MAGALMA

 

LECTORIUM

 

 

 

Encore la boîte du bouquiniste ou le carton du libraire d'occasions. Tous genres et éditions pêle-mêle, c'est  l'éclectisme assuré. Un livre au hasard qu'on ouvre à une page plus ou moins quelconque et cette courte lecture qui s'ensuit, généralement de quelques lignes tout au plus. Curieux ou pas mal...Au fait de qui est-ce ? Alors en le refermant on regarde sur la couverture le nom de l'auteur et le titre de l'ouvrage. (Ici ces derniers, dans un même esprit et pour inciter peut-être aux devinettes, ne sont dévoilés que le lendemain).

 

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n°492
 

       Précédé de conversations entre les deux tendances, le congrès de 1953 marque un premier rapprochement : Tessier s'en va, Bouladoux le remplace, Georges Levard devient secrétaire général. Un compromis sur les structures, qui améliore la démocratie à l'intérieur de la centrale, est adopté par les délégués. Mais la réconciliation est de courte durée. L'attitude de la direction pendant les grandes grèves d'août est jugée sévèrement par la minorité, et les polémiques reprennent.

       Au congrès de 1955, les minoritaires sont exclus du ureau ; à celui de 1957, les heurts sont particulièrement durs. "Quel socialisme défendez-vous, lance Bouladoux à la minorité. Celui de Staline, de Kadar ou de Guy Mollet ?" A quoi il est aussitôt rétorqué  : "Et quelle morale chrétienne, celle de Franco, d'Adenauer ou de Salazar ?" Malgré la violence des attaques menées contre elle, l'aile gauche maintient ses forces.

 

Lucien Rioux - Clefs pour le syndicalisme (1972) - (essai)

 

n°491
 

       Pour tenir la distance sans éprouver de défaillance, il est nécessaire de prendre un petit déjeuner abondant : café, thé, confiture, fromage, oeufs, galettes. Pas de restriction. Manger jusqu'à l'empiffrement. Au "déjeuner", par contre, se contenter de fruits secs, de chocolat. Se munir de choses légères, sucrées, énergétiques. Ne pas s'alourdir, se laisser prendre au traquenard d'une lente digestion.

       Plus le marcheur est rapide, plus sa digestion est lente. Le malheureux sera victime, des après-midi durant, de renvois de saucisson, de sardines, de relents de charcuterie ou de conserves plus ou moins magouillées. Saucissoner, voilà le mal. C'est pire que de s'en mettre plein la panse.

 

Jacques Lanzmann - Fou de la marche (1985)

 

n°490
 

       De nombreux intellectuels jugent la télévision comme le cinéma, en la séparant des normes du loisir dans lequel elle s'insère. Ils analysent le contenu des émissions du point de vue d'une conception absolue de la Culture avec un grand C. Lorsqu'on cherche les fondements de cette conception plus ou moins explicite, on les trouve dans le système de valeurs et de connaissances qui est dispensé à une élite pendant le temps des études universitaires.

       Par rapport à cette "haute culture" , le contenu de la télévision apparaît mineur. Dans cette perspective, toute culture de divertissement se voit attribuer un caractère plus ou moins "décadent" . Huizinga a déjà critiqué ce point de vue. Dès 1930, il accusait la culture universitaire d'origine gréco-hébraïco-latine d'être restée étrangère aux valeurs du jeu.  

 

Joffre Dumazedier - Vers une civilisation du loisir ? (1962) - (essai)

 

 
n°489
      

      En vérité, j'aurais été curieux de rencontrer cette créature de rêve et de la traiter comme elle le mérite. Quelle femme est-ce donc que celle qui se prête à une telle manoeuvre ? Est-ce une niaise enfant  à qui l'on a fait la leçon, ou quelque effrontée qu'on n'a eu que la peine de payer et de mettre en campagne ? Mais il faut l'âme d'un plat valet pour n'avoir jugé digne de donner dans ce piège un instant.

       Et pourtant elle ressemble à celle que j'aime... et moi-même, quand je la rencontrais voilée, je crus reconnaître et sa démarche et le son si pur de sa voix... Allons, il est bientôt six heures de nuit, les derniers promeneurs s'éloignent vers Sainte-Lucie et vers Chiaia, et les terrasses des maisons se garnissent de monde... A l'heure qu'il est, Marcelli soupe gaiement avec sa conquête facile. Les femmes n'ont d'amour que pour ces débauchés sans coeur.

 

Gérard de Nerval - Les Filles du Feu (1854)

 

n°488
 

       En sortant de chez le surveillant général il se sentait de taille et d'humeur à saccager ce monde injuste. Ces colonnes dans la cour des cadets, ah! s'il se fût arc-bouté contre elles, il les eût tel Samson fait s'écrouler.  "Toujours les mêmes !". Toujours les mêmes à sortir premier, à réussir leurs examens, à serrer la main des prof' ! Toujours les mêmes qu'on citait en exemple ! Incapables de grimper à la corde lisse ou de dessiner le buste en plâtre de Marc-Aurel, bien sûr !

       Mais la gymnastique et le dessin, "ça ne compte pas ! Il se prit à détester les bons élèves : ceux qui vont à la Saint-Charl' et président des conseils d'administration et meurent munis des sacrements de l'Eglise ! Toujours les mêmes : "les bons à droite" à droite de Charlemagne, du Bon Dieu, du proviseur ! Toujours les mêmes !

 

Gilbert Cesbron - Notre prison est un royaume (1952) - (roman)

 

n°487
 

       Etrange folie ou intensité de l'âme, du désir ! Je supprime pour moi-même ce qu'au même moment j'atteins. Aujourd'hui, par exemple, j'attendais une lettre de X..., une seule, je ne dis pas seulement que j'attendais une lettre, je ne taisais rien d'autre depuis trois jours que de l'attendre ; rien ne comptait qu'elle, rien ne m'importait, rien ne pouvait m'attrister que de ne pas la recevoir ni me porter au comble de la joie que de la sentir là présente, quelle qu'elle dût être! Eh bien ! cette lettre qu'on venait de me remettre en même temps que trois autres, seule je ne la vis pas.

        Je lus lentement les trois autres avec un secret désespoir de l'absence de celle-là seule qui m'eût intéressé et ce n'est que longtemps plus tard que je l'aperçus où personne ne l'avait déposée que moi, sans que j'eusse réussi à la voir. Mon désir, l'intensité de mon désir me la cachait, tant il est vrai que trop d'âme nous dérobe les choses.

 

Marcel Jouhandeau - Algèbre des valeurs morales (1935) - (essai)

 

n°486
 

       Quand le chanvre est arrivé à point, c'est à dire suffisamment trempé dans les eaux courantes et à demi séché à la rive, on le rapporte dans la cour des habitations; on le place debout par petites gerbes qui, avec leurs tiges écartées du bas et leurs têtes liées en boules,ressemblent déjà passablement le soir à une longue procession de petits fantômes blancs, plantées sur leurs jambes grêles, et marchant sans bruit le lng des murs.

        C'est à la fin de septembre, quand les nuits sont encore tièdes, qu'à la pâle clarté de la lune on commence à broyer. Dans la journée le chanvre a été chauffé au four; on l'en retire, le soir, pour le broyer chaud. On se sert pour cela d'une sorte de chevalet surmonté d'un levier en bois, qui, retombant sur des rainures, hache la plante sans la couper.

 

George Sand - la Mare au Diable (1846) - (roman)

 

n°485
 

       L'enseignement des devoirs familiaux servira d'accompagnement à celui du patriotisme. Le maître n'aura pas de peine à montrer comment, dans le milieu restreint de la famille, les sentiments réciproques créent entre les parents et les enfants, les frères et les soeurs, des liens et des obligations solides. A moins de circonstances anormales, nous sentons fortement que la famille est le milieu dans lequel nous vivons pleinement. L'école n'a qu'à confirmer ces sentiments en les éclairant.

        Mais il y a plus. Par eux, l'enfant prend déjà conscience de la solidarité qui réunit tous les individus d'un même groupe. On ne manquera pas d'attirer son attention sur l'importance de la famille pour la prospérité  et la vie même de la Patrie, sur les devoirs impérieux qui en résultent, sur celui, notamment, pour chaque adulte, de fonder une famille et d'y entretenir comme une flamme sacrée.

 

F.Alengry - La philosophie du Maréchal Pétain (1943)

 

n°484
 

       Je parle de l'écrivain français, le seul qui soit demeuré un bourgeois, le seul qui doive s'accommoder d'une langue que cent cinquante ans de domination bourgeoise ont cassée, vulgarisée, assouplie, truffée de "bourgeoisismes" dont chacun semble un petit soupir d'aise et d'abandon. L'Américain, avant de faire des livres, a souvent exercé des métiers manuels, il y revient; entre deux romans, sa vocation lui apparaît au ranch, à l'atelier, dans les rues de la ville, il ne voit pas dans la littérature un moyen de proclamer sa solitude, mais une occasion d'y échapper.

        Il écrit aveuglément par un besoin absurde de se délivrer de ses peurs et de ses colères, un peu comme la fermière du Middle West écrit aux speakers de la radio new-yorkaise pour leur expliquer son coeur ; il songe moins à la gloire qu'il ne rêve de fraternité, ce n'est pas contre la tradition mais faute d'en avoir une qu'il invente sa manière et ses plus extrêmes audaces, par certains côtés, sont des naïvetés. 

 

Jean-Paul Sartre - Qu'est-ce que la littérature? (1948) - (essai)

 

n°483
 

       Walter se rendit à Fleet Street aux bureaux du Monde Littéraire , se sentant sinon précisément heureux, mais calme tout au moins, calme de la certitude que tout était maintenant arrangé ; tout, car au cours de l'éruption d'émotion de la nuit dernière, tout était venu à la surface. D'abord, il ne reverrait plus Lucy, plus jamais ; cela,  c'était définitivement réglé et promis, pour son bien, autant que pour celui de Marjorie.

        Et enfin, il demanderait une augmentation à Burlap. Tout était arrangé. Le temps lui-même semblait le savoir. C'était un jour de brume blanche tenace, si intrinsèquement calme que tous les bruits de Londres juraient  avec cette tranquillité. La circulation rugissait et se précipitait, mais sans parvenir à toucher au calme, au silence essentiel de la journée.

 

Aldous Huxley - Contrepoint (1928) - (roman)

 

n°482
 

       Il faut laisser à Klepp ceci : il a su garder ouverts les accès de toutes les opinions confessionnelles. Sa prudence, sa lourde chair luisante et son humour qui vit de hasards lui ont fourni une recette astucieuse pour mêler au mythe du jazz les enseignements de Marx.

        Si, un jour, un prêtre orienté à gauche, genre prêtre-ouvrier, traversait sa route et qu'il entretint une discothèque riche en musique de Dixieland, on verrait alors un marxiste  jazzomane recevoir les sacrements le dimanche et mêler l'odeur corporelle ci-dessus décrite aux émanations d'une cathédrale néo-gothique.

 

Günther Grass - Le tambour (1960) - (roman)

 

n°481
 

      Dans les régions abritées des influences océaniques, la vitesse moyenne du vent reste encore élevée au bord même des plages, surtout dans les parties les plus exposées, cap, centre des baies, mais elle diminue à l'intérieur des terres : Dinard 3.9m/s, Deauville 4.1m/s, Caen 4.4m/s et dans les parties abritées : port de Trouville, promenade du Clair-de-Lune  à Dinard. Les arbres poussent plus près du rivage.

       Les déviations des vents sont semblables, mais la brise de mer est plus fréquente. Elle pénètre jusqu'à 8 à 10 km de la côte dans la région de Dinard, elle souffle 1 jour sur 3 ou 5 selon la chaleur des étés à Caen (réchauffement rapide du sol calcaire sur lequel la végétation arborée est rare, côte rectiligne). Elle prend naissance entre 9 et 11h sur la côte, arrive à Caen-Carpiquet entre 12 et 14h, provoquant une diminution brutale de la température.

 

Gisèle Escourrou - Le climat de la France (QSJ n°1967-1982)

 

n°480
 

       Le lendemain, Basini fut mis sous tutelle. Non sans quelque solennité. On choisit une heure de la matinée consacrée à la gymnastique en plein air, sur les pelouses du parc, heure qu'il n'était pas difficile de "sécher".

        Reiting prononça une espèce d'allocution, pas précisément brève. Il démontra à Basini que sa légèreté le condamnait, qu'il aurait dû être dénoncé et qu'il ne devait qu'à une grâce exceptionnelle d'éviter la honte d'un renvoi. Pendant toute cette scène Basini fut très pâle, mais il n'ouvrit pas la bouche, et jamais son visage ne trahit ce qu'il pouvait éprouver.

 

Robert Musil - Les désarrois de l'élève Törless (1965) - (roman)

 

n°479
 

       C'était la première phrase prononcée depuis que Roubachof était entré dans la salle , et, malgré le ton dégagé  du barbier, elle prenait une signification spéciale. Puis ce fut de nouveau le silence ; le garde debout dans l'embrasure alluma une cigarette ; le barbier tailla le bouc de Roubachof et lui coupa les cheveux  avec ses mouvements rapides et précis. Pendant qu'il se penchait sur Roubachof, ce dernier rencontra  un instant son regard ; au même moment, le coiffeur enfonça deux doigts  sous le col de Roubachof, comme pour atteindre plus aisément les cheveux sur son cou ; comme il retirait ses doigts, Roubachof sentit sous son col une petite boule de papier qui le chatouillait.

        Quelques minutes plus tard, sa toilette était terminée et Roubachof était ramené dans sa cellule. Il s'assit sur le lit, l'oeil fixé sur le judas pour s'assurer qu'on ne l'observait pas, retira le morceau de papier, l'aplanit et lut. Il ne contenait que trois mots, apparemment gribouillés en toute hâte : "Mourez en silence."

 

Arthur Koestler - Le Zéro et l'Infini (1945) - (roman)

 

n°478
 

       - Il doit venir manger de l'oie. Mais voici ce qu'il nous faudra faire : je suis certain qu'il viendra clamer pour son argent sur l'heure. J'ai imaginé un bon tour. Il faut que je me couche, comme si j'étais malade, dans mon lit. Et quand il viendra, vous direz : " Ah! partez bas! " et vous gémirez, en faisant pâle mine. " Hélas! " ferez-vous, " voici  deux mois ou six semaines  qu'il est malade! ". Et s'il vous dit : " Fadaises! Il arrive tout juste de chez moi! " , " Hélas! " ferez-vous, "ce n'est pas le moment de plaisanter! " Et laissez-moi lui jouer un air de ma façon, car il ne tirera rien d'autre de moi !

       - Par l'âme qui en moi repose, je jouerai très bien le rôle, mais si vous retombez encore dans un mauvais cas et si la justice s'occupe de nouveau de vous, ce sera, je le crains, deux fois pire que la première fois ! Souvenez-vous du samedi où l'on vous mit au pilori ! Vous savez que chacun cria contre vous à cause de votre tromperie.

 

? - La farce de Maistre Pathelin (1486)

 

n°477
 

       Il descendit donc, mais à peine avait-il rasé la moitié de sa figure, qu'une auto à toute vitesse arriva sur la terrasse de la Noue. Le Hic l'avait vue pénétrer dans le chemin des pruniers. Il devait même rester plusieurs jours pénétré d'admiration devnt la hardiesse avec laquelle elle avait pris son tournant et grimpé la côte. Il se trouva là pour saluer le Monsieur qui descendit en hâte de la voiture et lui dit :

          - Bonjour, mon petit ami. Je suis le préfet. Veux-tu courir avertir ton papa que j'ai quelque chose de très important à lui dire mais que je suis horriblement pressé : dans une demi-heure, à Tours, je préside une commission.

        Le Hic était de feu : c'est dans ces moments-là que c'est utile. Il bondit dans le cabinet de toilette et força son père à ne pas raser sa seconde joue.

 

René Benjamin - Les innocents dans la tempête (1947) - (roman)

 

n°476
 

       Daru installa deux couverts. Il prit de la farine et de l'huile, pétrit dans un plat une galette et alluma le petit fourneau à butagaz. Pendant que la galette cuisait, il sortit pour ramener de l'appentis du fromage, des oeufs, des dattes et du lait condensé. Quand la galette fut cuite, il la mit à refroidir sur le bord de la fenêtre, fit chauffer du lait condensé étendu d'eau et, pour finir, battit les oeufs en omelette.

        Dans un de ses mouvements, il heurta le revolver enfoncé dans sa poche droite. Il posa le bol, passa dans la salle de classe et mit le revolver dans le tiroir de son bureau. Quand il revint dans la chambre, la nuit tombait. Il donna de la lumière et servit l'Arabe : "Mange" dit-il. L'autre prit un morceau de galette, le porta vivement à sa bouche et s'arrêta.  -Et toi ? dit-il.    -Après toi. Je mangerai aussi. 

 

Albert Camus - L'exil et le royaume (L'hôte) (1957) - (nouvelles)

 

n°475
 

       Le lecteur croira peut-être qu'en découvrant ce qu'il y avait d'insolite en moi, je conçus un grand effroi de ce qui allait m'arriver. Mais non, mon nouvel état ne m'épouvantait pas. Tous les jours, je sentais ma volonté faiblir, absorbée, si l'on peut dire, par cette autre volonté qui croissait en moi avec lenteur.

        Tous les jours j'abandonnais un peu plus de place à cet être singulier qui m'avait déjà pris mon corps, ma voix, mes gestes, et qui voulait, de plus, mon coeur et mon cerveau. N'avais-je pas consenti à tout cela en acceptant de retenir en moi la pensée d'un crime ?

 

Julien Green - Le voyageur sur la terre (1930) - (roman)

 

n°474
 

       Elle est bien dupe, la femme que des noeuds aussi absurdes que ceux de l'hymen empêchent de se livrer à ses penchants, qui craint ou la grossesse, ou les outrages à son époux, ou les taches, plus vaines encore à sa réputation ! Tu viens de le voir, Eugénie, oui, tu viens de sentir comme elle est dupe, comme elle immole bassement aux plus ridicules préjugés  et son bonheur et toutes les délices de la vie.

        Ah! qu'elle foute, qu'elle foute impunément ! Un peu de fausse gloire, quelques frivoles espérances religieuses la dédommageront-elles de ses sacrifices ? Non, non, et la vertu, le vice, tout se confond dans le cercueil. Le public, au bout de quelques années, exalte-t-il plus les uns qu'il ne condamne les autres ?  Eh! non, encore une fois, non, non! et la malheureuse, ayant vécu sans plaisir, expire, hélas! sans dédommagement.

 

Marquis de Sade - La Philosophie dans le boudoir (1795)

 

n°473
 

       Tais-toi donc, ivrogne que tu es ! Croiriez-vous, prince, qu'il s'est maintenant mis en tête de devenir avocat ; il tourne au chicaneau, s'exerce à l'éloquence et fait des effets oratoires en parlant à ses enfants. Il y a cinq jours, il a plaidé en justice de paix. En faveur de qui ? Une vieille femme l'adjurait de la défendre contre un gredin d'usurier qui l'avait dépouillée des cinq cents roubles représentant tout son avoir. A-t-il défendu la vieille femme ?  Non : il a plaidé pour l'usurier, un juif du nom de Seidler parce que celui-ci lui avait promis cinquante roubles...

