étroite ouverture dans les volets à travers quoi elle avait l'air de parler depuis un moment s'étant brutalement refermée !  

      

n° 157             Le tube-allonge   ( ou  Un papeton photographe ! ) 

    

              Voir page 11 

                              

 

 

 TOM REG   "Mini-contes drolatiques et déroutants"  

 

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