      - Cinquante roubles si je gagnais le procès, mais cinq seulement si je le perdais, rectifia Lébédev d'une voix tout à fait changée et comme s'il n'avait pas crié  un instant auparavant.

 

Dostoïevski - L'idiot (1870) - (roman)

 

n°472
 

       Avec les nids, avec les coquilles, nous avons multiplié, au risque de fatiguer la patience du lecteur, les images qui illustrent, croyons-nous, sous des formes élémentaires, peut-être trop lointainement imaginées, la fonction d'habiter. On sent bien qu'il y a là un problème mixte d'imagination et d'observation. L'étude positive des espaces biologiques n'est pas, bien entendu, notre problème.

        Nous voulons simplement montrer que dès que la vie se loge, se protège, se couvre, se cache, l'imagination sympathise avec l'être qui habite l'espace protégé. L'imagination vit la protection, dans toutes les nuances de sécurité, depuis la vie dans les plus matérielles coquilles jusqu'aux plus subtiles dissimulations dans le simple mimétisme des surfaces. L'ombre aussi est une habitation.

 

Gaston Bachelard - La poétique de l'espace (1957)

 

n°471
 

       L'après-midi, je descendis pour la rencontrer, je la trouvai menant une femme chez le directeur, je lui dis que j'allais l'attendre ; je l'attendis une grande heure et elle disparut avec affectation par un autre côté ; je redescendis et la fis demander, on me dit qu'elle était dans la salle ; elle avait donc disparu sans que je la visse ; je la fis prier de venir me dire un mot, on revint sur le champ me dire qu'elle n'y était plus mais qu'elle était chez Bernard ; j'y descendis, elle n'y avait pas mis le pied, enfin il devint clair qu'elle se jouait de moi et cela d'elle même  car Dumoustier n'était pas à la maison.

        Madame avait aussi eu une scène d'humeur, qui m'obligeait de l'envoyer chercher chez ses enfants ; elle et sa domestique avaient troublé deux fois ma méridienne, il est clair que c'était un jour de farce.

 

Marquis de Sade - Journal inédit (1814)

 

n°470
 

       Mais un quatrième document va nous donner une impression si parfaite de dématérialisation imaginaire, de décoloration émotive qu'on va vraiment comprendre, en renversant des métaphores, que le bleu du ciel est aussi irréel, aussi impalpable, aussi chargé de rêve que le bleu d'un regard. Nous croyons regarder le ciel bleu. C'est soudain le ciel bleu qui nous regarde.

       Nous empruntons ce document, d'une pureté extraordinaire, au livre de Paul Eluard : Donner à voir (p.11) : "Tout jeune, j'ai ouvert mes bras à la pureté. Ce ne fut qu'un battement d'ailes au ciel de mon éternité...Je ne pouvais plus tomber." La vie de ce qui n'a aucune peine à vivre, la légèreté de ce qui ne court aucun danger de tomber, la substance qui a l'unité de couleur, l'unité de qualité, sont données dans leur certitude immédiate au rêveur aérien.

        Le poète saisit donc ici la pureté comme une donnée immédiate de la conscience poétique. Le poète aérien connaît une sorte d'absolu matinal, il est appelé à la pureté aérienne "par un mystère où les formes ne jouent aucun rôle."

 

Gaston Bachelard - L'Air et les songes (1943) - (essai sur l'imagination du mouvement)

 

n°469
 

       Une fois de plus, il allait falloir abandonner la tactique habituelle aux armées régulières. Le désert de l'ouest, pouvait être assimilé à une mer sur laquelle on manoeuvrait avec des chameaux au lieu de bateaux. Le chemin de fer pourrait être l'objet de raids continuels et impunis, car les corps de méharistes ennemis étaient pour ainsi dire inexistants, et, de plus, ne sauraient où frapper.

        Lawrence avait appris, par expérience, que la meilleure tactique consistait à utiliser un effectif  réduit monté sur d'excellents chameaux et à attaquer des points très espacés en se servant du matériel le plus facile  à transporter :  explosifs ou armes automatiques. Une "Lewis" en effet, pouvait se manoeuvrer sur le dos d'un chameau allant à un train de dix-huit milles à l'heure. Il réclama donc des armes automatiques et des explosifs à l'Egypte. 

 

Robert Graves - Lawrence et les Arabes (1927)

 

n°468
 

       Cette section de la rue Bonaparte est l'ancien lit d'un petit bras mort de la Seine, appelé  la Noue ou la Petite Seine , aménagé, au XIVè siècle, en canal pour amener l'eau de la rivière dans les fossés de l'enceinte  de l'abbaye. Ce canal séparait le petit Pré-aux-Clercs, situé à l'est, du grand Pré-aux-Clercs, situé à l'ouest ; le premier était la propriété de l'abbaye ; le second , bien plus vaste puisqu'il s'étendait jusqu'aux abords de notre Hôtel des Invalides, était celle de l'Université, les étudiants de la montagne Sainte-Geneviève venaient y prendre leurs ébats (le nom de la rue de l'Université porté par une rue de ce quartier rappelle ce souvenir). En 1468, l'abbaye céda le petit Pré-aux-Clercs à l'Université.

 

Jacques Hillairet - Connaissance du vieux Paris (1956) - (guide)

 

n°467
 

      - Moi, je vais vous demander quelles auraient été les conséquences morales de la politique contraire. Voici la question que je voudrais poser. C'est, en effet, le choix qui se posait devant un chef de gouvernement. Je vois, d'un côté, un certain nombre d'heures perdues, dont j'ai essayé de mesurer l'effet positif, direct. De l'autre si, dans des circonstances pareilles, aussi périlleuses, aussi dramatiques, j'avais pris, ou si M.Sarraut, mon prédécesseur - puisque j'ai trouvé cette politique déjà entièrement engagée - huit jours auparavant, avait pris l'initiative contraire, nous serions allés au plus grave des conflits sociaux et, je le répète, comme conséquence fatale, à la guerre civile. (Interrogatoire de Léon Blum)

 

Mazé / Génébrier - Le Procès de Riom (1945)

 

n°466
 

       Father Watts-Watt stood in the open door, his hand on the switch. The light shone at me from his knees and his eyes and his swinging bulb moved all the shadows  of the room in little circles. For a time we looked at each other through this movement. Then he seemed to pull his eyes away from me and look for something in the air over my bed.

       "Did you call out, Sam?" I shook my head without saying anything. He moved away from the door, watching me now, trailing his right hand behind him on the switch and then letting it go consciously, like a swimmer who takes  his feet off the sand and knows now  he is out of depth. 

 

William Golding - Free Fall (1959) - (roman)

 

n°465
 

       - Le nom de votre père ?

       - Le nom de mon père ? Le nom de mon père ? Il s'appelait, je ccrois, je n'en suis pas du tout sûr, il s'appelait... Non, vraiment, je ne m'en souviens pas.

      - C'est ennuyeux.

       - J'avais les papiers, avec les noms, dans l'autre valise.

       - Mettez un point d'interrogation sur le livret que vous lui faites, ça arrangera tout.

       - Inutile, je pense, de vous demander le nom de votre mère.

       - Mon père l'appelait tantôt Ursule, tantôt Elise, tantôt Mariette, tantôt Blanche.

       - Mettez Jeanne, c'est plus vraisemblable.

       - Pour vous aider. Quel est votre âge ?

       - Ah! monsieur le Consul, si vous pouviez me me le dire, je voudrais bien le savoir.

        - Mettons " âge indéterminé ".

 

Eugène Ionesco - L'homme aux valises (1975) - (théâtre)

 

n°464
 

       Elle raccroche le récepteur et prend une cape de pluie dans le placard. L'odeur de fourrure, de naphtaline et d'étoffes la prend à la gorge. elle relève le châssis de la fenêtre et respire à pleins poumons l'air humide plein de la froide pourriture de l'automne. Elle entend le grondement d'un grand paquebot sur la rivière.

        Obscurément, terriblement loin de cette vie absurde, de cette lutte futile, idiote.  Un homme peut épouser un bateau mais une femme !... Le téléphone égrène son tremblement, sonne, sonne. Le timbre de la porte vibre en même temps. Elle presse le bouton qui fait déclencher le loquet.  

 

John Dos Passos - Manhattan Transfer (1925) - (roman)

 

n°463
 

       Messieurs, je vous répète que votre enquête est inutile. Détenez-moi à vie si vous voulez, emprisonnez-moi, exécutez-moi si vous avez besoin d'une victime pour satisfaire l'illusion que vous appelez justice : je ne peux rien ajouter à ce que je vous ai déjà dit. Tout ce dont je puis me souvenir, je vous l'ai rapporté avec la plus parfaite sincérité. Rien n'a été déformé ni dissimulé et sii quelque chose dans mes propos demeure vague, c'est à cause de cette amnésie démoniaque qui s'est abattue sur mon esprit. A cause d'elle et de l'horreur souterraine qui a fait fondre sur moi ces malheurs.

       Je vous le dis encore, je ne sais ce qu'est devenu Harley Warren. Je pense pourtant - j'espère presque - qu'il repose dans un oubli paisible, si toutefois pareil bonheur peut exister quelque part.

 

H.-P. Lovecraft - Démons et merveilles (1955) - (roman fantastique)

 

n°462
 

       Notre-Dame s'était assis sur le lit. Il se faisait à l'odeur. Pendant que Divine préparait le thé, il délaçait ses souliers. Les lacets étaient noués.  0n peut penser qu'il s'était chaussé et déchaussé sans lumière. Il quitta son veston et le jeta sur le tapis. L'eau allait bientôt bouillir. Il s'efforça d'enlever d'un coup chaussettes et souliers, car il suait des pieds et craignait que cela ne se sentit dans la chambre.

        Il ne réussit pas complètement, mais ses pieds ne sentaient rien. Il se retenait pour ne pas jeter un regard sur le nègre, il pensait : "C'est à côté de Boule de Neige  qui va falloir que j'ronfle ? Y va décaniller, j'espère ? " Divine n'était pas très sûre de Gorgui. Elle ignorait s'il n'était pas un des nombreux mouchards de la Mondaine.

 

Jean Genet - Notre-Dame-des-Fleurs (1948) - (roman)

 

n°461
 

       Il fut heureux pour moi que j'eusse à prendre des précautions pour assurer (autant qu'il était possible) la sécurité de mon redoutable visiteur ; car cette pensée, en s'imposant à moi dès mon réveil, rejeta toute autre préoccupation dans un arrière-plan lointain.

        Il était évident que je ne pouvais le garder caché dans l'appartement sans provoquer inévitablement des soupçons. Je n'avais plus, il est vrai, de Vengeur à mon service, mais j'étais servi par une vieille femelle irritable, assistée d'un vivant paquet de haillons  qu'elle appelait sa nièce ; leur défendre l'accès d'une pièce eût été éveiller leur curiosité et leurs folles imaginations.

 

Charles Dickens - De grandes espérances (1861) - (roman)

 

n°460
 

       Jésus-Maria avait coutume d'aller tous les jours à la poste, d'abord parce qu'il pouvait y rencontrer beaucoup de gens de connaissance, ensuite parce que le courant d'air qui soufflait en permanence à l'angle du bureau de poste lui permettait de voir les jambes d'un grand nombre de filles. On ne doit pas supposer qu'il y ait la moindre vulgarité dans cet intérêt. On pourrait aussi bien critiquer un amateur de galeries d'art ou de concerts. Jésus-Maria aimait regarder les jambes des filles.

        Un jour qu'il venait de passer deux heures appuyé au bureau de poste sans grand succès, il fut le témoin d'une scène pitoyable. Un policeman poussait devant lui sur le trottoir un jeune garçon de seize ans environ ; et ce garçon portait dans ses bras un bébé enveloppé dans un morceau de couverture grise. 

 

John Steinbeck - Tortilla Flat (1935) - (roman)

 

n°459
 

       Je ne connais pas M. Marcel Dassault. Il évolue, au propre comme au figuré, à des altitudes qui ne sont pas à ma portée. Et les rares fois que j'ai pu le découvrir en chair et en os, il était tellement emmitouflé dans ses cache-nez que j'ai cru qu'il s'agissait de l'homme invisible. J'éprouve donc à son égard et de très loin, l'admiration circonspecte qu'on doit aux génies polyvalents qui ont gagné sur tous les tableaux.

        Marcel Dassault me semble être la dernière réincarnation de Midas : tout ce qu'il touche devient immédiatement de l'or. Lui-même arbore depuis longtemps le teint jaunâtre de ceux qui se sont trop longtemps penchés sur le métal précieux.

 

Philippe Bouvard - Un oursin dans le caviar (1973)

 

n°458
 

       Estragon's boots front center, heels together, toes splyed. Lucky'hat at same place. The tree has four or five leaves. Enter Vladimir agitatedel. He halts before the boots, picks one up, examines it, sniffs it, manifests disgust, puts it back carefully. Comes and goes. Halts extreme right and gazes into distance off, shading his eyes with his hand. Comes and goes. Halts extreme left, as before. Comes and goes. Halts suddenly and begins to sing loudly. "A dog came in..." Having begun too high he stops, clears his throat, resumes.

 

Samuel Beckett - Waiting for Godot (1952) - (théâtre)

 

n°457
 

       - O ma petite Lia, si nous nous étions choisis nous-mêmes, nous aurions le droit de nous séparer, mais nous sommes descendus l'un vers l'autre du plus haut de notre enfance et des desseins de Dieu. Ne soyons pas modestes. Dieu de nous a voulu faire un couple. Connais-tu une femme et un homme aussi nettement élus dans l'accord et dans l'harmonie ? Nous avons été copiés sur les contours du premier couple et dans tous les détails. Ma main est la main de ton mari, et pas une autre. Elle est la main de ta main. Ma tête est la tête de la tienne. Et ma bouche et ma voix. Et sur cette balance des êtres qui les jauge non d'après leur masse mais d'après leur équivalence, nous pesons le même poids, à une once près. Et dans cette fulguration, qui éclaire les êtres selon leur huile et leur essence, si nous n'avons pas la même couleur, nous avons la même lumière.

 

Jean Giraudoux - Sodome et Gomorrhe (1942) - (théâtre)

 

n°456
 

       Courteline n'est pas de ces auteurs privilégiés qui écrivent comme ils respirent ; il a le travail lent, pénible même. Il disait souvent :

         - Une phrase, on croit que c'est facile ! Quand elle n'a qu'un sujet, un verbe et un complément, c'est l'enfer !

       Et il ajoutait :

         - J'ai mené une vie de chef de gare. Vous les avez vus, les chefs de gare ? Ils prennent un wagon ici, un autre là ; ils sifflent et ça part. Moi, je prenais un mot ici,  un autre là, un autre ailleurs ; j'attelais, je sifflais... et ça déraillait !

       Est-ce un mal ? Pas nécessairement. La facilité n'a d'intérêt que pour l'artiste lui-même ; qu'il produise en se jouant, comme le rosier donne des roses, ou qu'il sue à la besogne ainsi qu'un galérien, cela ne regarde que lui ; la postérité ne se demandera pas si l'ouvrage fut écrit en six mois ou en dix ans, elle le jugera sur ce qu'il est.

 

Albert Dubeux - La curieuse vie de Georges Courteline (1965)

 

n°455
 

       L'auto fut reléguée au garage, avec une vieille toile à matelas par-dessus pour la protéger des poussières. A la fin de novembre, les premiers grands froids apparurent. Dans la propriété du père Toubens, les piquets à chapeaux disparaissaient presque sous les feuilles mortes. Chaque matin les élèves arrivaient à l'école les joues rouges et la goutte au nez. Et puis, un jour, la température devint plus douce. La bise s'arrêta de souffler. On eût dit qu'un évènement exceptionnel se préparait dans le ciel gris.

        Vers trois heures de l'après-midi, mon père relisait lentement la dictée quotidienne et le poêle qui ronflait créait une délicieuse impression de confort quand tout à coup sans bruit, l'évènement se produisit. Ce ne furent d'abord que  quelques gros flocons indécis qui fondirent en arrivant sur le sol...

 

Jean L'Hote - La communale (1957) - (souvenirs)

 

n°454
 

       Il existe plusieurs procédés de représentations du relief  : représentation à l'effet et estompage (carte de Cassini)hachures (carte d'Etat-Major), isohypses ou courbes de niveau (carte de France au 1/20 000 en cours d'exécution et cartes dérivées,  1/50 000 en particulier). Les représentations à l'effet et l'estompage sont du ressort du dessinateur-cartographe, plus que celui du topographe.

        La méthode des hachures consiste à représenter le relief  par des traits suivant la ligne de plus grande pente, avec une longueur correspondant à une dénivelée fixée  et un écartement qui est le quart  de la longueur : cette méthode est suggestive à condition de comporter de nombreuses cotes.

 

Pierre Merlin - La topographie (QSJ n°744-1964)

 

n°453
 

       Un matin de vacances, Delphine et Marinette s'installèrent dans le pré, derrière la ferme, avec leurs boîtes de peinture. Les boîtes étaient neuves. C'était leur oncle Alfred qui les leur avait apportées la veille pour récompenser Marinette d'avoir sept ans, et les petites l'avaient remercié en lui chantant une chanson sur le printemps. L'oncle Alfred était reparti tout heureux et tout chantonnant, mais il s'en fallait que les parents eussent été aussi satisfaits.

       Ils n'avaient pas cessé de ronchonner pendant le reste de la soirée : "Je vous demande un peu. Des boîtes de peinture : est-ce qu'on fait de la peinture nous ? En tout cas, pour demain matin, il n'est pas question de peinturlurer. Pendant que nous serons aux champs, vous cueillerez des haricots dans le jardin et vous irez couper du trèfle pour les lapins." 

 

Marcel Aymé - Les contes du chat perché (1939)

 

n°452
 

       Là où des couches perméables profondes absorbent  une partie des eaux de pluies, la nature ou l'absence de la végétation ne paraissent pas influencer beaucoup l'abondance des nappes  et le régime des sources.  Il n'en est pas de même dans les terrains imperméables et surtout dans ceux des régions accidentées.  La forêt, en maintenant un sol assez épais et en le perforant par ses racines, entretient des nappes superficielles bien plus abondantes et durables qu'en des régions dénudées. En maint endroit, lors des sécheresses, elle empêche les sources et les ruisseaux de tarir.

 

Maurice Pardé - Fleuves et Rivières (1933)

 

n°451
 

       Les plantes ligneuses ornementales comprennent aussi bien des arbustes, des arbrisseaux que des arbres, aussi leurs origines sont-elles très diverses. Ce sont surtout les espèces à caractère d'arbuste ou d'arbrisseau provenant des régions tempérées de type océanique ou méditerranéen que nous étudierons ici. Bon nombre de ces espèces sont indigènes.

       La plupart des plantes ligneuses peuvent être reproduites par multiplication asexuée (bouturage, marcottage, greffage) plutôt que par semis, car les plantes ligneuses issues de semis demandent beaucoup de temps pour atteindre l'âge adulte.

 

André Perrichon - Plantes de balcon et de terrasse (1976)

 

n°450
 

       Il est, au contraire, sans voix ce Lazariste au visage diaphane, et sa tête tremble pendant qu'il célèbre le divin sacrifice. Mais la ferveur de ses yeux répand sur les prisonniers la grâce. Il le sait, d'instinct ; et il refuse de suivre le convoi sanitaire qui devait le rapatrier.

       Là, un officier de chasseurs, professeur dans une école libre. La pureté de son regard fascine et retient les captifs, qui cherchent un appui.

 

H.L.J.P. Mazeaud - Visages dans la tourmente (1946)

 

n°449
 

       Sûrement on prête trop à l'ADN. Revoilà la critique fondamentale de René Thom : il est dangereux de vouloir parer l'ADN de pouvoirs magiques. L'ADN ne peut pas tout faire tout seul. La pression du milieu ne peut que jouer sur lui. Le milieu c'est le reste de la cellule et son environnement. On commence d'ailleurs, expérimentalement, de démontrer l'importance de certains éléments cellulaires sur la structure, donc sur la fonction, de l'ADN. Et l'on sait même que l'on en sait finalement peu sur "lui".

       Francis Crick réfléchit beaucoup sur ce qui constitue à ses yeux "the ultimate parasite", "le parasite par excellence et qu'il appelle l'ADN égoïste. Il y a dans chaque cellule de longues parties du fil d'ADN qui paraissent ne servir à rien. Bref, d'énormes réserves (?) de programmes.

 

Pr Jean-Paul Escande - La deuxième cellule (1983)

 

n°448
 

       Les chapeaux ont conquis la boutique. On sait où on est. Seuls les paravents ont encore l'air de cacher quelque chose. Les horloges sont toujours là, mais rassemblées dans le hamac, et prêtes à l'emballage. Il y a aussi quelque part, une roue de motocyclette, et aussi un mannequin de couture, vêtu d'une robe blanche qui le fait ressembler à Germaine.

       La table est mise pour un goûter de quatre personnes, parce que c'est dimanche à 5 heures.

       Madame Séverin et Fernand sont un peu endimanchés comme la table.

       Fernand est en train de photographier la tête de Madame Séverin au moyen d'un vieux kodak sur pied. Tous deux ont sur la tête un chapeau pour dame.

 

Roland Dubillard - Naïves hirondelles (1962) - (théâtre)

 

n°447
 

       Quand l'autobus arriva, il se leva doucement, reprit son paquet de journaux et de cartons, et monta sans même regarder Adam. En le suivant des yeux, Adam le vit, à travers les vitres, qui fouillait lentement dans les poches de son pardessus trop grand, pour payer le contrôleur. Il penchait sa tête maigre vers le sol, et de la main gauche, il retenait ses lunettes, à cause des cahots, qui les faisaient glisser, millimètre par millimètre, le long de son nez. Adam n'eut pas le courage d'attendre le cinquième autobus. Les hommes étaient éternels et Dieu était la mort.

        En entrant dans le "Magellan", les toilettes et le téléphone étaient au fond, à gauche. Quand on en avait fini avec les toilettes, qu'on ouvrait la porte sur laquelle était indiqué : messieurs, tout cela dans le brouhaha de la chasse d'eau, on trouvait l'annuaire posé sur une étagère en dessous du téléphone. Pour faire la communication, il fallait donner le numéro au barman.

 

J.M.G. Le Clézio - Le Procès-verbal (1963) - (roman)

 

n°446
 

       De ce village caché dans un repli, pour parvenir à l'hôtel perdu dans une forêt d'érables, il fallait suivre encore une route peu sûre, mal défendue d'un côté contre les précipices, de l'autre contre des quartiers de roc qui défiaient les lois de l'équilibre. J'avais le souvenir d'une demeure accueillante, luxueuse, même très luxueuse dans un décor de la fin du siècle dernier adapté à grands frais au confort le plus exigeant.

        Je l'avais connue dotée d'un personnel nombreux dont j'appréciais le tact et les égards. Je la retrouvais inchangée d'apparence  dans la splendeur automnale des érables exaltés par le couchant. Mais au lieu du groom écarlate qui s'emparait de mes bagages et me confiait à un portier massif, je ne voyais qu'un vieillard au travers des grandes baies du hall. J'entrai. Il s'inclina et, après une hésitation marquée, me demanda ce que je désirais.

 

Noël Devaulx - Anamorphose (1980) - (nouvelle)

 

n°445
 

       Mais la noce faite et parfaite ne changea rien aux habitudes de l'arquebusier à cheval, qui même fit espérer qu'il pourrait obtenir, grâce à la tranquillité des croquants, de rester à Paris jusqu'à l'arrivée de son corps. Eustache tenta quelques allusions épigrammatiques sur ce que certaines gens prenaient des boutiques pour des hôtelleries, et bien d'autres qui ne furent point saisies, ou qui parurent faibles ; du reste, il n'osait encore en parler ouvertement à sa femme et à son beau-père, ne voulant pas se donner, dès les premiers jours de son mariage, une couleur d'homme intéressé, lui qui leur devait tout.

 

Gérard de Nerval - La Main enchantée (1852) - (histoire macaronique)

 

n°444
 

       Dans le petit vestibule de Jean Cocteau, rue de Montpensier, on se trouve coincé entre quatre portes dont deux semblent en bois blanc. Sur l'une d'elles, un tableau noir couvert de signes à la craie. Une gouvernante replète entame la conversation :  "Non, Monsieur n'est pas à Milly. Oui il est très occupé.  Non, il n'est pas toujours à la campagne. D'ailleurs il revient d'Allemagne..."

       Je sens que cette interview improvisée va prendre un tour intéressant, lorsque la porte au tableau noir s'ouvre. Alerté sans doute par nos chuchotements, Jean Cocteau s'avance, précédé de deux chats siamois. Un pas alerte et décidé. On s'attend à un roulement de tambour : "V'là le poète qui passe..."  

 

Gilbert Ganne - Interviews impubliables (1965)

 

n°443
 

       Aux premiers jours de juillet 1936, à Hambourg, un groupe plutôt bizarre de voyageurs monte à bord du vapeur Usaramo. Quatre-vingt-cinq civils, jeunes, vigoureux : des commerçants, techniciens, photographes, à en croire leurs passeports, et qui partent pour une croisière organisée par une agence de tourisme. Que de bagages, de malles, de caisses, s'étonnent ls marins.

       Et voilà qu'une caisse mal arrimée se détache, tombe, éclate. Les hommes occupés au chargement se penchent, écarquillent les yeux : l'objet noir et brillant qui gît parmi les planches brisées...eh oui, pas de doute, c'est bien une bombe de deux cent cinquante kilos !

 

J.J.Heydecker / J.Leeb - Le Procès de Nuremberg (1959)

 

n°442
 

       Le monde des héros est l'âge du bronze. Le fer, à cette époque, était pourtant connu ; mais il constituait encore une rareté. De fait, tout est en bronze dans l'épopée, tout ou presque. Lorsque Achille offre en prix pour les jeux un bloc de fer, il vante la valeur de ce prix, et l'usage que peut en faire l'agriculture.

       Mais au détour des épithètes ou des comparaisons, Homère dit volontiers que les héros ont "un coeur de fer", ou que l'oeil brûké du Cyclope grésille comme le fer que l'on trempe. Les façons de parler sont de temps en temps, les armes des héros d'un autre. On remarque d'ailleurs que le fer intervient moins, par rapport au bronze, dans l'Iliade que dans l'Odyssée.

 

Jacqueline de Romilly - Homère (QSJ n°2218-1985)

 

n°441
 

       Les matelots, de rudes gaillards fortement musclés, à la peau d'un noir de charbon et au visage simiesque, souquaient ferme, car ils venaient de déferler les hautes voiles du perroquet. Leurs yeux rusés, étincelants, leurs mains griffues, firent frémir le jeune garçon. Il ignorait que c'était des indigènes de l'île Erromango, les plus cruels des mers du sud. Rapoo lui apporta un transatlantique et l'installa à l'ombre des voiles de hune.

        Robert respira à fond l'air tiède et salé de la mer. La grande chaleur était passée, le soleil déclinait déjà à l'horizon. Un albatros survola le bateau en direction du sud. L'adolescent ne tarda pas à ressentir une bienfaisante sensation de paix. Sa poitrine semblait délivrée d'un poids inhumain. Il s'enfonça plus profondément dans la chaise longue et s'endormit, premier sommeil sans cauchemars après des jours de souffrance sans fin.

 

John Flanders - L'Île Noire (1986) - (roman)

 

n°440
 

       D'un certain point de vue, la situation actuelle peut être décrite comme une crise de la foi ; ayant perdu leur foi non seulement sur le plan religieux, mais encore sur celui de l'idéologie politique et de la science, bien des hommes s'estiment privés de cette espèce de sécurité.

        Je crois que cette crise peut être attribuée, au moins partiellement, au fait qu'il n'existe plus d'aînés qui en sachent davantage que les jeunes sur ce que ceux-ci sont en train de vivre.

 

Margaret Mead - Le fossé des générations (1970)

 

n°439
 

       On entend démarrer la voiture officielle. Cris. Sifflets. Pétarade de mobylette. Les invités disparaissent. Surgit la Poupée enveloppée de rouge.

      - Les molécules s'organisent suivant des angles élastiques. Le résultat pourtant sera d'ordre politique. Quel rapport existe entre la mort d'un colonel  et la vitesse des rayons lumineux ? Aucun, dites-vous ? Erreur, erreur. Nous touchons au but... Venez avec moi... Vous verrez le soleil se lever. Venez, venez ! Allez, venez les amis ! Venez vous tous !

       A pleine voix la poupée chante :

               Il n'y aura plus de chemin, il n'y aura plus que la grand-route par où nous passerons demain, pour fuir l'erreur, pour fuir le doute.

 

Jacques Audiberti - La Poupée (1969) - (théâtre)

 

n°438
 

       La rencontre de la gamme heptatonique européenne et de la gamme pentatonique africaine allait donner naissance à une nouvelle gamme majeure, la gamme du jazz. Jusqu'à l'époque où l'esclavage mit, pour la première fois, des Africains en contact avec des civilisations étrangères, la musique africaine, de la Côte d'Ivoire au Congo, était demeurée fermée à l'écart d'une musique étrangère, les accords se produisent, uniquement, comme rencontres accidentelles de deux ou plusieurs lignes mélodiques.

       Les mélodies s'organisent à l'intérieur d'un système pentatonique ignorant le demi-ton, une échelle de cinq tons entiers qui coïncident avec cinq des intervalles de la gamme diatonique et ne s'accordent pas avec deux d'entre eux, le troisième et le septième, qui sont des demi-tons de la gamme diatonique et sont, par suite, étrangers à l'oreille africaine. 

 

Simonovna/Vladimirovitch - Le guide Marabout du piano (1982)

 

n°437
 

       Certain soir où nous dînions chez Boylesve, le restaurant qui fait l'angle de la rue Geoffroy-Marie et du Faubourg Montmartre  : une torpille tomba sur l'immeuble d'en face et le pulvérisa, épargnant, par miracle, les locataires entassés dans les caves. Nous n'avions senti, nous, qu'une sacrée secousse. Ainsi la vie de Paris continuait. Il fallait bien vivre, tandis que les journaux et affiches nous répétaient : " Les Allemands sont à 80km de Paris".

        Les dancings clandestins regorgeaient de permissionnaires qui essayaient d'oublier avant de remonter en ligne  et, pendant les alertes, notre spectacle se poursuivait après une annonce devenue habituelle : "Mesdames et Messieurs, l'alerte vient d'être donnée. Vous pouvez descendre aux abris." Personne ne quittait sa place.  

 

Saint Granier - Ma jeunesse folle (1943) - (souvenirs)

 

n°436
 

       Ce sont les conteurs qui attirent le plus de monde. Autour d'eux, se forment les cercles d'auditeurs les plus nombreux et les plus fidèles. Leurs récits durent longtemps. Les auditeurs s'accroupissent en un premier cercle sur le sol et ne se relèvent pas de sitôt. D'autres debout, forment un deuxième cercle. Ils bougent à peine, fascinés, suspendus aux mots et aux gestes du conteur.

        Ces derniers, vont souvent par paire, chacun récitant tour à tour. Leurs paroles viennent de plus loin et restent plus longtemps suspendues dans l'air que celles des hommes ordinaires. Je ne comprenais rien, et cependant je restais debout, à portée de leur voix, toujours également ensorcelé.

 

Elias Canetti - Les voix de Marrakech (1967) 

 

n°435
 

       L'homme a la main placée de telle sorte que l'objet qu'il appréhende le plus souvent et le plus totalement est son propre appareil sexuel. Cela signifie  - l'homme étant "celui qui mesure" -  que le sexe se trouve relativement à la conscience exactement au point zéro, centre et commencement de tout ce qui existe.

        Ce point est d'autant plus le centre et le commencement que le sexe tenaille l'homme comme un abcès sur le point de crever ; situation qui, fatalement, envahit et mine la personnalité. En cet objet et sur lui, avec ou contre lui, se concentrent toutes les références métaphysiques, mentales, morales. Il figure la quintessence du Bien et du Mal, mêlés en de brûlantes fusions.

 

Jacques Lantier - Magie et Sexualité en Afrique Noire (1972)

 

 
n°434
 

       On applique les considérations précédentes à l'étude du mouvement plan sur plan. ce mouvement est concrétisé par une feuille de papier mobile, qu'on fait glisser arbitrairement sur une feuille de papier plan fixe, c'est à dire par le mouvement d'un plan mobile Pm  sur un plan fixe Pf ; l'axe instantané est naturellement orthogonal à ces deux plans, il porte une rotation w à l'instant t , mais sa vitesse de glissement sur lui-même est nulle, autrement dit le mouvement  de Pm sur Pf  est tangent à une rotation  et non à un mouvement hélicoïdal, ou encore les axoïdes sont des cylindres qui non seulement sont tangents le long d'une génératrice, mais encore roulent sans glisser l'un sur l'autre.

 

Robert Campbell - La Cinématique (QSJ n°1204-1966)

 

n°433
 

       Me voici donc seul sur la terre, n'ayant plus de frère, de prochain, d'ami, de société que moi-même. Le plus sociable et le plus aimant des humains en a été proscrit par un accord unanime. Ils ont cherché dans les raffinements de leur haine quel tourment pouvait être le plus cruel à mon âme sensible, et ils ont brisé violemment tous les liens qui m'attachaient à eux.

       J'aurais aimé les hommes en dépit d'eux-mêmes. Ils n'ont pu qu'en cessant de l'être se dérober à mon affection. Les voilà donc étrangers, inconnus, nuls enfin pour moi puisqu'ils l'ont voulu. Mais moi, détachés d'eux et de tout, que suis-je moi-même ? Voilà ce qui me reste à chercher.

 

Jean-Jacques Rousseau - Les rêveries du promeneur solitaire (1782)

 

n°432
 

       Mais il y avait un cas d'exception à cet état de prostration générale, celui du pauvre Piers dont le comportement différait totalement du nôtre. Il suffocait littéralement, essayant des deux mains d'arracher un serpent invisible de sa gorge; dressé sur les genoux, il se tordait lui-même, se cabrait, haletant de faiblesse. Sans cesser de se débattre, il roula sur le côté et sa lutte mimée avec le serpent, quelque chose comme un boa, atteignit un tel réalisme qu'un instant l'on crut presque voir le reptile s'enroulant autour de lui, l'étreignant à lui couper la respiration.

       Comme je l'ai dit, toute cette scène était si réaliste et l'angoisse de Piers si vive que je fis un effort, dérisoire, pour me redresser et venir à son secours, mais Akkad, d'un sourire, me déconseilla d'intervenir. En fait il paraissait se réjouir hautement de ce simulacre de combat et de la profonde anxiété de mon ami.

 

Lawrence Durrell - Monsieur ou Le Prince des Ténèbres (1974) - (roman)

 

n°431
 

       Mais, à peine étendu sur la paille, je m'aperçus, à mon grand déplaisir, que le lieu de la réunion où s'étaient rendus les principaux locataires de mon appartement ne pouvait pas être fort éloigné, tant mon oreille fut assourdie d'un mélange confus de hurlements, de jappements, d'abois, de grognements, de piaulements, de murmures, pris dans toute l'échelle de la mélodie canine, depuis la base ronflante du mâtin de basse-cour jusqu'à l'aigre fausset du roquet, et qui formait certainement le morceau d'ensemble le plus extraordinaire dont il ait jamais été question en musique.

 

Charles Nodier - La fée aux miettes (1832) - (conte fantastique)

 

n°430
 

       Elle reste là, à chercher, mais raisonnablement, ce qu'elle préfère faire de son temps, orpheline tout à coup de ce père  qui l'a oubliée. Son regard reste sauvage, orphelin, lui, de cet égarement qui tout à l'heure l'a emportée alors qu'elle traversait la forêt. Elle lève la main vers son visage, les croise sur sa bouche, et se frotte les yeux comme au réveil elle doit le faire.

       A quel jeu s'était-elle amusée près de l'étang ? C'était de boue séchée qu'étaient salies ses mains. Elle avait dû lâcher la pièce de cent francs après l'avoir tendue à M.Andesmas. Ses mains retombèrent, en effet, vides, le long de sa robe.

 

Marguerite Duras - L'après-midi de monsieur Andesmas (1962)

 

n°429
 

       A l'aube, mon frère et moi dormons la figure enfouie dans nos oreillers, et déjà s'entendent les chaussures cloutées de notre père qui tourne dans la maison. Il fait beaucoup de bruit quand il se lève, peut-être exprès, et monte et descend les escaliers  avec ses chaussures cloutées une bonne vingtaine de fois, toujours sans raison.

       Peut-être bien que toute sa vie est comme ça : un gaspillage de forces, un grand travail inutile : et peut-être bien qu'il fait tout cela pour protester contre nous deux, tellement nous le mettons en colère.

 

Italo Calvino - Le corbeau vient le dernier (1949) - (nouvelles)

 

n°428
 

       Il était une fois un Bûcheron et une Bûcheronne, qui avaient sept enfants, tous Garçons. L'aîné n'avait que dix ans, et le plus jeune n'en avait que sept. On s'étonnera que le Bûcheron ait eu tants d'enfants en si peu de temps ; mais c'est que sa femme allait vite en besogne, et n'en faisait pas moins que deux à la fois.

        Ils étaient fort pauvres, et leurs sept enfants les incommodaient beaucoup, parce qu'aucun d'eux ne pouvait encore gagner sa vie. Ce qui les chagrinait, c'est que le plus jeune était fort délicat, et ne disait mot : prenant pour bêtise ce qui était une marque de bonté dans son esprit. Il était fort petit et quand il vint au monde, il n'était guère plus gros que le pouce, ce qui fit que l'on l'appela le Petit Poucet.

 

Charles Perrault - Contes de ma mère l'Oye (1697)

 

n°427
 

       Deux obstacles s'opposent aux tentatives de standardisation et de rationalisation.

       L'un est d'ordre humain : les ouvriers spécialisés deviennent continuellement plus rares. En réalité, l'ouvrier spécialisé était, en Angleterre, une sorte de survivance de l'artisanat. Cette forme économique est désormais si lointaine dans le passé qu'elle ne subsiste même plus par la tradition. Et la naissance d'une classe ouvrière spécialisée, en rapport avec les modes modernes de production, est défavorisée par l'abaissement des salaires, provoqué à son tour par la crise économique générale.

        Le second obstacle est d'ordre financier avec le resserrement sensible du crédit.

 

Jean Luchaire - Les Anglais et nous (1941)

 

n°426
 

       L'une la nommait ma petite dille, l'aultre ma pine, l'aultre ma branche de coural, l'aultre mon bondon, mon bouchon, mon vibrequin, mon possouer, ma teriere, ma pendilloche, mon rude esbat roidde et bas, mon dressouoir, ma peite andoille vermeille, ma petite couille bredouille.  "Elle est à moy disoit l'une".

    -C'est la mienne, disoit l'aultre.

    -Moy (disoit l'aultre), n'y aurai je rien ? Par ma foy, je la couperay doncques.

    -Ha couper ! (disoit l'aultre) ; vous lui feriez mal. Madame, coupez-vous la chose aux enfants ? Il seroyt Monsieur sans queue."

 

Rabelais - Gargantua (1534) -(satire)

 

n°425
 

       On peut dire beaucoup de choses en peu de mots. C'est ce que fait le décret dont il s'agit, et qui contient un certain nombre d'innovations du plus vif intérêt. Tout d'abord par son article premier, il insère l'Assemblée de la Corporation Nationale  de la Presse dans le cadre de la légalité nouvelle. Ainsi une organisation née empiriquement de circonstances occasionnelles et qui, pour se trouver une assise légale, avait dû déposer ses statuts sous l'égide de la loi de 1884 sur les syndicats, se trouve maintenant couverte par les deux grandes lois édictées depuis l'armistice.

        La preuve est ainsi faite que le corporatisme, tel que nous l'avons préconisé ici, n'est nullement en opposition avec le syndicalisme.

 

Jean Luchaire - Partage du pouvoir (1943)

 

n°424
 

       Nous continuerons très progressivement la rotation de tangage, en surveillant l'altimètre et l'anémomètre, nous réglons le compensateur au fur et à mesure. Lorsque la vitesse atteint 150, nous bloquons l'assiette, ajustons le régime et réglons le compensateur pour pouvoir lâcher le manche. Pendant toute cette manoeuvre, nous penserons à la variation des effets moteur et nous surveillerons la bonne tenue de la ligne droite.

       Il est possible d'accélérer toute cette opération en réduisant le régime en dessous de 2200 tr/mn au début de la manoeuvre ; mais la coordination (tangage / vitesse / altitude constante) devient beaucoup plus difficile.

 

B.Sérabian - Le pilotage (1978)

 

n°423
 

       Les papiers qui ont été trouvés en sa possession ont été remis aux fonctionnaires de la police allemande, qui en ont délivré reçu. Ces papiers indiquent un domicile à Tarare, un autre route de Crémieu, et un troisième à l'Hôtel de la Scala, 17 Place Thomassin. Rémy Colonel avait également une carte de franc-garde de la Milice française.

        Les policiers allemands ont déclaré qu'ils connaissaient la femme prénommée Annie, qu'elle fait partie d'un groupement de résistance et que Rémy Colonel s'était mis récemment en rapport avec elle.

 

Paul Garcin - Interdit par la Censure (1944)

 

n°422
 

       C'est encore du "Grenier" que sortit le quatrième président de l'Académie Goncourt : Joseph Henri Rosny dit Rosny aïné. Il connaissait bien le saint des saints qu'il décrivit avec ironie dans Le Termite en racontant les littéraires conversations d'Auteuil que coupait le sifflet répété des trains de la petite ceinture.

       Dans un pastiche du Journal des Goncourt publié par Bonsoir en 1922 il devient lui-même "Rôny" auprès d'un "Mirbot"  (Mirbeau) et d'un "hecave (Lucien descaves).

 

Michel Caffier - L'Académie Goncourt (QSJ n°2819-1994)

 

n°421
 

       La corruption méthodique, la primauté toujours affirmée de l'étranger, la destruction ivre de tout ce qui faisait la tendresse de vivre dans les vieilles cités, telle était la République prophétisée par Rimbaud et dont Senghor allait rapporter la constitution. Après la guerre de Sécession, les "Yanquis" avaient jeté sur le Sud les carpet-baggers pour détruire sa civilisation.

        L'opération démocratique de 1947 fut beaucoup plus radicale. On fit rapporter la constitution par un nègre, au demeurant distingué ; mais on décréta en même temps que le renversement des valeurs allait s'accomplir sans retour. Le vieux mot d' Empire fut abandonné. Il était trop Romain et n'avait pas d'équivalent Bambara.

 

Pierre Boutang - La république de Joinovici (1949)

 

n°420
 

       On peut cependant  distinguer dans ces quelques fragments le goût particulier d'Agoracrite pour certaines formes sa prédilection pour tel type ou telle composition de draperie. Je croirais volontiers que la partie la plus intacte de la frise Est du Parthénon, où figurent Poséidon, Apollon et Artémis, est de la main du disciple chéri de Phidias. 

        Les traits un peu efféminés d'Apollon, le dessin trop appliqué du torse et du manteau de Poséidon, la jolie draperie moulant à petits plis le buste d'Artémis ont leurs répondants parmi les fragments du relief de Rhamnonte.

 

Jean Charbonneaux - La sculpture grecque classique (1945)

 

n°419
 

       La logique exige que la notion d'intimité se définisse d'abord pour que l'on puisse ensuite soupçonner les gestes qui échappent au vécu communautaire de la cellule familiale. Il fallait que la transparence fût incomplète pour que l'ombre projetée sur certains moments de la vie de l'individu en fasse un pêcheur potentiel.

        Entre conduites secrètes et conduites coupables il n'y avait qu'un pas à franchir ...En ce sens, l'histoire de la masturbation est liée à celle de la vie privée.

 

Didier-Jacques Duché - Histoire de l'onanisme - (QSJ n°2888-1994)

 

n°418
 

       On doit juger que les premiers mots dont les hommes firent usage eurent dans leur esprit une signification beaucoup plus étendue que n'ont ceux qu'on emploie dans les langues déjà formées ; et qu'ignorant la division du discours en ses parties constitutives, ils donnèrent d'abord à chaque mot le sens d'une proposition entière.

 

Jean-Jacques Rousseau - De l'inégalité parmi les hommes (1755)

 

n°417
 

       Vichy ne parvient à aucune de ses fins à Madrid. Le blocus anglais se relâche, certes, en septembre et si la navigation reste interdite au sud de Dakar, la flotte marchande peut cependant quelques mois au moins sillonner la Méditerranée et même emprunter le détroit de Gibraltar, à telle enseigne qu'à la fin novembre le trafic de Marseille a repris à 80%.

        Cette tolérance s'explique moins par un accord que par l'insuffisance numérique de la marine anglaise, comme le montrera le resserrement du blocus en 1941. En fin de compte, les denrées alimentaires et le pétrole viendront des Etats-Unis par l'Afrique de Nord, aux termes de l'accord Murphy-Weygand du 10 mars 1941, accord que l'Angleterre n'accepte qu'avec réticence.  

 

Robert O. Paxton - La France de Vichy (1972) 

 

n°416
 

       We had human visitors, too - a passing fisherman who presented us with lumpfish from his catch, which Trondur skinned  and cooked up into fish stew ; and a party of hunters in a speed boat. They had been shooting guillemot for the pot, and they also gave us part of their catch, much to Trondur's delight.

       He plucked, boiled, then fried and finally sauced the guillemot, with sour cream to produce as fine a meal as any French chef. "One guillemot!" he announced judiciously  as he ladled out our helpings "is same as two fulmar, as three puffin, all good food."   

 

Tim Severin - The Brendan Voyage (1978)

 

n°415
 

       Enfin le vestibule, fait d'une double rangée de sept colonnes campaniformes d'une très belle envolée, s'appuie au pylone, lequel est légèrement dévié pour s'adapter à la direction de chapelles qui avaient été élevées  au-delà par Thoutmosis III.

        L'ensemble qui s'étage ainsi parallèlement au Nil et reflète dans les eaux ses hautes colonnes, se place au rang des grands sites de l'Egypte ancienne.

 

Pierre du Bourguet - L'art égyptien (1967)

 

n°414
 

       Non seulement Céline a beaucoup voyagé, s'est frotté à toutes sortes de milieux, s'est livré à de nombreuses activités, mais il a recueilli des renseignements et des connaissances sur à peu près tout ce qu'il a découvert ou vécu. Chez l'auteur de D'un château l'autre , nous avons affaire à une nature en continuelle expansion qui, avec le même enthousiasme, a versé dans son oeuvre ce qu'elle a précédemment éprouvé dans sa traversée du jour et de la nuit.

 

Marc Hanrez - Céline (1961) - (essai)

 

n°413
 

       Aux  "entretiens de Bichat" de 1974, plusieurs conférenciés ont rappelé tout l'intérêt de la cellulose dans le traitement des constipations qui atteignent la moitié du monde civilisé. Une petite ration quotidienne de pain bis, contenant du son, paraît un moyen facile et à la portée de tout le monde de favoriser le transit intestinal. En fixant les sels biliaires en excès, la cellulose s'oppose aussi à l'apparition des calculs vésiculaires.

       Pour l'Américain Dennis Burkitt, l'élimination des fibres cellulosiques de l'alimentation humaine élève le taux de cholestérol du sérum et favorise notamment les affections coronariennes. Il préconise lui aussi l'usage des céréales non décortiquées. 

 

Brigitte d'Heucqueville - Les pratiques du Livre de Poche (1987)

 

n°412
 

       La grammaire se propose de définir les règles du bon usage et doit s'appuyer sur la structure même de la langue, autrement dit sur l'emploi des formes. Du point de vue scientifique aussi bien que pédagogique, il est essentiel de ne pas confondre la grammaire avec l'expression des idées et la création individuelle du style, autreùent dit avec la psychologie et la stylistique.

       Toutefois la grammaire n'en est pas pour cela réduite à être un simple recueil  de recettes formelles. Si elle a le devoir primordial de définir la règle, rien ne lui interdit de l'interpréter et d'en faire comprendre le sens et la portée.

 

Oscar Bloch - Grammaire française (1945)

 

n°411
 

      L'existence d'un Etat de savane, particulièrement lorsque le nombre de ses dignitaires et fonctionnaires est élevé, crée une division de la société en deux grandes strates superposées : les gouvernants, c'est à dire non seulement ceux qui ont pouvoir de décision, mais tous ceux dont les revenus proviennent de l'impôt, et les gouvernés, c'est à dire tous ceux qui remettent une partie de leur surplus agricole aux premiers.

       Les privilèges des gouvernants sont liés à leurs fonctions, aussi essayent-ils de les rendre héréditaires. Ainsi se forme une classe noble. Ce phénomène social s'est produit de façon assez nette chez les Kuba.

 

Jacques Maquet - Les civilisations noires (1966)

 

n°410
 

       - Un jour, j'étais si faible, comme morte...vous avez dit aux internes : "Pauvre petite Antoinette ! avant la fin de la semaine, elle aura vu les splendeurs de son Paradis." Après la visite, vous êtes revenu seul, et vous m'avez fait une piqûre là où j'ai mal maintenant...

       - Alors, vous...

       - J'avais ma connaissance, mais je ne bougeais pas... J'ai eu l'idée, tout de suite, que vous tentiez quelque chose de hardi.. A présent que la mère supérieure a prononcé le mot, je me rends bien compte de ce que vous avez essayé... Nous avions une soeur qui est morte de cela vers Noël... Il fallait, pendant les derniers jours, beaucoup prendre sur soi pour l'approcher... (Un silence)

       - Comment appelle-t-on les gens qui font ce que j'ai fait ?

       - Comment ?

       - Assassins, n'est-ce pas ?  

 

François de Curel - La Nouvelle Idole (1899) - (théâtre)

 

n°409
 

       On rencontre beaucoup de salamandres  lucifuges en Amérique du Nord (par exemple Eurycea). Les Typhlotriton sont déjà beaucoup plus liés au domaine souterrain. Enfin, quelques espèces ne sauraient vivre en dehors des réseaux et des grottes ; elles appartiennent aux genres Gyrinophilus, Eurycea, Typhlomolge et Haideotriton.

        Leur étude a été très poussée. Nous y reviendrons. L'animal certainement le plus classique est le¨Protée, Proteus anguinus Laurenti 1768, des grottes de Carniole, dont l'élevage a été parfaitement réussi au Laboratoire souterrain du C.N.R.S. à Moulis.

 

C.Delamare Debouteville - La vie dans les grottes (QSJ n°1430-1965)

 

n°408
 

       Saint-Georges monte un cheval blanc et enfonce sa lance dans la gueule du dragon situé sous les pieds de son cheval. Vêtu en soldat romain, saint-Georges porte une armure octe-brun aux décors d'or, une robe vert-clair, un pantalon vert foncé. Son bouclier brun, au décor en forme de rosace, est fixé à son bras gauche. Il est revêtu d'un manteau rouge, décoré d'or qui flotte derrière lui.

       L'incarnat est brun, les traits du visage brun foncé, aux ombres vertes. Saint-Georges tient les rênes du cheval dont l'arnarchement et la selle sont ocre-brun et rouges avec des rehauts de blanc. Le dragon brun dont le pourtour est noir, a le corps pointillé d'ocre-blanc. Sa tête est rouge, ses pattes rouges, striées d'or.

 

Icônes d'une collection privée - Musée d'Art et d'Histoire de Genève (1974)

 

n°407
 

       Ils remontèrent encore pendant deux heures dans la direction de l'occident, et, tout à coup, devant eux, ils aperçurent quantité de petites flammes.

       Elles brillaient au fond d'un amphithéâtre. Ça et là des plaques d'or miroitaient, en se déplaçant. C'étaient les cuirasses des Clinabares, le camp punique ; puis ils distinguèrent aux alentours d'autres lueurs plus nombreuses, car les armées des Mercenaires, confondues maintenant, s'étendaient sur un grand espace.

 

Gustave Flaubert - Salammbô (1862) - (roman)

 

n°406
 

       Mallarmé est un autre cas de Bélier combattu. En effet, né le 18 mars 1842 à 7h, deux astres dominent son ciel et se combattent : Mars et Saturne. Il finit par donner à ses deux natures une personnification poétique : Hérodiade, fille hivernale et glacée du Capricorne, et le Faune, fils brûlant de l'été, revanche de la volupté, librement épanouie, d'un Mallarmé trop longtemps refoulé par son propre refus.

        A la suite de Baudelaire, Mallarmé appartient à la lignée des grands aventuriers (Mars-Bélier) mais il fut un aventurier introverti (Saturne-Capricorne), un explorateur qui poussa très loin la conquête des pouvoirs intérieurs.

 

F-R Bastide - Bélier (1981) - (astrologie)

 

n°405
 

       Un soir, après dîner,  M.Utterson était assis au coin de son feu, lorsqu'il eut la surprise de recevoir la visite de Poole.

        - Bonté divine, Poole ! que venez-vous faire ici ? s'exclama-t-il. Puis le regardant une seconde fois : Qu'est-ce que vous avez ? ajoutat-t-il. Le docteur est-il malade ?

        - Monsieur Utterson, répondit l'homme, il y a quelque chose qui ne va pas.

        - Asseyez-vous, dit l'avoué, et buvez ce verre de vin. A présent, prenez votre temps et dites-moi tout simplement ce qui vous tourmente.

       - Vous connaissez les façons du docteur, monsieur, et ses manies de s'enfermer. Eh bien ! il s'est encore enfermé dans son cabinet et je n'aime pas cela, monsieur. Qu'on me pende si j'aime cela, monsieur Utterton ! J'ai... j'ai peur !    

 

Robert Louis Stevenson - Docteur Jekyll et Mister Hyde (1886) - (roman)

 

n°404
 

       Un peu avant l'aube, le cri du muezzin avait tiré Lalla Zahra de son sommeil. Elle s'était levée hâtivement, toute vêtue, et après avoir trouvé ses sandales au bord de la natte de roseaux, elle avait ouvert la porte. L'air était franc comme s'il avait neigé sur les sommets, mais à midi il faudrait se garder du soleil qui brouillerait le sang, les yeux et nouerait jusqu'au souffle.

       Guettant vers le haut, elle se demandait comment le jour allait fuser dans l'immensité des ténèbres et en quel point il apparaîtrait.

         - Si tu te mets en route avec les étoiles, disait Lahcen et que les étoiles tout à coup disparaissent, alors retourne chez toi, reviens en arrière, c'est un présage funeste.

 

Simonne Jacquemard - Le mariage berbère (1975) - (roman)

 

n°403
 

       Plutôt qu'il me soupçonne de vouloir lui faucher son blot...j'aurais préféré cent fois qu'on me foute à la porte tout de suite... mais où aller après ça ? C'était des grandes résolutions... Bien au-dessus de tous mes moyens... Fallait au contraire que je m'accroche, que je m'évertue, que je m'innocente... J'ai essayé de le détromper. Il me croyait plus. L'autre charogne, le Magadur, il l'avait complètement tanné.

        A partir de ce moment-là, il se méfiait à bloc de mes moindres intentions. Il me montrait plus jamais sa bite. Il craignait que j'aille répéter. Il allait seul aux chiots exprès pour fumer plus tranquillement. Il en parlait plus du Palais-Royal... Entre deux virées au septième, à me farcir tous les cargos, je me ratatinais sous le lambris, j'enlevais mes grolles, mon costard, j'attendais que ça se passe...

 

Louis-Ferdinand Céline - Mort à crédit (1936) - (roman)

 

n°402
 

       Le seizième jour, il ouvre les yeux. Sa mère, déçue -elle espérait un monstre- , se désintéresse de lui et le fait transporter dans  "l'autre chambre", celle d'Antonio son fils aîné. L'enfant a grandi dans le secret de l'amour exclusif de son frère, Antonio, initiateur du plaisir et du savoir par lequel le monde s'est ouvert à lui. L'enfant se découvre un passé, il déchiffre autour de lui sa propre histoire.

        Il ne vit que par l'amour qu'il porte à son frère et par la haine qu'il voue à sa mère, les deux faces d'un même sentiment. Sa mère meurt, son frère le quitte. Il s'expatrie. Il ne lui reste qu'à écrire son histoire en attendant le retour de son frère dans la maison de leur enfance.

 

Agustin Gomez-Arcos - L'agneau carnivore (1975) - (roman)

 

n°401
 

       Quand, le soir, j'arrive en vue de ma maison, il y a un instant où, tandis que les fenêtres de ma chambre me sont encore cachées, j'aperçois l'ombre d'une de leurs grilles encorbellées, démesurément agrandie contre le mur rosé de lune, et, avant de le voir lui-même, je vois l'ombre de mon chat dormant sur une planche, dans la grille, suspendu au-dessus de la rue, une ombre elle aussi fantastique, à six mètres de haut contre le mur.

        Il suffit. Comme d'autres se sentent chaud au coeur lorsqu'ils voient, au retour, de la lumière derrière leurs vitres, mon humble chat, mystérieux sans mystère, me porte à croire que je n'ai pas perdu tout à fait la journée où je lui procurai cette quiétude.          

 

Henry de Montherlant - Service inutile (1963)

 

n°400
 

       - Qui es-tu donc ?

       - Celui qui t'a remis les mille philippes, je suis Charmide.

       - Non, par Pollux, tu n'es pas Charmide, ni aujourd'hui ni jamais, pour ce qui concerne cet or du moins. Va donc, conteur de sornettes ; tu prétends en conter à un conteur.

       - Je suis Charmide.

       - Il ne te sert à rien de l'être, par Hercule, car je n'ai pas une once d'or sur moi. Tu es fin, comme tu sais profiter de la moindre occasion ! A peine ai-je eu dit que je portais de l'or, que tu es devenu Charmide : auparavant, tu ne l'étais pas. Eh bien, tu t'étais encharmidé, décharmide-toi !

 

Plaute - L'homme aux trois deniers (254-184av) - (théâtre)

 

n°399
 

       Seule une aggravation, parfois très sensible, de la progressivité pourrait permettre aux pays en voie de développement d'obtenir un rendement relatif à l'impôt  sur le revenu équivalent à celui des pays occidentaux. mais cette majoration de l'impôt serait difficile à faire admettre aux contribuables pour lesquels elle pourrait constituer une contrainte insupportable compte tenu de l'état de pauvreté de ces pays.

       De plus, de telles mesures risqueraient d'inciter les contribuables à maintenir leurs activités dans le cadre de l'économie de subsistance afin d'échapper à l'impôt. Enfin l'augmentation de l'impôt sur le revenu en diminuant l'épargne pourrait entraver le développement des investissements que ces pays essaient au contraire de susciter.

 

Pierre Beltrame - Les systèmes fiscaux (QSJ n°1599-1979)

 

n°398
 

       Chez le vieil officier demeure toujours quelque chose du sous-lieutenant, de la première épaulette. Pour entraîner les jeunes, je m'en vais faire un tour dans le no man's land. Curieux, ce no man's land ! On n'y rencontre vraiment personne, si ce n'est des escadres de corbeaux. Savent-ils que la guerre est déclarée ? Peut-être en poussant jusqu'à Berlin, finirait-on par découvrir du Boche ? Cinq cent mille soldats français contemplent la belle lune rousse de novembre, au commandement.

       Un incident cependant. une patrouille allemande qui s'est perdue vient se heurter à l'aube à la sentinelle double... qui garde la face arrière du bataillon réservé, à six kilomètres en arrière des postes avancés. Les cinq cent mille hommes ont des trous. la sentinelle double dort, bien entendu.

 

Georges Loustaunau-Lacau - Mémoire d'un Français rebelle (1948)

 

n°397
 

       On sait comment finissent ces succès de camaraderie, par un four. Ce fut le sort d'Artemire le 15 février 1720. Voltaire furieux des sifflets et des quolibets bondit de sa loge où il bouillait de rage et il apostropha le public. Fallait-il qu'il fût habile, oui habile comédien, car ce fut un coup de théâtre. Il retourna la salle. Quand on se représente ce qu'est une salle déchaînée, s'en donnant à coeur joie du plaisir cruel de couler une pièce, on ne peut qu'admirer ce pouvoir, un peu magique, de la parole d'un homme qui n'avait pour lui, ni la prestance, ni la voix, ni la puissance, rien de physique, rien qu'un regard éblouissant et des phrases enchanteresses qui tombaient du balcon sur le parterre  en cascade de diamants.

        Et le miracle se produisit : le parterre applaudit l'auteur dont il venait de siffler la pièce.

 

Jean Orieux - Voltaire ou la royauté de l'esprit (1977)

 

n°396
 

       La consommation de vin est très différente suivant les régions. Si l'on en croit les affiches du nord de la Loire, le vin serait presque un poison, tandis que dans le sud il serait presque un remède. La réalité est évidemment dans un juste milieu et tout le monde est d'accord pour dire qu'il est normal pour un homme de boire de 3/4 à 1 l  de vin par jour suivant les cas.

        Si l'on n'y comptait pas les femmes et les jeunes enfants, les statistiques seraient assez rassurantes puisqu'elles nous disent qu'on en consomme  2 l  par semaine. 

 

Jules Carles - L'alimentation par les plantes (QSJ n°1558-1974)

 

n°395
 

       -Les sources printanières... Les feuilles nouvelles... Le jardin enchanté a sombré dans la nuit, a glissé dans la boue... Notre amour dans la nuit, notre amour dans la boue... Notre jeunesse perdue, les larmes deviennent des sources pures... des sources de la vie, des sources immortelles... Les fleurs fleurissent-elles dans la boue...

      -Ce n'est pas ça, ce n'est pas ça. Tu perds ton temps, tu oublies Mallot, tu t'arrêtes, tu t'attardes, paresseux... et tu n'es pas dans la bonne direction. Si tu ne vois pas Mallot dans les feuillages ou dans l'eau des sources, ne t'arrête pas, continue. Nous n'avons pas le temps. Toi tu t'attendris, tu t'attendris sur toi-même et tu t'arrêtes, il ne faut jamais s'attendrir, il ne faut pas t'arrêter.

 

Eugène Ionesco - Victimes du devoir (1954) - (théâtre)

 

n°394
 

       I realized that as soon as the hunting got under way and the collection increased, most of my time would be taken up in looking after the animals, and I should not be able to wander from camp. So I was eager to get into the forest while I had the chance, and while the camp was still in the process of being cleared, I sent a message to the Chief of  Eshobi, saying that I would like to see him.

        He arrived with four council members at a crucial moment when I was watching, with increasing exasperation, the effort of five men to erect my tent, with conspicuous lack of success.

 

Gerald Durrell - The Overloaded Ark (1963) - (roman)

 

n°393
 

       Il y avait sur le vapeur un homme vieillot, à la figure si épanouie que, si elle ne mentait pas, il devait être l'homme le plus heureux de la terre. Et il l'était, d'ailleurs, disait-il : je l'ai entendu de sa propre bouche ; il était Danois, mon compatriote, et directeur de théâtre ambulant. Il avait tout son personnel avec lui, enfermé dans une grande caisse ; il était montreur de marionnettes.

        Sa bonne humeur naturelle, disait-il, avait été purifiée par un ingénieur, et grâce à cette expérience, il était devenu tout à fait heureux. Je ne le compris pas tout de suite. mais alors il m'exposa clairement toute l'histoire et la voici...

 

Andersen (1805-1875) - Le montreur de marionnettes - (conte)

 

n°392
 

       Ce lundi matin, avait lieu, avant la messe, la première procession des Rogations. Sur deux files, les petits passaient d'abord, les grands à leur suite. Alexandre et Georges s'étaient souvenus de l'occasion manquée à la procession des Rameaux, car l'un avait fait en sorte d'être le dernier de sa division, et l'autre de se placer immédiatement après lui.

        Depuis l'incident du mois de mars, ils n'avaient jamais été si proches dans une cérémonie religieuse. Jamais non plus ils n'avaient été ensemble en plein air de si bon matin.

 

Roger Peyrefitte - Les amitiés particulières (1945) - (roman)

 

n°391
 

       Souvent le soir, je me sauvais de la maison vers huit heures et demie et je marchais seul à sa rencontre sur la route de Vichy. Le chemin était parfois long, inquiétant, personne en effet ne s'aventurait la nuit venue sur les routes désertiques de cette France occupée. Aussi, quand j'apercevais deux phares, je savais sans aucun doute possible que c'était lui, que j'étais sauvé.

 

La Guerre à neuf ans - Pascal Jardin (1971) - (récit)

 

n°390
 

       Désormais, je laisse à la muse divine le soin de bercer ma douleur; martyr d'amour à dix-huit ans, et, dans mon affliction, pensant à un autre martyr du sexe qui fait nos joies et nos bonheurs, n'ayant plus celle que j'aime, je vais aimer la foi. Que Jésus, que Marie me pressent sur leur sein : je les suis : je ne suis pas digne de dénouer les cordons des souliers de Jésus; mais ma douleur ! mais mon supplice !

        Moi aussi, à dix-huit ans et sept mois, je porte une croix, une couronne d'épines ! mais dans la main, au lieu d'un roseau, j'ai une cithare ! Là sera le dictame à ma plaie !...

 

Arthur Rimbaud - Un coeur sous une soutane (1870) - (nouvelle)

 

n°389
 

       Le capitaine anglais, ravi de tant de diligence, quitte le bord suivi de son équipage, avec une évidente satisfaction. Pendant toute la durée de nos négociations, ce vieux loup de mer m'a abondamment abreuvé de thé anglais chaud, fort et coupé de lait, d'un goût dont j'avais perdu même le souvenir.

        A partir du moment où son boy a quitté l'office, mon garçon à moi, avec le même thé, la même eau et les mêmes ustensiles n'a jamais pu me servir autre chose qu'une infâme tisane en dépit de mes plus violentes protestations. Le colonel Bramble avait raison : "Vous Français, vous ne savez pas faire le bon thé ! "  

 

Raoul Baudan - Service à la mer (Commandant de l' "Ile de France") (1959) - (souvenirs)

 

n°388
 

       Le gros Gaston, à sa façon minaudière, aimait faire des présents, des cadeaux qui pointaient le bout de leur nez minaudant hors de l'ordinaire, tout au moins à ce qu'il croyait mignardement. Un soir il remarqua que le coffret où je rangeais mes pièces d'échecs était cassé et, dès le lendemain matin, un de ses petits chenapans m'apporta de sa part  une cassette de cuivre, avec un couvercle orné d'un motif oriental fort élaboré, et une robuste serrure.

        Au premier coup d'oeil je reconnus une de ces tirelires de paccotille, appelées luizettas pour quelque obscure raison, que l'on achète à Alger ou ailleurs et dont on ne sait plus que faire ensuite. Elle se révéla trop plate pour mes lourdes pièces, mais je la gardais néanmoins, la vouant à un tout autre usage. 

 

Vlasimir Nabokov - Lolita (1959) - (roman)

 

n°387
 

       On est seul dans la voiture. Se glisser au volant. Vérifier le bon fonctionnement des accessoires. Mettre les essuie-glaces. Actionner le lave-glace. Faire fonctionner le clignotant. Arrêter les essuie-glace. Conduire : poser les deux mains sur le volant et le tourner de gauche à droite, sans interruption. Allumer la radio. Enfoncer l'allume-cigare. Poser un coude sur le rebord de la fenêtre, une main sur le volant, prendre l'air hyper-décontracté et jeter un regard circulaire pour juger de l'effet produit sur les passants.

 

Delia Ephron - Comment faire l'enfant (1983)

 

n°386
 

       Si étrange que cela vous paraisse, il existe un pouvoir mystérieux capable de transformer votre vie de façon si profonde, si radicale, si complète, que lorsque le processus en sera achevé, vos amis vous reconnaîtront à peine, et du reste, vous ne pourrez guère vous reconnaître vous-même.

        Ai-je été vraiment, vous demanderez-vous, cet homme ou cette femme dont je me souviens vaguement, et qui portait mon nom il y a six mois ou six ans ? Etais-je vraiment cette personne ? Cette personne pouvait-elle être moi ? Or en vérité vous serez en un sens le même, tout en étant cependant quelqu'un d'absolument différent.

 

 

Dr Emmet Fox - Le Pouvoir par la Pensée constructive (1973)

 

n°385
 

       Depuis le début de l'histoire, les jours consacrés à la guerre sont plus nombreux que les jours consaceés à la paix. La vie de société est une guérilla permanente. Là où l'hostilité s'apaise, l'indifférence s'étale. Les cheminements de la camaraderie, de l'amitié ou de l'amour semblent perdus dans cet immense échec de la fraternité humaine.

        Heidegger, Sartre l'ont mis en philosophie. La communication reste pour eux bloquée par le besoin de posséder et de soumettre. Chaque partenaire y est nécessairement, ou tyran, ou esclave. Le regard d'autrui me vole mon univers, la présence d'autrui fige ma liberté, son élection m'entrave. L'amour est une infection mutuelle, un enfer. 

 

Emmanuel Mounier - Le personnalisme (1950) - (philosophie)

 

n°384
 

       Notre curiosité quant au sort ultime de la matière engloutie par un trou noir est encore insatisfaite. Que devient la matière dans un trou noir ? Il est très difficile de satisfaire notre curiosité sur ce point-là. Vraiment, tout ce que nous pouvons faire, c'est de spéculer. En effet, nous ne disposons d'aucun moyen de savoir si les lois de la Nature qui ont été si péniblement découvertes et énoncées en observant l'Univers restent vraies dans les conditions extrêmes d'un trou noir. Nous ne pouvons reproduire ces conditions d'aucune façon sur Terre, ni les observer au firmament puisque nous ne connaissons aucun trou noir dans notre entourage.

 

Isaac Asimov - Trous noirs (1977)

 

n°383
 

       Le ressortissant français Germinal Chamoin né le 9 août 1901 à Romilly-sur-Seine (permis de séjour des autorités polcières cantonales de Sigmaringen du 21 novembre 1944 n° 56944) est autorisé à faire un voyage à de Sigmaringen à Flensburg et retour. Ce voyage doit avoir lieu dans l'intérêt du service et a pour but d'accompagner et d'aider le docteur Louis Destouches grand blessé de guerre dans son voyage au Danemark jusqu'à Flensburg et de lui porter aide.

        Les services de distribution des billets de chemin de fer allemands sont priés de lui délivrer les billets nécessaires. Ce certificat perd sa validité après la retour à Sigmaringen et doit être restitué à l'autorité.

 

François Gibault - Céline, chevalier de l'Apocalypse (1940-1961)  (1981)

 

n°382
 

       Cet ouvrage est le premier de deux volumes intitulés Eléments de chimie-physique. Les notions qui y sont exposées constituent la base indispensable, non seulement pour les étudiants qui se spécialiseront en chimie mais encore pour ceux qui poursuivront des études dans des disciplines différentes, les sujets traités étant adaptés aux certificats de P.C. ,  C.B.-B.G. , C.P.E.M.  et C.P.E.B.H. .

        Notre expérience de l'enseignement nous a montré tout l'intérêt que portent les étudiants aux notions, nouvelles pour eux, de structure atomique et moléculaire : la formation des molécules, leur forme géométrique, leur réactivité leur avaient souvent été présentées de façon arbitraire. Ces notions deviennent plus cohérentes et s'éclairent à la lumière des théories modernes de la liaison chimique.

 

Nicole Lumbroso-Bader - Cinétique chimique (1968)

 

n°381
 

       Des mille formes de la vie, chacun ne peut connaître qu'une. Envier le bonheur d'autrui, c'est folie ; on ne saurait pas s'en servir. Le bonheur ne se veut pas tout fait, mais sur mesure. Je pars demain ; je sais : j'ai tâché de tailler ce bonheur à ma taille... gardez le bonheur calme du foyer...

       - C'est à ma taille aussi que j'avais taillé mon bonheur, m'écriai-je ; mais j'ai grandi  ; à présent mon bonheur me serre. Parfois, j'en suis presque étranglé...

       - Bah ! vous vous y ferez ! dit Ménalque ; puis il se campa devant moi, plongea son regard dans le mien, et, comme je ne trouvais rien à dire, il sourit un peu tristement et ajouta: on croit que l'on possède, et l'on esr possédé.

 

André Gide - L'Immoraliste (1902) - (roman)

 

n°380
 

        - Monsieur le Capitaine, laissez-moi vous poser, à mon tour, quelques questions.

        - Allez-y.

        - Quand j'ai ouvert et que je vous ai vu, c'était bien vous qui aviez sonné ?

        - Oui, c'était moi.

        - Vous étiez à la porte ? Vous sonniez pour entrer ?

        - Je ne le nie pas.

        - Tu vois ? J'avais raison. Quand on entend sonner, c'est que quelqu'un sonne. Tun ne peux pas dire que le Capitaine n'est pas quelqu'un.

         - Certainement pas. Je te répète que je te parle seulement des trois premières fois puisque la quatrième ne compte pas.

         - Et quand on a sonné la première fois, c'était vous ?

         - Non ce n'était pas moi.

         - Vous voyez ? On sonnait et il n'y avait personne.

 

Eugène Ionesco  - La cantatrice chauve (1954) - (théâtre)

 

n°379
 

       Si l'on mesure avec précision les abscisses du chariot à divers instants, on constate que l'accélération n'est pas rigoureusement constante, mais qu'elle décroît, et d'autant p lus vite que la vitesse est plus grande. Ceci est encore plus net si, au lieu de faire rouler un chariot dans l'air, on le fait rouler sous l'eau dans un bassin.

       On constate alors que l'accélération satisfait à une relation  y(t) = yo - f(v)  la fonction f(v) est appelée le terme de la résistance du fluide à l'avancement du chariot. On a ainsi une équation différentielle qui, une fois intégrée, permet de déterminer le mouvement du chariot, si on donne la position initiale et la vitesse initiale. 

 

Jean-Louis Destouches - La Mécanique Elémentaire (QSJ n°906-1967)

 

n°378
 

       Rien au monde n'est aussi fragile et aussi fugitif qu'un renom de pouvoir qui n'est pas appuyé sur une force qui lui est propre. Le seuil d'Agrippine est aussitôt désert ; personne ne la console, personne ne la visite, si ce n'est quelques femmes qu'attire l'amitié ou la haine, on ne sait. Parmi elles était Julia Silana, que Messaline avait chassée, comme je l'ai raconté plus haut, du lit de Silius.

        Silana, célèbre par sa naissance, sa beauté, la légèreté de ses moeurs, fut longtemps chérie d'Agrippine. Puis de secrètes inimitiés avaient rompu leur intelligence, depuis qu'Agrippine, à force de répéter que c'était une felle dissolue et sur le retour, avait détourné de l'épouser un jeune noble, Sextius Africanus.

 

Tacite (c.54-c.120 ap.)  - Annales  - (histoire romaine)

 

n°377
 

       La constante intrication des facteurs organiques, psychogénétiques et relationnels a déjà été évoquée. Elle nécessite de ne rien négliger des facteurs somatiques associés au tableau d'une psychogénèse manifeste ou encore d'un déséquilibre individuel ou interindividuel  alors qu'existe pour le sujet une pathologie organique susceptible de générer le symptôme d'appel.

       Une grande part des dysfonctions ne réclame pas d'exploration spécifique : l'éjaculation précoce primaire, l'impuissance circonstancielle chez l'homme ou encore les phobies sexuelles.

 

Philippe Brenot - La sexologie (QSJ n°2861-1994)

 

n°376
 

       La mort dans l'âme, chapitré sévèrement par ses proches collaborateurs, Déat se rendit comme convenu à l'Hôtel Majestic. Les adjoints de Sauckel se montrèrent intransigeants, et demandèrent à Déat de signer un texte autorisant les départs pour l'Allemagne soit de la totalité de la classe 1944, soit des hommes de quarante-cinq  à soixante ans.

        C'était un chantage inacceptable. Déat refusa. Après son départ, les Allemands rédigèrent un texte concernant la seconde proposition et annoncèrent qu'ils l'appliqueraient malgré tout.  Quelques jours plus tard, ils l'envoyèrent à Déat. Il le signa !

 

André Brissaud - La dernière année de Vichy (1965)

 

n°375
 

       Je ne me dispense pas ici de faire une  psychologie  " de la croyance " , des " croyants " , au profit, comme il se doit, des " croyants " eux-mêmes. S'il y en a aujourd'hui qui ne savent toujours pas combien c'est indécent d'être "croyant" ou un signe de décadence , fêlure de la volonté de vie, dès demain ils le sauront.

        Ma voix atteint aussi les durs d'oreille. Il semble, si je n'ai point mal entendu, qu'existe chez les chrétiens une sorte de critère de la vérité appelée " preuve par la force ". "La croyance rend bienheureux : ainsi elle est vraie."

 

Nietzsche - L'Antéchrist (1896)

 

sn°374
 

       C'est le succès qui donne à la vie de la couleur et de l'éclat. Un peu de succès...et des forces nouvelles affluent en nous ; nos pensées deviennent plus nettes et plus hardies ; nos doutes s'évanouissent ; tout effort nous est facilité, et nous envisageons l'avenir avec joie.

        L'insuccès, par contre, nous énerve, nous inquiète et paralyse nos énergies pour un temps plus ou moins long. Aussi nous efforçons-nous de retenir le succès et de l'attacher à nos pas. Il est indispensable à tous : au matérialiste comme à l'idéaliste.

 

Henry Lowenfeld - Comment choisir et gérer ses placements ? (1912)

 

n°373
 

       Un seul mot de tout ce discours acait frappé Clélia, c'était la menace d'être mise au couvent, et par conséquent éloignée de la citadelle, et au moment encore où la vie de Fabrice semblait ne tenir qu'à un fil, car il ne se passait pas de mois que le bruit de sa mort prochaine ne courût de nouveau à la ville et à la cour. Quelque raisonnement qu'elle se fît, elle ne put se déterminer à courir cette chance : être séparée de Fabrice, et au moment où elle tremblait pour sa vie ! C'était à ses yeux le plus grand des maux, c'en était du moins le plus immédiat.  

 

Stendhal - La Chartreuse de Parme (1839) - (roman)

 

sn°372
 

       Une soif folle s'empara de moi. Mon regard allait du melon aux seins, des seins au melon, sur un tel rythme saccadé que bientôt je n'eus plus conscience de mes gestes. La béquille triturait le melon, le réduisait en bouillie si bien qu'il finit par tomber sur ma tête au moment même où la femme aux seins glorieux, ayant finalement décroché le diabolo, descendait l'échelle.

       Je me jetai par terre pour me cacher et tombai sur ma cape d'hermine inondée de jus de melon. Haletant, épuisé, j'attendis que la paysanne, me découvrant nu dans le vestibule, remontât un échelon pour en croire ses yeux, mais sans doute ne me vit-elle pas car elle disparut malgré mon attente.

 

Salvador Dali - La vie secrète de Salvador Dali (1952)

 

n°371
 

       Après Bourg-le-Rond  (1937) qui est la démystification d'un miracle et Printemps ches les ombres (1939), où des adolescents petits-bourgeois jouent à s'abstraire de la vie, Alexis Curvers (1906) a attendu près de vingt ans avant de nous donner Tempo di Roma (1957). Ce fut une révélation. Avec un constant bonheur d'écriture, un artiste venu du Nord réussissait à exprimer le spectacle divers et le charme impalpable de Rome, en même temps qu'il semblait découvrir, avec une sorte de ravissement, l'art de flâner, de jouir de sa culture et de son expérience, de participer en gourmet, sans trop s'embarrasser des conventions et des principes, aux festivités éphémères de la vie.

 

R.Burniaux/R.Frickx - La littérature belge (QSJ n°1540-1980)

 

n°370
 

        Pardonne-moi de traverser si vite et de si mal décrire des lieux d'une telle importance ; mais la Suisse doit t'être si connue d'avance, ainsi qu'à moi, par tous les paysages et par toutes les impressions de voyage possibles, que nous n'avons nul besoin de nous déranger de la route pour voir les curiosités.

       Je cherche à constater simplement les chemins du pays, la solidité des voitures, ce qui se dit, se fait et se mange çà et là dans le moment actuel.

       Par exemple, je dois dire que j'ai demandé aucun bifteck, craignant qu'il ne soit d'ours ; et qu'ayant appris que, dans les chalets, séjours de l'hospitalité, une tasse de lait se vendait quatre francs, je m'en suis refusé la consommation. L'expérience des voyageurs passés n'est dont point inutile ; voilà ce qui doit recommander la présente lettre à ton attention.

 

Gérard de Nerval (1808-1855) - De Paris à Cythère

 

n°369
 

       La cote d'une oeuvre picturale est incontestablement liée à la notoriété de son auteur. Il est donc primordial que la signature figure au bas de l'oeuvre. Il arrive, cependant, que des toiles ne portent pas de marque distinctive. Elles peuvent, dans certains cas, être attribuées par les experts, à un auteur, dans la mesure où ceux-ci peuvent, sans toujours en avoir la preuve, reconnaître le style de cet auteur.

        Ainsi, la signature d'un peintre illustre, si elle est authentique, est toujours un élément valorisant d'une oeuvre. A l'inverse, un tableau ancien, même d'auteur inconnu, peut avoir une grande valeur pour ses qualités artistiques propres. Il faut aussi signaler l'existence de nombreux faux qu'il n'est pas toujours facile de déceler même pour un expert.

 

Direction Générale des Impôts -Bureau III B 4 - Guide d'évaluation des biens (1982)

 

n°368
 

       Ecoute, homme sage, homme prévoyant, qui étends si loin aux siècles futurs les précautions de la prudence ; c'est Dieu même qui te va parler et qui va confondre tes vaines pensées par la bouche de son prophète Ezéchiel. Assur dit de ce saint prophète, s'est élevé comme un grand arbre, omme les cèdres du Liban ; le ciel l'a nourri de sa rosée ; la terre l'a engraissé de sa substance  (les puissances l'ont comblé de leurs bienfaits, et il suçait de son côté le sang du peuple). C'est pourquoi il s'est élevé, superbe en sa hauteur, beau en sa verdure, étendu en ses branches, fertile en ses rejetons.

 

Bossuet - Sermon sur l'ambition (1662)

 

n°367
 

       Tchouang-tseu dont on ne sait pas grand-chose, vécut sans doute, au IVè siècle avant J.-C. Il aurait refisé la charge de ministre de l'Etat de Tchou. Méprisant les intrigues politiques, il n'entendait pas en devenir la victime. Il préférait, disait-il, rester un goret crasseux, heureux dans sa fange, plutôt que de devenir un boeuf gras promis au sacrifice. En 742 ap. J.-C. , sa ville natale prit le nom de Nan-hoa, Fleur du Sud.

 

H. van Praag - Sagesse de la Chine (1966)

 

n°366
 

       Il est trop tard maintenant pour voir les Giotto de Padoue. Nous les verrons au retour de Venise. Gagnons la mer. Gagnons la mer à petite vitesse, en prenant notre temps par ce crépuscule noir et or. Tout est à voir autour de nous. Le pays est devenu gentiment paysan. Ce ne sont plus les Géorgiques opulentes des approches du Mincio, c'est un canton d'hommes légers  qui ne prennent même pas la terre au sérieux.

        S'ils ont des poètes, je parie qu'ils ne chanteront les moissons, ni les vendanges, ni les boeufs aux cornes en lyre. En fait de lyre, un jeune gars, ni beau ni laid, joue du bugle au seuil d'une petite ferme. Nous nous arrêtons deux minutes pour l'écouter.

 

Jean Giono - Voyage en Italie (1954)

 

n°365
 

       Le mouvement gaulliste est loin d'être toute la droite et il est autre chose qu'elle. Aux élections municipales d'octobre 1947, il connaît un éclatant succès, y compris dans des villes de tradition socialiste comme Marseille et Lille. Il recueille environ 40% des suffrages exprimés dans les communes de plus de 9000 habitants. Un véritable raz-de-marée. Aux législatives du 17 juin51, malgré une loi électorale compliquée conçue contre lui et le Parti communiste il conquiert 117 sièges à l'Assemblée nationale.

        Il a obtenu de très nombreuses voix dans les banlieues urbaines et dans les arrondissements à prédominance ouvrière. Comme le boulangisme autrefois, le R.P.F. a coalisé sous son nom une partie de la droite et une fraction non négligeable d'électeurs de gauche.

 

J-Ch. Petitfils - La droite en France de 1789 à nos j.  (QSJ n°1539 -1973)

 

n°364
 

       -Qu'est-ce que je vais faire ? Qu'est-ce que je vais faire ? Qu'est-ce que je vais faire ?

       -Dors. Moi, je voudrais dormir.

       -Dormir...Dormir ?

       -Oui, chérie... dormir. Les lits sont faits pour qu'on y dorme.

       -Le mien, mal fait.

       -Ce sont les lits de l'Allemagne.

       -Il me faudrait je ne sais quoi.

       -Pour dormir, tu n'as besoin que de toi. C'est avec toi que tu dors. Tu couds avec le fil. Tu galopes avec ton cheval. C'est avec toi que tu dors.

       -Je crois que j'ai besoin d'un peu de fleur d'orange.

 

Jacques Audiberti - Le mal court (1948) - (théâtre)

 

n°363
 

       Cette culture fruitière modernisée ne peut intéresser qu'une partie relativement faible des 100 000 ha encore occupés par le châtaignier.  Que faire du surplus ? Les débouchés traditionnels tendent à s'amenuiser, y compris ceux des extraits tannants des châtaigniers qui utilisaient le bois des vieux arbres.

        Deux formes d'utilisation de l'ancienne châtaigneraie méritent d'être étendues: d'une part le taillis, de croissance très rapide, encore assuré de très bons débouchés (piquets, échalas, parquets, etc...) et qui sera peut-être utilisé plus largement dans l'avenir en papeterie ; d'autre part l'enrésinement.

 

Pierre Cochet - La Forêt (1963)

 

n°362
 

       La racine et l'écorce de berbéris sont légèrement laxatives et exercent un effet stimulant sur le foie. En mettre 40g dans un litre d'eau ; bouillir, puis infuser 10 minutes ; utiliser comme boisson.

       Le polypode est le laxatif des enfants et adultes dont le foie est insuffisant. On en met 40g dans un litre d'eau ; bouillir 2 minutes, infuser 10. Boire en deux jours, à n'importe quel moment.

      Le liseron des haies est un laxatif recommandé dans l'insuffisance hépathique, l'engorgement du foie, les cirrhoses. Mettre deux ou trois pincées de feuilles par tasse d'eau bouillante : infusr 10 minutes. Diminuer ou augmenter la dose selon le cas. prendre une tasse avant chaque repas.

 

Raymond Dextreit - Le foie ce méconnu (1960)

 

n°361
 

       Jour après jour le personnel de la lutherie poursuit son travail absorbant. Il s'agit de rendre encore plus précis le système d'évaluation des instruments et de trouver de nouveaux moyens de les améliorer, car, à en juger par les notes décernées, les violons expérimentaux  le cèdent encore un tout petit peu aux meilleures créations anciennes.

       En outre, on a remarqué que les modèles de fabrique n'obtiennent des notes très élevées que lorsque les experts les écoutent à une distance d'au moins sept mètres de l'exécutant. A proximité immédiate, la sonorité est un peu plus rauque et plus mordante qu'il ne faudrait : "cela sent le bois vert".

 

Gleb Anfilov - Physique et Musique (1969)

 

n°360
 

       Le lendemain, ayant convoqué le conseil, il les consola et les exhorta " à ne pas se laisser abattre ni bouleverser par un revers : ce n'était point par leur valeur et en bataille rangée que les Romains les avaient vaincus, mais grâce à une pratique et à un art des sièges, dont eux-mêmes n'avaient point l'expérience ; on se trompait, à n'attendre que des succès à la guerre ; il n'avait jamais été d'avis de défendre Avaricum, et il les en prenait à témoin ; le malheur était dû à l'imprudence des Bituriges et à l'excessive complaisance des autres ; il le réparerait vite, néanmoins, par de plus grands avantages. Les états gaulois jusqu'alors séparés des autres allaient par ses soins entrer dans son alliance et il ferait de toute la Gaule un seul et même faisceau de volontés. 

 

César - La guerre des Gaules (52 av)

 

n°359
 

       Le père d'Euphrasie, Antigone, sénateur et gouverneur de la Lycie, mourut jeune ; sa mère, nommée également Euphrasie, refusa de se remarier et s'installa en Egypte avec sa petite fille, auprès d'un monastère de religieuses. A sept ans, la fillette confiait à l'abbesse  son désir de mener la vie monacale. Sa vocation allant toujours s'affirmant, l'abbesse l'admit au couvent et la revêtit de l'habit religieux.

        La mère d'Euphrasie mourut peu après, et l'empereur Théodose décida d'appeler à la cour la jeune fille pour la marier. Elle répondit à cet appel par une lettre si élevée que l'empereur en pleura. Euphrasie ne quitta donc pas son couvent, y faisant toutes besognes avec allégresse.

 

Marteau de Langle de Cary - Dictionnaire des saints (1963)

 

n°358
 

      En l'an 1009, à une époque où il n'était pas encore question de la menace seldjoukide, le khalife fatimide du Caire avait ordonné la destruction de l'église du Saint-Sépulcre, but de pèlerinage pour des milliers de Chrétiens d'Europe. Les persécutions et les mauvais traitements infligés aux pèlerins qui faisaient alors route vers Jérusalem eurent un retentissement pofond en Occident.

       L'espoir de voir un jour Byzance reprendre possession de ses provinces " syriennes " s'effaçait de plus en plus. Mais quand éclata en Europe la nouvelle du désastre byzantin à Malazgerd, les dernières illusions que les Chrétiens pouvaient encore entretenir à ce sujet s'envolèrent. L'empire grec s'effondrait, touché à mort, semblait-il.

 

René Kalisky - Le monde arabe (1968) - (histoire)

 

n°357
 

       J'étais arrivé à une presque complète indifférence à l'égard de Gilberte, quand deux ans plus tard je partis avec ma grand-mère pour Balbec. Quand je subissais le charme d'un visage nouveau, quand c'était à l'aide d'une autre jeune fille que j'espérais connaître les cathédrales gothiques, les palais, les jardins de l'Italie, je me disais tristement que notre amour, en tant qu'il est l'amour d'une cetaine créature, n'est peut-être pas quelque chose de bien réel, puisque, si des associations de rêveries agréables ou douloureuses peuvent le lier pendant quelque temps à une femme jusqu'à nous faire penser qu'il a été inspiré par elle d'une façon nécessaire, en revanche, si nous nous dégageons volontairement ou à notre insu de ces associations, cet amour, comme s'il était au contraire spontané et venait de nous seuls, renait pour se donner à une autre femme.

 

Marcel Proust  - A l'ombre des jeunes filles en fleurs  (1919) - (roman)

 

n°356
 

       Il lui fallait attendre vingt minutes. Il marcha au hasard. Les lampes à pétrole s'allumaient au fond des boutiques ; ça et là, quelques silhouettes d'arbres et de cornes de maisons  montaient sur le ciel de l'Ouest où demeurait une lumière sans source qui semblait émaner de la douceur même de l'air et rejoindre très haut l'apaisement de la nuit.

        Malgré les soldats et les Unions ouvrières, au fond des échoppes, les médecins aux crapauds-enseignes , les marchands d'herbes et de monstres, les écrivains publics, les jeteurs de sorts, les astrologues, les diseurs de bonne aventure, continuaient leurs métiers lunaires dans la lumière trouble  où disparaissaient les taches de sang. 

 

André Malraux - La condition humaine (1933) - (roman)

 

n°355
 

       Au plus profond de ce taillis, non loin de l'extrémité orientale de l'île, c'est à dire de la plus éloignée, Legrand s'était bâti lui-même une petite hutte, qu'il occupait quand, pour la première fois et par hasard, je fis sa connaissance. Cette connaissance mûrit bien vite en amitié car il y avait dans le cher reclus de quoi exciter l'inrérêt et l'estime.

         Je vis qu'il avait reçu une forte éducation, heureusement servie par des facultés spirituelles peu communes, mais il était infecté de misanthropie et sujet à de malheureuses alternatives d'enthousiasme et de mélancolie. Bien qu'il eût chez lui beaucoup de livres, il s'en servait rarement.

 

Edgar Poë - Le scarabée d'or (1839) - (Histoires extraordinaires)

 

n°354
 

       Tout d'abord le français est la seule parmi  les langues considérées à posséder le partitif grammaticalisé du : du poil, à l'origine " un peu, une pincée de poil ", peut facilement être interprété comme n'importe quelle quantité de poil; confusion impossible pour l'anglais qui dit prendre un poil.

        Ensuite " prendre du poil de la même bête ", est devenu en français reprendre du poil, ce qui est un contre-sens particulièrement ambigu dans notre langue où reprendre signifie  à la fois " prendre encore, de nouveau " et " se rétablir, retrouver de la vigueur " ; confusion encore impossible en anglais.

 

Pierre Guiraud - Les locutions françaises (QSJ n°903)(1962)

 

n°353
 

       -Ne vous asseyez pas, madame ; c'est inutile. Vous allez perdre votre temps et me faire perdre le mien.C'est curieux, ce parti pris, chez les trois quarts des femmes, de considérer le commissaire pour un racommodeur de ménages cassés ! Madame, les petites querelles d'intérieur ne sont pas de la compétence du commissaire de police. Sorti des flagrants délits d'adultère, le commissaire ne doit, ne peut intervenir qu'en cas d'entretien de concubine  au domicile conjugal. Est-ce le cas de votre mari ?

 

Georges Courteline - Le commissaire est bon enfant (1899) - (théâtre)

 

n°352
 

       Fehrendorf me peint en sainte stylite. Je reste debout sur un chapiteau corinthien. Fehrendorf, moi je te le dis, c'est une nouille molle. La dernière fois je lui écrase un tube de peinture. Il m'essuie son pinceau dans les cheveux. Je lui donne une claque. Il me jette sa palette à la tête. Je renverse le chavalet. Le voilà derrière moi avec son appuie-main par-dessus le divan, les tables, les chaises, tout l'atelier.

        Derrière le poêle, il y avait une esquisse : tu es gentil ou bien je la déchire ! Il a décrété l'amnistie, et; pour finir, il m'a terriblement - mais terriblement, je te le dis - embrassée !

 

Frank Wedekind - L'éveil du printemps (1974) - (tragédie enfantine)

 

n°351
 

       Il y avait des années que j'écrivais sur ces forces et pourtant, je n'aurais pas été jusqu'à imaginer l'effet foudroyant que pouvaient produire quatre-vingts chars B2 sur des spectateurs les voyant déboucher de face. A distance et intervalle de cinquante mètres, disposés en une vaste profondeur sur un front de deux kilomètres, tirant à la fois la mitrailleuse et le canon de 75, la division blindée, à 25 kilomètres à l'heure, nous submerge.

        L'observatoire a été bien choisi. Rien ne nous échappe. Je pense à mes meilleurs soldats, ceux du camp de César, ceux de Verdun, et je constate qu'il n'y a pas d'autre attitude à prendre que celle de faire le mort en priant Dieu de ne pas tomber sous une chenille.

 

Georges Loustanau-Lacau - Mémoires d'un Français rebelle (1948)

 

n°350
 

       La tendance libertaire fut-elle un  " épisode de jeunesse " dans la vie de Kafka, limité aux années 1909-1912 ?

       En réalité, après 1912, Kafka a cessé de participer aux activités des anarchistes tchèques et s'est trouvé de plus en plus intéressé par des cercles juifs et sionistes. Mais ses conversations avec G.Janouch, vers l'année 1920, montrent la persistance de ses premières inclinations.

        Non seulement il qualifie les anarchistes de Prague " d'hommes très gentils et très gais ", " si gentils et si amicaux qu'on se voit obligé de croire en chacune de leurs paroles " , mais encore les idées politiques et sociales qu'il esquisse sont très proches de l'anarchisme. 

 

Annie Goldmann - Essais sur les formes et leurs significations (1981)

 

n°349
 

       C'est à cette époque, on l'apprit par la suite, qu'il donna au bureau des signes de distraction qui furent jugés regrettables à un moment où la mairie devait faire face à un personnel diminué, à des obligations écrasantes. Son service en souffrit et le chef de bureau le lui reprocha sévèrement en lui rappelant qu'il était payé pour accomplir un travail que, précisément, il n'accomplissait pas.

        Votre vie ne me regarde pas, lui dit-il. Mais ce qui me regarde, c'est votre travail. Et la première façon de vous rendre utile c'est de bien faire votre travail. Ou sinon, le reste ne sert à rien.

 

Albert Camus - La peste (1947) - (roman)

 

n°348
 

       Ainsi, un domaine très vaste de la pathologie est sous la dépendance directe du ciel et de ses caprices, si toutefois les deux conditions essentielles sont réunies : brusquerie dans la variation du temps et fragilité du sujet.

        Le vent malin peut nous clouer au lit, projets balayés, immobiles, hémiplégiques ; une onde magnétique peut, telle la femme de Loth, nous figer à jamais. Ne sommes-nous donc que des insectes, aveugles et décidés ? Faut-il subir ce qui vient d'en haut ? Peut-on détendre l'arc et dévier la flèche ?  Sommes-nous maîtres du lieu et de l'heure ? Même le suicidé ne l'est pas !

 

Dr Fernand Attali - Le temps qui tue, le temps qui guérit (1981) - (essai)

 

n°347
 

       Aux Etats-Unis, pour la guerre totale, la mobilisation a commencé en juin 1940 et ne devait s'achever qu'en 1944, au terme de quatre années. Mais, tandis que se déployait l'effort vers la mobilisation totale, les Américains se demandaient s'il leur serait possible de maintenir à onze millions d'hommes l'effectif de leurs forces armées, de construire une marine à même de dominer deux océans, de combler les pertes au fur et à mesure, de créer une armée aérienne supérieure, et de façon définitive, aux armées aériennes adverses, sans pour cela cesser de pourvoir aux besoins de la population civile. 

 

Walter Lippman - La politique étrangère des Etats-Unis (1945)

 

n°346
 

       Malgré quelques opinions contraires, on peut affirmer que dans de nombreuses sociétés africaines la dimension des organes sexuels masculins est proportionnelle à la taille des hommes. En général le pénis est relativement large, même au repos, ce qui lui permet de demeurer assez longtemps dans le vagin, même après l'éjaculation.

        Au lieu du penis pendulus habituel, les Boschimans ont le penis rictus , c'est à dire court et étroit, et qui demeure horizontal même à l'état flasque, ce qui explique ces images rupestres où les personnages semblent avoir le pénis en érection même lorsqu'ils s'adonnent à des activités indépendantes de la vie sexuelle, telles que la guerre et la chasse. 

 

Boris de Rachewiltz - Eros noir (1993) - (ethnographie)

 

n°345
 

       La Colère de Samson , dans son état définitif, est datée du 7 avril 1839. Ce même jour, Vigny notait dans son Journal : " Depuis longtemps j'avais le sentiment de la conception de ce poème dans la tête, mais le dessin ne me satisfaisait pas. En voyageant et en passant à Tours, j'ai écrit, dans une auberge, au mois de décembre, une esquisse en prose dont le mouvement est bien jeté. Je l'ai crayonnée et je l'ai oubliée au portefeuille.

        Un jour à Londres, je l'ai regardée comme un peintre regarde l'esquisse d'un autre peintre, et la jugeant comme oeuvre d'art, je l'ai approuvée et me suis donné l'autorisation de peindre le tableau. Hier ici j'ai pris la toile et je l'ai peinte en deux jours. " 

 

Henri Guillemin - M. de Vigny, homme d'ordre et poète (1955) - (essai)

 

n°344
 

       Je doutais de la vocation de Jacques et de la volonté que j'avais eue. La peinture était-ce donc un pis-aller, ce que l'on fait de moins mal ? D'ailleurs il travaillait peu maintenant, il prétendait se rattraper sur  " la vie " , son temps il le passait à écouter les niaiseries d'un jeune cycliste ou à plaisanter au soleil avec une troupe de nageurs.

        Je croyais voir la vérité : Jacques ne pouvait pas vivre, et pour cela voulait se transporter dans l'art, mais il était frappé d'une faiblesse, d'un manque, et il ne lui restait plus qu'à retomber dans une fausse vie.

 

Pierre Jean Jouve - Le monde désert (1960) - (roman)

 

n°343
 

       Pendant de longues années, autant que dura notre jeunesse, nous nous tînmes sur la plus grande réserve et ne fîmes jamais allusion au passé. L'autre jour, elle me demanda à brûle-pourpoint, et son visage encadré de cheveux gris se colorait d'une rougeur juvénile :

          -Pourquoi m'avez-vous quittée ?  

        Pris de court, je n'eus pas la force de fabriquer un mensonge. Aussi fus-je sincère :

           -Je ne sais plus... j'ignore tant de choses de ma propre vie.

            -Moi je regrette, dit-elle. (Et déjà je m'inclinais à cette promesse de compliment.) Il me semble que vous devenez très drôle en vieillissant.   

 

Italo Svevo - La conscience de Zeno (1923) - (roman)

 

n°342
 

       Ecoutez-le ! Dans le temps peut-être, il y avait des femmes pour estimer que la province c'était la tombe. A l'heure actuelle, les distances, pff ! Paris, pour y être, je n'ai qu'à fermer les yeux. Je vois le métro, je le vois, je le tiens, le métro, les bistrots, la gare Saint-Lazare, le Café de Paris, la rue de Londres, sombre, méthodique, glacée, où je naquis derrière une façade en marbre, le boulevard du Maine, le cimetière de Vaugirard, les arbres, les bancs. 

(S'apitoyant sur elle-même) Elle a dérivé toute la nuit, la pauvre fille. Qui l'épousera ? Qui l'aimera ? Tu n'as plus qu'à t'asseoir sur ce banc. C'est gratuit. ( Elle s'assied sur un fauteuil, déconfite, désolée. )

 

Jacques Audiberti - L'effet Glapion (1959) - (théâtre)

 

 
n°341
 

       Un masque kwakiutl représente l'ancêtre courroucé combattant ses rivaux ; ouvert, le même ancêtre victorieux et plein de joie, distribuant des présents. Un autre masque figure un saumon dont le corps est constitué par deux volets accolés.

       En pivotant, ceux-ci dévoilent une tête d'homme de part et d'autre de laquelle ils se déploient, en fin de course, comme deux ailes, celles du corbeau mythique.

 

Jean-Louis Bédouin - Les masques (QSJ n°905 - 1961)

 

n°340
 

       Amon engendre Hachepsout ; la reine Ahmès apprend la nouvelle de la bouche de Thot ; Khnoum et la déesse  Heket à tête de grenouille  conduisent Ahmès enceinte qui va accoucher ; l'enfant est né ; Amon le porte ; les nourrices royales allaitent l'enfant, etc...

        Les différents thèmes de ces reliefs correspondent exactement aux représentations de la théogamie et de la naissance royale du temple de Louxor. A droite, au nord de la salle de la naissance, on parvient en montant quelques marches, à la petite chapelle d'Anubis.

 

Egypte - Guide poche Marcus (1976)

 

n°339
 

       "La loi est l'expression de la volonté générale" signifie d'abord que l'individu  est source de toute loi. Certes, la loi implique une obligation de comportement, un impératif, un "ordre" , mais l'homme ne s'oblige que lui-même et n'obéit qu'au commandement qu'il se donne. La loi efface le pouvoir en ce qu'elle ne le nomme plus et le pouvoir n'est légitime que d'être légal, c'est à dire, en ce sens, voulu. Voulu ou consenti ?

           De la volition en oeuvre au consentement plus passif, il y a cette nuance psychologique que les discours classiques ont toujours gommée. Rousseau prévoit la subtile manipulation mais il sera trahi par deux fois : la volonté générale sera représentée, la volonté générale sera majoritaire.

 

François Châtelet - Histoire des idéologies (1978)

 

n°338
 

       La première construction ne fait appel qu'au théorème de Thalès ; elle n'est pas très commode, car elle conduit à construire des parallèles de direction unique ; la deuxième et la troisième évitent cet inconvénient : on trace des parallèles à deux directions seulement, ce qu'un papier quadrillé rend très facile.

        D'ailleurs la troisième constitue un véritable abaque  cartésien rectiligne à deux variables : pour toute valeur de b on a  x  sans nouvelle construction. 

 

J-L Pelletier - Les mathématiques utiles  (1965)

 

n°337
 

       En automne l'on vendengera, ou d'avant ou après ce m'est tout un pourveu que ayons du piot à suffisance.
Les cuydez seront de saison, car tel cuydera vessir qui baudement fiantera. Ceulx & celles qui ont voué ieuner ieusnes iusques à ce que les estoilles soient au ciel, à heure presente peuvent bien repaistre par mon octroy, & dispense. Encores ont ilz beaucoup tardé: car elles y sont devant seize mille et ne sçay quantz iours. Ie vous diz bien atachées.
Et n'esperez dorenavant prendre les alouettes à la cheute du ciel, car il ne tombera de vostre aage, sus mon honneur.
Cagotz, caffars & porteurs de rogatons, perpetuons, & aultres telles triquedondaines, sortiront de leurs tesnières. Chascun se guarde qui vouldra.
Guardez vous aussi des arestes quand vous mangerez du poisson, et de poison Dieu vous en guarde.

 

François Rabelais (1483-1553) - De l'Automne - (nouvelle)

 

n°336
 

       S'il est vrai que le bonheur est l'activité conforme à la vertu, il est de toute évidence que c'est celle qui est conforme à la vertu la plus parfaite, c'est à dire celle de la partie de l'homme la plus haute. Qu'il s'agisse de l'esprit ou de toute autre faculté, à quoi semblent appartenir de nature l'empire, le commandement, la notion de ce qui est bien et divin ; que cette faculté soit divine elle aussi ou ce qu'il y a en nous de plus divin, c'est l'activité de cette partie de nous-mêmes, activité conforme à sa vertu propre, qui constitue le bonheur parfait.

 

Aristote - L'éthique de Nicomaque (349 av.) - (philosophie)

 

n°335
 

       Evidemment tout cela ne me gêne qu'accessoirement, ce n'est pas en ce moment que je pourrais me promener, ni me reposer : il m'est arrivé plusieurs fois de m'endormir en plein travail pour un instant, une patte prise au-dessus de moi  dans la terre dont je m'apprêtais à faire tomber un morceau.

        Je vais modifier ma méthode. Je creuserai une véritable galerie dans la direction de ces bruits et ne cesserai d'avancer que je n'aie trouvé leur véritable cause, en dehors de toute théorie.

 

Franz Kafka - Le terrier (1919) - (nouvelle)

 

n°334
 

       C'est pourquoi ils ne célèbrent pas la Nuit sainte tout seuls dans la gare centrale de Cologne mais dans le Sauerland au sein d'une famille. Une contrée boisée, montueuse, faite à souhait pour Noël ; le reste de l'année, la plupart du temps il y pleut : un climat aigre qui provoque les maladies spécifiques du Sauerland : faute de contacts, les Westphaliens des bois succombent au spleen et travaillent et boivent trop, trop vite, à trop bas prix.

 

Günther Grass - Les années de chien (1963) - (roman)

 

n°333
 

       Simha vient d'avoir cinq ans. Pour dire comme sa mère, elle vient de finir quatre ans et d'entrer dans ses cinq ans.

       La petite Simha aurait bien vécu sans le savoir ! Mais depuis quelques jours, on lui répète cela comme le refrain d'une chanson, et on l'embrasse très fort en disant : " cinq ans, cinq ans " , tout aussi bien qu'une cloche qui sonne au cou d'une chèvre ou à la main du porteur d'eau.

       Pour elle les ans n'existent pas encore. Elle essaie de se réprésenter quelque chose : entrer dans cinq ans, est-ce comme d'entrer de la chambre dans le patio ou du patio dans la salle de réception ? Quatre ans ! un cycle fermé déjà, pour une si petite personne ! petite petite, n'arrivant pas encore à la hauteur des coussins du divan qui fait le tour des murs. Quatre ans, cinq ans, qu'y avait-il avant ?

 

Pascale Saisset - Heures juives au Maroc (1930) - (étude)

 

n°332
 

       Un volume ne suffirait pas à étudier ce grade (souverain prince rose-croix) auquel certains dignitaires de la Maçonnerie actuelle semblent tenir beaucoup, sans doute parce qu'il possède un aspect sensible et quelque peu sentimental qui n'a cependant rien à voir ni avec la compréhension traditionnelle de ce degré, au demeurant fort intéressant, ni avec la conception non humaine de l'Initiation hermétique qui doit être considérée seulement sous l'aspect d'une réalisation spirituelle tout intérieure et d'ordre transcendant.

 

Jean Palou - La Franc-Maçonnerie (1964)

 

n°331
 

      Les jours ont passé, se heurtant, se dévorant ; le temps s’est frayé un chemin à travers nos surprises, nos révoltes et nos résignations ; plusieurs fois l’aspect du monde est mort pour nous, détruit en même temps que ces parties de l’âme auxquelles il était attaché et qui, sevrées de leurs illusions, ont péri d’une manière soudaine ou lente.

      Aujourd’hui, comme dans mon enfance, j’écoute le silence de l’automne. Rien n’est plus secret ni plus confidentiel. D’un sage et commun consentement tout se penche, accepte une noble dégradation, car la nature, ayant l’expérience de son éternité, accueille sans révolte ses passagers repos.

 

Anna de Noailles (1876-1933) - L'automne en Savoie - (pensées)

 

n°330
 

       Je suis là, assis à ma table et prêt à écrire, mais les mots me font peur. Je m'efforce de rester calme, pourtant je me sens sur le point de céder à un tremblement nerveux. J'ai le dos tourné à ma fenêtre. Depuis mon entrée chez moi, j'évite d'y porter le regard. Je n'ose le diriger vers la fenêtre d'en face . Est-elle en train de m'y épier ?

        L'évènement est là, entre mes mains, comme un bloc sans faille. Il serait bon de trouver la moindre aspérité à laquelle accrocher une réfutation. Mais rien de tout cela ne peut être réfuté. Voyons les faits : cet après-midi, je me suis rendu à l'immeuble d'en face et j'ai interrogé la concierge.

 

Alain Dorémieux - Mondes interdits (1967) - (roman)

 

n°329
 

       Nous touchons ici au point essentiel du débat. Dans les cas où la reconnaissance est attentive, c'est-à-dire où les souvenirs-images rejoignent régulièrement la perception présente, est-ce la perception qui détermine mécaniquement l'apparition des souvenirs, ou sont-ce les souvenirs qui se portent spontanément au-devant de la perception ?

 

Henri Bergson - Matière et Mémoire - (1939) - (philosophie)

 

n°328
 

       Il y avait une fois un prince qui voulait épouser une princesse, mais une princesse véritable. Il fit donc le tour du monde pour en trouver une, et, à la vérité, les princesses ne manquaient pas ; mais il ne pouvait jamais s’assurer si c’étaient de véritables princesses ; toujours quelque chose en elles lui paraissait suspect. En conséquence, il revint bien affligé de n’avoir pas trouvé ce qu’il désirait.

        Un soir, il faisait un temps horrible, les éclairs se croisaient, le tonnerre grondait, la pluie tombait à torrent ; c’était épouvantable ! Quelqu’un frappa à la porte du château, et le vieux roi s’empressa d’ouvrir.

 

H.C. Andersen - La princesse sur un pois - (conte)

 

n°327
 

       Lorsqu'un esprit attentif et ouvert a parcouru, dans les manuels classiques, le cycle ordinaire des chapitres relatifs au premier et au second degré, il est rare qu'il n'éprouve ni étonnement, ni dépit du blocage brusque qui l'arrête au seuil même du troisième degré.

        Si les fonctions et équations cubiques constituent un champ clos réservé, pourquoi ne pas dire tout net qu'elles ne rentrent pas dans le cadre normal des mathématiques élémentaires ? Il est vrai, sans doute, que le troisième degré s'étend sur le triple domaine algébrique, géométrique et trigonométrique, de sorte que cette position à cheval  qui, du seul point de vue scientifique, n'est pas sans intérêt, explique la difficulté d'en introduire l'étude.

 

Le Docteur Devauchelle - Résolution des équations cubiques (1926) - (mathématiques)

 

n°326
 

        Il est bien des vices, Fuscinus, bien des vices déshonorants et capables de flétrir à jamais les plus heureux caractères, que les parents eux-mêmes enseignent et transmettent à leurs enfants. Si le père a la passion du jeu, son fils, portant encore la bulle, remue déjà le dé dans un petit cornet. Et cet autre, qu'espérer de lui, quand il aura appris d'un dissipateur à barbe grise, son maître en gourmandise, l'art de préparer les truffes et d'accommoder à la même sauce les champignons et les bec-figues ? A peine la septième année de cet enfant sera-t-elle écoulée, n'eût-il pas encore renouvelé toutes ses dents, missiez-vous à ses côtés cent précepteurs austères, il n'en soupirera pas moins après une table délicate, et ne consentira jamais à dégénérer de la cuisine paternelle.

 

Juvénal (1er/2éme s. ap.)  - Satire XIV 

 

n°325
 

       Au jour fixé, nous quittâmes la maison, et nous arrivâmes le soir à Malaucène, lieu situé au pied de la montagne, du côté du nord. Nous y restâmes une journée, et aujourd’hui enfin nous fîmes l’ascension avec nos deux domestiques, non sans de grandes difficultés, car cette montagne est une masse de terre rocheuse taillée à pic et presque inaccessible. Mais le poète a dit avec raison : un labeur opiniâtre vient à bout de tout. La longueur du jour, la douceur de l’air, la vigueur de l’âme, la force et la dextérité du corps, et d’autres circonstances nous favorisaient. Notre seul obstacle était dans la nature des lieux.

        Nous trouvâmes dans les gorges de la montagne un pâtre d’un âge avancé qui s’efforça par beaucoup de paroles de nous détourner de cette ascension. Il nous dit que cinquante ans auparavant, animé de la même ardeur juvénile, il avait monté jusqu’au sommet, mais qu’il n’avait rapporté de là que repentir et fatigue, ayant eu le corps et les vêtements déchirés par les pierres et les ronces. Il ajoutait que jamais, ni avant ni depuis, on n’avait ouï-dire que personne eût osé en faire autant.

 

Pétrarque (1304-1374) - L'ascension du Mont Ventoux - (nouvelle)

 

n°324
 

        Ceux qui savent s’observer eux-mêmes et qui gardent la mémoire de leurs impressions, ceux-là qui ont su, comme Hoffmann, construire leur baromètre spirituel, ont eu parfois à noter, dans l’observatoire de leur pensée, de belles saisons, d’heureuses journées, de délicieuses minutes. Il est des jours où l’homme s’éveille avec un génie jeune et vigoureux. Ses paupières à peine déchargées du sommeil qui les scellait, le monde extérieur s’offre à lui avec un relief puissant, une netteté de contours, une richesse de couleurs admirables. Le monde moral ouvre ses vastes perspectives, pleines de clartés nouvelles.

          L’homme gratifié de cette béatitude, malheureusement rare et passagère, se sent à la fois plus artiste et plus juste, plus noble, pour tout dire en un mot. Mais ce qu’il y a de plus singulier dans cet état exceptionnel de l’esprit et des sens, que je puis sans exagération appeler paradisiaque, si je le compare aux lourdes ténèbres de l’existence commune et journalière, c’est qu’il n’a été créé par aucune cause bien visible et facile à définir.

 

Charles Baudelaire (1821-1867) - Le goût de l'infini - (nouvelle)

 

n°323
 

        Pendant un jour, beaucoup d’hommes en chairs et en os avaient remué beaucoup d’hommes en livres.
        Ces derniers étaient tirés de leur coin où parfois, ils reposent en quiétude grande, montrant pour visage, leur dos où est leur nom.
         Puis ensuite, leurs corps ouverts sur un tapis, sous le souffle du jeune et du vieux, mal touchés de certaines mains, disséqués par des regards ; leurs corps demandaient merci aux heures qui sonnaient lentes.
         Enfin le moment qui devait les remettre en place arriva, et les hommes en chairs et en os dirent adieu aux hommes en livres.

 

Xavier Forneret (1809-1884) - Rien  - (nouvelle)

 

n°322
 

       Nous n'irons plus au bois, les lauriers sont coupés.
Les Amours des bassins, les Naïades en groupe
Voient reluire au soleil en cristaux découpés
Les flots silencieux qui coulaient de leur coupe.
Les lauriers sont coupés, et le cerf aux abois
Tressaille au son du cor; nous n'irons plus au bois,
Où des enfants charmants riait la folle troupe
Sous les regards des lys aux pleurs du ciel trempés,
Voici l'herbe qu'on fauche et les lauriers qu'on coupe.
Nous n'irons plus au bois, les lauriers sont coupés.

 

Théodore de Banville (1823-1891)- Nous n'irons plus aux bois - (poésie)

 

n°321
 

       Il ne faudrait pas tout de même conclure que de servir Yubelblat ça n'apprenait pas certaines choses.... Je parle du domaine scientifique, de la médecine appliquée, des arts sanitaires et de l'hygiène... Il connaissait, le petit sagouin, tous les secrets du métier. Il avait pas son pareil pour dépister l'entourloupe, pour percer les petits brouillards dans les recoins d'un rapport.

       Il aimait pas les fariboles, fallait qu'on lui ramène des chiffres... rudement positifs... de la substance contôlable, pas des petites suppositions... des conjectures aventureuses, des élégants subterfuges... des fins récits miragineux... ça ne passait pas... des chiffres d'abord ! et avant tout ! ... Les sources !... les recettes du budget :...avant les dépenses !... Des faits basés sur des " espèces " ... en dollars ... en livres si possible... Pas des " courants d'air " !

 

Louis-Ferdinand Céline - Bagatelles pour un massacre (1937) - (pamphlet)

 

n°320
 

      

       Un mercredi matin, Tim s’aperçoit qu’il n’a plus aucune chaussette propre dans son placard. Ses parents déjà partis au travail, il doit se débrouiller tout seul. Pas question de porter ses baskets neuves à même la peau ! Il saisit aussitôt masque et tuba et plonge dans son tas de linge sale à la recherche de chaussettes encore vivantes. Cinq couples sont remontés à la surface. Un peu raidies par la crasse, elles ont quand même conservé leur couleur d’origine. Tim se dirige vers le lave-linge et jette les dix chaussettes dans le tambour béant. Le programme court sera sûrement suffisant pour les remettre sur pied. C'est la première fois qu'il manipule tous ces boutons et ne connaît pas la malice dont sont capables ces machines redoutables.
        Vingt minutes de tourbillon plus tard, le cycle semble terminé. Notre héros surexcité plonge sa main fébrile dans la gueule humide de la bête. Et là : incroyable mais vrai, seules huit chaussettes sont retrouvées.

 

Pascale Dehoux - Disparition (2010) - (littérature jeunesse)

 

n°319
 

       Oh ! les cimes des pins grincent en se heurtant
Et l’on entend aussi se lamenter l’autan
Et du fleuve prochain à grand’voix triomphales
Les elfes rire au vent ou corner aux rafales
Attys Attys Attys charmant et débraillé
C’est ton nom qu’en la nuit les elfes ont raillé
Parce qu’un de tes pins s’abat au vent gothique
La forêt fuit au loin comme une armée antique
Dont les lances ô pins s’agitent au tournant
Les villages éteints méditent maintenant
Comme les vierges les vieillards et les poètes
Et ne s’éveilleront au pas de nul venant
Ni quand sur leurs pigeons fondront les gypaètes.

 

Guillaume Apollinaire (1880-1918) - Le vent nocturne - (poésie)

 

n°318
 

        Ah ! celle là pourra resservir. Je crois que ce sera la dernière fois par exemple. Allons, nettoie, lave, brosse, frotte, savonne. Qui l’eut dit il y a cinq ans lorsque j’étais au séminaire. Ah ! misérable créature, qu’as-tu fait de moi ! Pourquoi le Ciel a-t-il voulu que je rencontrasse cette maudite petite blanchisseuse qui repassait alors mes surplis, et, grâce à laquelle j’en suis réduit maintenant à repasser des capotes. Sale métier, va ! les femmes, jusqu’où nous font-elles tomber !... Je ne pourrai jamais détacher celle là. Il est vrai qu’elle est encore plus bas que moi. Ah ! Raphaële, elle vit là dedans, sans remords et sans regret du passé. Et je l’aime toujours pourtant... En voilà une que j’ai oubliée. J’ai des distractions aujourd’hui. Malheureux Crête de Coq ! Elles m’ont nommé Crête de Coq, les gueuses. S’appeler Crête de Coq, quand je devrais aujourd’hui m’appeler l’Abbé Lecoq ! Ah ! les femmes, les femmes !

 

Guy de Maupassant - A la feuille de rose, maison turque (1875) - (théâtre)

 

n°317
 

       "Et alors même que Crainquebille aurait crié : " Mort aux vaches ! " il resterait à savoir si ce mot a, dans sa bouche, le caractère d'un délit. Crainquebille est l'enfant naturel d'une marchande ambulante, perdue d'inconduite et de boisson, il est né alcoolique.  Vous le voyez ici abruti par soixante ans de misère. Messieurs, vous direz qu'il est irresponsable. "

          Maître Lemerle s'assit, et M. le président Bourriche lut entre ses dents un jugement qui condamnait Jérôme Crainquebille à quinze jours de prison et cinquante francs d'amende. Le tribunal avait fondé sa conviction sur le témoignage de l'agent Matra.

 

Anatole France - Crainquebille (1922) - (nouvelle)

 

n°316
 

       Si un escabeau, et cela serait bien préférable, ne peut être mis par la deuxième sorcière, c'est à dire dès maintenant la suivante de Lady Duncan, derrière Lady Duncan pour qu'elle y monte, Lady Duncan pourra faire quelques pas vers la droite où se trouvera un escabeau sur lequel elle monte, à reculons et progressivement, lentement,  dans toute sa majesté.

       La suivante portera la traîne de Lady Duncan, Lady Duncan toujours enveloppée dans cette sorte d'aura.

       Macbett se lèvera et se jettera de nouveau aux pieds de Lady Duncan. 

       (didascalies)

Eugène Ionesco - Macbett (1972) - (théâtre)

 

n°315
 

       Vous serez le " popotier " déclara le Colonel, s'adressant à Baraton, lieutenant de réserve rappelé à l'activité à l'occasion du remue-ménage européen.

         - Bien, mon colonel !  répondit Baraton avec déférence et discipline, mais l'âme pleine d'appréhensions. Etre popotier dans des conditions pareilles, c'est désespérant. Sans aucun ustensile de cuisine, sans pratique, sans recettes, peut-on essayer de nourrir ses semblables ?

        Le colonel vit-il la gravité du cas et le choc intérieur que procurait cette décision à son subordonné ? Cela est dans le domaine du possible... en tous cas il ajouta :

         - Provisoirement !

        Mais Baraton se méfiait des situations provisoires.

 

Georges Bonnamy - L'état-major s'en va-t-en guerre (1941) - (roman)

 

n°314
 

       Il était toujours sensible, tout d'abord, à l'effet de la pointe acérée de sa canne sur le vieux dallage en marbre du hall, de grands carrés noirs et blancs qui faisaient, se rappelait-il, l'admiration de son enfance, et avaient développé en lui, il s'en apercevait à présent, une conception précoce du style.

        Cet effet était le vague cliquetis à répercussions, comme d'une cloche lointaine suspendue qui sait où ? dans les profondeurs de la maison, du passé, de cet autre monde mystique qui eût pu fleurir pour lui s'il ne l'avait, pour le meilleur ou le pire, abandonné.

 

Henry James - Le coin plaisant (1908) - (nouvelle)

 

n°313
 

       Du cycle suivant, on ne connait qu'un petit nombre de sédiments. Qu'il faille en chercher la cause dans un phénomène postérieur  d'érosion ou qu'il y ait eu réellement peu de dépôts, cela est difficile à établir d'une façon positive. Par contre, les formations granitiques et les produits volcaniques revêtent une très grande importance.

        C'est au cours de ce cycle, en effet, que se formèrent les grandes masses des granites rapakivi. Ceux-ci sont caractérisés par de grands cristaux  de feldspath de forme arrondie, qui, en s'effritant, forment une bordure blanche. Des blocs, grands et petits, ont été transportés en grandes quantités lors de la période glaciaire.

 

Van der Vlerk / Kuenen - L'Histoire de la Terre (1961)

 

n°312
 

       Je conçois, à la rigueur, qu'un touriste ayant passé un siècle ou deux loin d'un pays ne soit pas autrement surpris de trouver, à son retour, des décombres et des ruines où il avait jadis contemplé de somptueux palais; mais tel n'était pas mon cas.

       Après une absence de cinq ou six mois, je ne fus pas peu stupéfait de rencontrer, à l'un des endroits de la côte qui m'étaient les plus familiers, un manoir en pleine décrépitude, un vieux manoir féodal que j'étais bien sûr de ne pas avoir rencontré l'année dernière, ni là ni ailleurs.

       Mon flair de détective  m'amena à penser  que ces ruines étaient factices  et de date probablement récente.

 

Alphonse Allais - A l'oeil (1921)

 

n°311
 

       Cependant, si l'Etat mamelouk devient progressivement la proie des faiblesses internes qui ont sapé le pouvoir des dynasties musulmanes successives, il conserve intactes les frontières que lui ont données Beibars et Qalaoum grâce à leurs victoires sur les Mongols et les Croisés.

        Cette stabilité relative ne signifie pas que le statu quo se soit généralisé dans tout l'Orient. Le centre de l'Asie apparaît toujours comme un réservoir inépuisable de peuples nomades dont les incursions peuvent se reproduire à tout moment.

 

René Kalisky - Le monde arabe (1968)

 

n°310
 

       Pauvre enfant pâle, pourquoi crier à tue-tête dans la rue ta chanson aiguë et insolente, qui se perd parmi les chats, seigneurs des toits ? Car elle ne traversera pas les volets des premiers étages, derrière lesquels tu ignores de lourds rideaux de soie incarnadine.

        Cependant, tu chantes fatalement, avec l'insistance tenace d'un petit homme qui s'en va seul par la vie et, ne comptant sur personne, travaille pour soi. As-tu jamais eu un père ? Tu n'as pas même une vieille qui te fasse oublier la faim en te battant quand tu rentres sans un sou.

 

Stéphane Mallarmé - Anecdotes ou Poèmes (1887)

 

n°309
 

       - Tiens, salaud ! Tiens, bandit ! (Elle le frappe) Tiens ! Tu leur as tout expliqué, hein ? Tout ! Aménophis IV, le poison des Borgia, la traite des blanches, hein ? Tout ! Mais ce que tu ne leur as pas dit, ce que tu as étouffé, c'est pourquoi je me suis rasé...pourquoi je me suis rasé la moitié de la tête...Adieu, crapule ! (Elle sort. On l'entend descendre à toutes jambes.) 

       - Partie ? Qu'elle aille au diable ! Enfin, c'est assez juste, pourquoi s'est-elle?... On ne le saura jamais.

 

Roger Vitrac - Le coup de Trafalgar (1934) - (théâtre)

 

n°308
 

       Le soir tombait ; Jacques hâta le pas ; il avait laissé derrière lui le hameau de Jutigny et, suivant l'interminable route qui mène de Bray-sur-Seine à Longueville, il cherchait, à sa gauche, le chemin qu'un paysan lui avait indiqué pour monter plus vite au château de Lourps.

        La chienne de vie ! murmura-t-il, en baissant la tête ; et désespérément  il songea au déplorable état de ses affaires. A Paris, sa fortune perdue par suite de l'irrémissible faillite d'un trop ingénieux banquier ; à l'horizon, de menaçantes files de lendemains noirs ; chez lui, une meute de créanciers, flairant la chute, aboyant à sa porte avec une telle rage qu'il avait dû s'enfuir.

 

J-K Huysmans - En rade (1887) - (roman)

 

n°307
 

       Il y avait une fois une petite femme rudement gentille et qui avait oublié d'être bête, je vous en fiche mon billet. Son mari, lui était laid comme un pou, et bête comme un cochon.

        Les sentiments que la petite femme nourrissait à l'égard de son mari n'auraient pas suffi (pour ce qui est de la température) à faire fondre seulement deux liards de beurre, cependant que lui se serait, pour sa petite femme, précipité dans ls flammes ou dans l'eau sur un signe d'icelle.

         Des faits de telle nature sont, d'ailleurs, fréquemment constatables en maint ménage contemporain.

 

Alphonse Allais (1854-1905) - A la une !  - (contes et nouvelles)

 

n°306
 

       Partir avant le jour, à tâtons, sans voir goutte,
Sans songer seulement à demander sa route ;
Aller de chute en chute, et, se traînant ainsi,
Faire un tiers du chemin jusqu'à près de midi ;
Voir sur sa tête alors s'amasser les nuages,
Dans un sable mouvant précipiter ses pas,
Courir, en essuyant orages sur orages,
Vers un but incertain où l'on n'arrive pas ;
Détrempé vers le soir, chercher une retraite,
Arriver haletant, se coucher, s'endormir :
On appelle cela naître, vivre et mourir.
La volonté de Dieu soit faite !

 

(Jean-Pierre Claris de) Florian (1755-1794) - Le voyageur - (fable)

 

n°305
 

       Quand un macrophage rencontre un lymphocyte, quand un fibroblaste rencontre une cellule mélanocytaire, on aimerait bien savoir pourquoi ils trouvent à échanger des informations. Mettre en avant les récepteurs de membrane, connaître que ce sont essentiellement des sucres, que l'acide sialique tient un grand rôle est important mais répond au " comment ? ". Se demander pourquoi ils le font, au nom de quelle force de vie, dépasse et dépassera sans doute toujours les capacités humaines, mais saisir les grandes " relations " qui conditionnent les rapports des entités vivantes entre elles reste du domaine du possible.

 

Pr Jean-Paul Escande - La deuxième cellule (1983)

 

n°304
 
     

          Quand le soleil, à midi, tombe d’aplomb, les ombres bleuissent, les herbes allumées dorment dans la chaleur, tandis qu’un frisson glacé passe sous les feuillages.

Et c’était là que le moulin du père Merlier égayait de son tic-tac un coin de verdures folles. La bâtisse, faite de plâtre et de planches, semblait vieille comme le monde. Elle trempait à moitié dans la Morelle, qui arrondit à cet endroit un clair bassin. Une écluse était ménagée, la chute tombait de quelques mètres sur la roue du moulin, qui craquait en tournant, avec la toux asthmatique d’une fidèle servante vieillie dans la maison. Quand on conseillait au père Merlier de la changer, il hochait la tête en disant qu’une jeune roue serait plus paresseuse et ne connaîtrait pas si bien le travail ; et il raccommodait l’ancienne avec tout ce qui lui tombait sous la main, des douves de tonneau, des ferrures rouillées, du zinc, du plomb. La roue en paraissait plus gaie, avec son profil devenu étrange, tout empanachée d’herbes et de mousses.

 

Emile Zola - L'attaque du moulin (1880) - (nouvelle)

 

n°303
 
          

          Aux portières le paysage déroulé lui précise dans le souvenir les heures de ce même voyage fait naguère avec elle. Son oncle était venu le chercher à l'Ecole militaire après les examens de sortie, et, durant ce voyage, elle lui était apparue ainsi qu'une âme extraordinaire, instruite en toutes les sciences et portant sur le monde des jugements inattendus.

– Oui, répond le commandant, des jugements inattendus. Elle a tout étudié, n'est-ce pas, recluse dans ce fort où l'attache la situation de son père... Il n'y a plus un mur, chez elle, qui ne soit tapissé de livres...

– Voici le centre de notre patrie, mon commandant, vous l'a-t-elle appris...

– Le coeur de notre république du Nord? Voyez, comme il monte, ce sol, vers le pâle firmament de brumes. Il recouvre, peu à peu, sur l'horizon les tours fumantes des distilleries et des forges.

 

Paul Adam - Le conte futur (1893) - (nouvelle)

 

n°302
 

       Il y a plusieurs catégories de gens : ceux qui se posent les questions, qui ne trouve pas de réponse et qui se résignent à ne savoir ni d'où ils sont venus ni où ils vont ; il y a ceux qui ne se posent aucune question, qui vivent bien, peut-être parce qu'ils ont inconsciemment la réponse ; il y a ceux qui se posent la question, qui ont trouvé, qui ont leur réponse ; enfin il y a ceux qui se posent la question et ne peuvent y répondre. Je fais partie de cette catégorie. A mon âge il est bien tard pour espérer de répondre. Que suis-je venu faire ici ? Je n'y comprends rien.

 

Eugène Ionesco - Journal en miettes (1967)

 

n°301
 

       Je retournai dans le bureau de Mark Ambient, heureux d'avoir devant moi une heure de tranquillité pour examiner sa bibliothèque. Les fenêtres donnaient sur le jardin, et le calme ensoleillé, la douce lumière de l'été anglais avaient envahi la pièce, sans en avoir complètement chassé la riche atmosphère sombre et tamisée qui était inséparable de son charme et qui flottait autour des rayons pleins de livres dont les vieilles reliures de cuir exhalaient les effluves d'une culture rare, et aussi dans les espaces plus lumineux où médailles, estampes et miniatures ornaient les murs tapissés de tissus fanés.

 

Henry James - L'auteur de "Beltraffio" (1900) - (nouvelle)

 

 

 

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